(6) L’action et la souffrance comme lieu d’Espérance

Enseignement de la halte spirituelle pour femmes du mois de mars 2018 (Ourscamp) - Père Éric

« Mon Dieu, j’espère avec une ferme confiance que vous me donnerez, par les mérites de Jésus-Christ, votre grâce en ce monde et le bonheur éternel dans l’autre, parce que vous l’avez promis et que vous tenez toujours vos promesses ». (Acte d’espérance)

Outre la prière, le pape Benoît XVI cite comme lieux d’apprentissage de l’espérance : l’action, la souffrance et le jugement.

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Père Éric

Note : La prochaine halte sera consacrée au thème de l’éternité et à celui du jugement. Aujourd’hui, nous parlerons de l’action et de la souffrance.

Texte l’enseignement :

Plan de l’enseignement :

L’action, l’agir (p 1)

Quelle attitude adopter devant la souffrance ? (p 3)

3 éléments fondamentaux d’humanité (p 6)

La compassion (p 6)
Accepter la souffrance par amour du bien, de la vérité et de la justice (p 10)
Le « oui » à l’amour est aussi source de souffrance (p 12)

Où trouver la force, la capacité de souffrir ? La Croix (p 13)

Les sacrifices (p 19)

L’action

Agir

« Tout agir sérieux et droit de l’homme est espérance en acte. Il l’est avant tout dans le sens où nous cherchons, de ce fait, à poursuivre nos espérances, les plus petites ou les plus grandes : régler telle ou telle tâche qui pour la suite du chemin de notre vie est importante ; par notre engagement, apporter notre contribution afin que le monde devienne un peu plus lumineux et un peu plus humain, et qu’ainsi les portes s’ouvrent sur l’avenir. » (Spe Salvi n° 35)

Une espérance où l’on resterait les bras croisés ne serait pas une véritable espérance.
Dans une conférence du 13 octobre 1998 sur la vie religieuse, le Père Timothy Radcliffe disait :

« Il ne suffit pas de s’asseoir et d’attendre la venue du Règne. Les frères les plus jeunes ne sont parfois pas d’accord avec moi, mais il faut bien se sortir du lit chaque matin pour faire quelque chose. (…) Je me souviens avoir demandé un jour à un frère particulièrement paresseux ce qu’il faisait. Il m’a répondu qu’il était un « signe eschatologique », attendant la venue du Règne » !
« Quand nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or, nous apprenons que certains d’entre vous mènent une vie déréglée, affairés sans rien faire. À ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné. » (2 Th 3, 10-12)
L’espérance est une vertu dynamique qui s’accorde mal avec une attitude de passivité, de défaitisme, d’apitoiement sur moi-même où l’on se considère comme victime. « Ma vie nul ne la prend, c’est moi qui la donne » (Jn 10, 18).


C’est un peu comme la multiplication des pains : si on apporte 0, cela fera toujours 0. Jésus est prêt à multiplier ; encore faut-il qu’on lui donne quelque chose à multiplier.
Ce n’est pas une attente passive. Il y a des gens qui disent : « Les autres ne m’aident pas assez. Je suis toujours tout seul, je ne suis jamais visité. Personne ne me téléphone. On me laisse tomber ! » Peut-être faut-il se poser la question : quelle aide puis-je donner aux autres ? Le bon Dieu me demande de discerner quels sont les besoins qui sont autour de moi pour tenter de les satisfaire. En tout cas, nous ne devons pas être centrés sur nous-mêmes.

S’en remettre à la toute-puissance de Dieu


« Mais l’engagement quotidien pour la continuation de notre vie et pour l’avenir de l’ensemble nous épuise ou se change en fanatisme si nous ne sommes pas éclairés par la lumière d’une espérance plus grande, qui ne peut être détruite ni par des échecs dans les petites choses ni par l’effondrement dans des affaires de portée historique. Si nous ne pouvons espérer plus que ce qui est effectivement accessible d’une fois sur l’autre ni plus que ce qu’on peut espérer des autorités politiques et économiques, notre vie se réduit bien vite à être privée d’espérance. Il est important de savoir ceci : je peux toujours encore espérer, même si apparemment pour ma vie ou pour le moment historique que je suis en train de vivre, je n’ai plus rien à espérer. Seule la grande espérance-certitude que, malgré tous les échecs, ma vie personnelle et l’histoire dans son ensemble sont gardées dans le pouvoir indestructible de l’Amour et qui, grâce à lui, ont pour lui un sens et une importance, seule une telle espérance peut dans ce cas donner encore le courage d’agir et de poursuivre. »(Spe Salvi n° 35)


Voici la parole que le Seigneur adresse à Zorobabel :

« Ni par la bravoure ni par la force, mais par mon Esprit seulement !’ » (Za 4, 6)


« Dans la mesure où notre union avec le Seigneur croît et où notre prière se fait intense, nous aussi nous allons à l’essentiel et nous comprenons que n’est pas la puissance de nos moyens, de nos vertus, de nos capacités qui réalise le Royaume de Dieu, mais que c’est Dieu qui opère des merveilles précisément à travers notre faiblesse, notre inaptitude à la tâche. Nous devons donc avoir l’humilité de ne pas nous reposer sur nos seules forces, mais de travailler, avec l’aide du Seigneur, dans la vigne du Seigneur, en nous confiant à Lui comme de fragiles « vases d’argile ». » (Benoît XVI, 13 juin 2012)
« Dans un monde où nous risquons de nous fier uniquement à l’efficacité et à la puissance des moyens humains, dans ce monde nous sommes appelés à redécouvrir et à témoigner de la puissance de Dieu qui se communique dans la prière, avec laquelle nous grandissons chaque jour en configurant notre vie à celle du Christ, qui - comme l’affirme Paul - a été crucifié à cause de sa faiblesse, mais il est vivant à cause de la puissance de Dieu. Et nous, nous sommes faibles en union avec lui. Mais nous serons bien vivants avec lui à cause de la puissance de Dieu à votre égard » (2 Co 13, 4). (Benoît XVI, 13 juin 2012)
« Je n’hésiterai donc pas à mettre mon orgueil dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi. C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » (2 Co 12, vv. 9b-10).
« 07 ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile ; ainsi, on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous. 08 En toute circonstance, nous sommes dans la détresse, mais sans être angoissés ; nous sommes déconcertés, mais non désemparés ; 09 nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés ; terrassés, mais non pas anéantis. » (2 Co, 4)

Distinguer le progrès terrestre de la croissance du règne du Christ

« Assurément, nous ne pouvons pas « construire » le règne de Dieu de nos propres forces – ce que nous construisons demeure toujours le règne de l’homme avec toutes les limites qui sont propres à la nature humaine. Le règne de Dieu est un don, et justement pour cela il est grand et beau, et il constitue la réponse à l’espérance. Et nous ne pouvons pas – pour utiliser la terminologie classique – « mériter » le ciel grâce à « nos propres œuvres ». Il est toujours plus que ce que nous méritons. (…) Cependant, (…) il n’en reste pas moins toujours vrai que notre agir n’est pas indifférent devant Dieu et qu’il n’est donc pas non plus indifférent pour le déroulement de l’histoire. (…) Ainsi, d’un côté, une espérance pour nous et pour les autres jaillit de notre agir ; de l’autre, cependant, c’est la grande espérance appuyée sur les promesses de Dieu qui, dans les bons moments comme dans les mauvais, nous donne courage et oriente notre agir. »(Spe Salvi n° 35)
Gaudium et spes n° 39 § 2-3 : « Certes, nous savons bien qu’il ne sert à rien à l’homme de gagner l’univers s’il vient à se perdre lui-même [Cf. Lc 9, 25], mais l’attente de la nouvelle terre, loin d’affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller : le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. C’est pourquoi, s’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour le Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine [Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 207].


Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père « un Royaume éternel et universel : Royaume de vérité et de vie, Royaume de sainteté et de grâce, Royaume de justice, d’amour et de paix [Préface pour la fête du Christ Roi] ». Mystérieusement, le Royaume est déjà présent sur cette terre ; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra. »

Quelle attitude adopter devant la souffrance ?

La souffrance a quelque chose d’incontournable

Que nous le voulions ou non, la souffrance fera toujours partie de notre vie, et cela pour deux raisons : la souffrance « découle, d’une part, de notre finitude et, de l’autre, de la somme de fautes qui, au cours de l’histoire, s’est accumulée et qui encore aujourd’hui grandit sans cesse. » (Spe Salvi n° 36)

Agir contre la souffrance

Bien entendu, on ne doit pas rester inactifs et indifférents à l’égard de la souffrance.

« Il faut certainement faire tout ce qui est possible pour atténuer la souffrance : empêcher, dans la mesure où cela est possible, la souffrance des innocents ; calmer les douleurs ; aider à surmonter les souffrances psychiques. Autant de devoirs aussi bien de la justice que de l’amour qui rentrent dans les exigences fondamentales de l’existence chrétienne et de toute vie vraiment humaine. » (Spe Salvi n° 36)
« Il me semble qu’il est juste de faire tout ce qui est possible pour vaincre les souffrances de l’humanité et pour aider les personnes qui souffrent – elles sont si nombreuses dans le monde – à trouver une vie bonne et à être libérées des maux que souvent nous causons nous-mêmes : la faim, les épidémies, etc. » (Benoît XVI, 17 février 2007, dialogue avec les prêtres)
« La parabole du bon Samaritain (…) témoigne que la révélation par le Christ du sens salvifique de la souffrance ne s’identifie nullement à une attitude de passivité. C’est tout le contraire. L’Evangile est la négation de la passivité en face de la souffrance. Le Christ lui-même, en ce domaine, est essentiellement actif. Et ainsi il réalise le programme messianique de sa mission conformément aux paroles du prophète : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur » (Lc 4, 18-19 ; cf. Is 61, 1-2).
« Le Christ accomplit de manière surabondante ce programme messianique de sa mission : il passe « en faisant le bien » (Ac 10, 38), et le bien résultant de ses oeuvres a pris du relief surtout au plan de la souffrance humaine. La parabole du bon Samaritain est en harmonie profonde avec le comportement du Christ lui-même.
Cette parabole entrera, enfin, quant à son contenu essentiel, dans le discours bouleversant du jugement dernier, rapporté par Matthieu dans son Evangile :
« Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venu me voir »(Mt 25, 34-36).
Aux justes qui demandent quand il leur est arrivé de faire tout cela pour lui, le Fils de l’homme répondra :
« En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
Le jugement inverse tombera sur ceux qui se sont comportés autrement :
« En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait » (Mt 25, 45)
(Jean-Paul II, Salficici Doloris n°30)
… mais avoir conscience que nous ne pouvons pas éliminer totalement la souffrance
« Oui, nous devons tout faire pour surmonter la souffrance, mais l’éliminer complètement du monde n’est pas dans nos possibilités – simplement parce que nous ne pouvons pas nous extraire de notre finitude et parce qu’aucun de nous n’est en mesure d’éliminer le pouvoir du mal, de la faute, qui – nous le voyons – est continuellement source de souffrance. » (Spe Salvi n° 36)


Avec Jésus qui « enlève le péché du monde » (Jn 1, 29), « l’espérance de la guérison du monde est apparue dans l’histoire. Mais il s’agit précisément d’espérance et non encore d’accomplissement ; espérance qui nous donne le courage de nous mettre du côté du bien même là où cela semble sans espérance, avec la certitude que, faisant partie du déroulement de l’histoire comme cela apparaît extérieurement, le pouvoir de la faute demeure aussi dans l’avenir une présence terrible. » (Spe Salvi n° 36)

Ceux qui veulent absolument éliminer la souffrance se retrouvent avec une existence vide

Autre chose est de surmonter la souffrance, autre chose de vouloir l’éliminer à tout prix.

« Nous pouvons chercher à limiter la souffrance, à lutter contre elle, mais nous ne pouvons pas l’éliminer. Justement là où les hommes, dans une tentative d’éviter toute souffrance, cherchent à se soustraire à tout ce qui pourrait signifier souffrance, là où ils veulent s’épargner la peine et la douleur de la vérité, de l’amour, du bien, ils s’enfoncent dans une existence vide, dans laquelle peut-être n’existe pratiquement plus de souffrance, mais où il y a d’autant plus l’obscure sensation du manque de sens et de la solitude. » (Spe Salvi n° 37)
« Ceux qui affirment ou qui promettent une vie qui serait seulement joyeuse et confortable, mentent, parce cela n’est pas la vérité de l’homme ; la conséquence est que l’on doit ensuite se réfugier dans des paradis artificiels. Et ainsi on ne parvient pas à la joie mais bien plutôt à l’autodestruction. » (Benoît XVI, 17 février 2007, dialogue avec les prêtres)


Quel est la priorité de notre vie : fuir la souffrance ? Si c’est le cas, alors notre vie devient bien terne et médiocre. Le fait d’éliminer toute douleur et tout ce qui est désagréable est hélas une tentation pour chacun.

En effet, la souffrance est le lieu d’une croissance humaine et spirituelle.

« Ce n’est pas le fait d’esquiver la souffrance, de fuir devant la douleur, qui guérit l’homme, mais la capacité d’accepter les tribulations et de mûrir par elles, d’y trouver un sens par l’union au Christ, qui a souffert avec un amour infini. » (n° 37)
« La souffrance semble appartenir à la transcendance de l’homme ; c’est un des points sur lesquels l’homme est en un sens « destiné » à se dépasser lui-même, et il y est appelé d’une façon mystérieuse. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°2)
Benoît XVI retient trois domaines où il est capital de ne pas fuir la souffrance sous peine de rester immatures à un niveau humain et spirituel. La souffrance est un lieu d’exercice et d’apprentissage de l’espérance. Benoît XVI énonce une vérité que nous pourrions encadrer et sur laquelle nous pourrions longuement méditer : « La mesure de l’humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui souffre. Cela vaut pour chacun comme pour la société. » (n° 38)
« En reconnaissant ce devoir de travailler contre les souffrances causées par nous-mêmes, nous devons aussi reconnaître et comprendre que la souffrance est une part essentielle de notre maturité humaine. Je pense à la parabole du Seigneur sur le grain de blé tombé en terre, qui ne peut que de cette manière, en mourant, porter du fruit, et le fait de tomber en terre et de mourir ne représente pas simplement un moment, mais il s’agit véritablement du processus d’une vie. » (Benoît XVI, 17 février 2007, dialogue avec les prêtres)
Trois étapes dans notre cheminement par rapport à la souffrance :

« Chers malades, je voudrais laisser en vos mémoires et en vos cœurs trois petites lumières qui me semblent précieuses.
Tout d’abord, quelle que soit votre souffrance, physique ou morale, personnelle ou familiale, apostolique, voire ecclésiale, il importe que vous en preniez lucidement conscience sans la minimiser et sans la majorer, et avec tous les remous qu’elle engendre dans votre sensibilité humaine : échec, inutilité de votre vie, etc.
Ensuite, il est indispensable d’avancer sur la voie de l’acceptation. Oui, accepter qu’il en soit ainsi, non par résignation plus ou moins aveugle, mais parce que la foi nous assure que le Seigneur peut et veut tirer le bien du mal. Combien, ici présents, pourraient témoigner que l’épreuve, acceptée dans la foi, a fait renaître en eux la sérénité, l’espérance . . . Si le Seigneur veut tirer le bien du mal, c’est qu’Il vous invite à être vous-mêmes aussi actifs que vous le pouvez, malgré la maladie, et si vous êtes handicapés, à vous prendre vous-mêmes en charge, avec les forces et talents dont vous disposez, malgré l’infirmité. Ceux qui vous entourent de leur affection et de leur entraide, et aussi les associations dont vous faites partie comme les Fraternités des malades, cherchent justement à vous faire aimer la vie, et à l’épanouir encore en vous, autant qu’il est possible, comme un don de Dieu.
Enfin, le plus beau geste reste à faire : celui de l’oblation. L’offrande, effectuée par amour du Seigneur et de nos frères, permet d’atteindre à un degré, parfois très élevé, de charité théologale, c’est-à-dire de se perdre dans l’amour du Christ et de la très sainte Trinité pour l’humanité.
Ces trois étapes vécues par chacun des souffrants, selon son rythme et sa grâce, lui apportent une libération intérieure étonnante. N’est-ce pas l’enseignement paradoxal rapporté par les évangélistes : “… celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera” ? (Matth. 16, 25) N’est-ce pas le mouvement évangélique d’abandon, si profondément expérimenté par Bernadette de Lourdes et Thérère de Lisieux, malades presque toute leur vie ? Chers Frères et Sœurs souffrants, repartez fortifiés et rénovés pour votre “mission spéciale” ! Vous êtes les précieux coopérateurs du Christ dans l’application, à travers le temps et l’espace, de la Rédemption qu’il a acquise une fois pour toutes et au bénéfice de l’humanité entière par les mystères historiques de son incarnation, de sa passion et de sa résurrection. Et Marie, sa Mère, et votre Mère, sera toujours près de vous ! » (Jean-Paul II, Lourdes, 15 août 1983)

Cependant, il ne faut pas se faire d’illusion, ce n’est pas facile !

« Saint Jean a accueilli dans l’écho qu’il donne des paroles du Seigneur pour le « Dimanche des Rameaux », une forme modifiée de la prière de Jésus dans le jardin des oliviers. Il y a avant tout l’affirmation : « Mon âme est bouleversée » (Jn 12, 27). L’effroi de Jésus apparaît ici, souligné fortement par les autres évangélistes – son effroi devant le pouvoir de la mort, devant tout l’abîme du mal qu’Il voit et dans lequel il doit descendre.
Le Seigneur souffre nos angoisses avec nous, il nous accompagne à travers l’ultime angoisse jusqu’à la lumière. Puis viennent en saint Jean, les deux demandes de Jésus. La première, exprimée seulement au conditionnel : « Que puis-je dire ? Dirai-je ? : Père, délivre-moi de cette heure ? » (Jn 12, 27). En tant qu’être humain, Jésus aussi se sent poussé à demander que lui soit épargnée la terreur de la Passion. Nous aussi pouvons prier ainsi. Nous aussi, nous pouvons nous plaindre au Seigneur comme Job le fît, lui présenter toutes les demandes qui, face à l’injustice du monde et au trouble de notre propre moi, surgissent en nous.
Devant Lui, nous ne devons pas nous réfugier dans des phrases pieuses, dans un monde factice. Prier signifie toujours aussi lutter avec Dieu, et comme Jacob nous pouvons lui dire : « Je ne te lâcherai que si tu me bénis » (Gn 32, 27). Mais vient ensuite la seconde demande de Jésus : « Glorifie ton nom ! » (Jn 12, 28). Dans les synoptiques, cette demande résonne ainsi : « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne » (Lc 22, 42). En définitive, la gloire de Dieu, sa seigneurie, sa volonté sont toujours plus importantes et plus vraies que mes pensées et que ma volonté. C’est là l’essentiel dans notre prière et dans notre vie : apprendre cet ordre juste de la réalité, l’accepter profondément ; faire confiance à Dieu et croire qu’Il fait la chose juste ; que sa volonté est la vérité et l’amour ; que ma vie devient bonne si j’apprends à adhérer à cet ordre. Vie, mort et résurrection de Jésus sont pour nous la garantie que nous pouvons véritablement nous fier à Dieu. Et c’est de cette façon que se réalise son royaume. » (Benoît XVI, Journée Mondiale de la Jeunesse, 5 avril 2009)


Marthe Robin nous indique aussi une belle attitude pour vivre la souffrance :

Ne nous créons pas nos souffrances, mais quand elles se présentent, comme Jésus, comme Marie, portons-les vaillamment.
La souffrance prend la valeur que lui donne celui qui la porte.
De grâce ne souffrons pas pour rien, c’est trop triste.
Je connais maintenant la Joie la plus pure, la plus douce qu’on puisse connaître : celle de vivre pour les autres et pour leur bonheur.
C’est en pensant aux souffrances de Jésus-Christ, à son amour rayonnant sur la croix, que je suis parvenue à m’unir à Lui dans une communion intime et constante.

3 éléments fondamentaux d’humanité

Il n’en reste pas moins que « Souffrir avec l’autre, pour les autres ; souffrir par amour de la vérité et de la justice ; souffrir à cause de l’amour et pour devenir une personne qui aime vraiment – ce sont des éléments fondamentaux d’humanité ; leur abandon détruirait l’homme lui-même. » (Spe Salvi n° 39)

La compassion


« L’autre est-il suffisamment important pour que je devienne pour lui une personne qui souffre ? » (Spe Salvi n° 39)
« La mesure de l’humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui souffre. Cela vaut pour chacun comme pour la société. Une société qui ne réussit pas à accepter les souffrants et qui n’est pas capable de contribuer, par la compassion, à faire en sorte que la souffrance soit partagée et portée aussi intérieurement est une société cruelle et inhumaine. Cependant, la société ne peut accepter les souffrants et les soutenir dans leur souffrance, si chacun n’est pas lui-même capable de cela et, d’autre part, chacun ne peut accepter la souffrance de l’autre si lui-même personnellement ne réussit pas à trouver un sens à la souffrance, un chemin de purification et de maturation, un chemin d’espérance. Accepter l’autre qui souffre signifie, en effet, assumer en quelque manière sa souffrance, de façon qu’elle devienne aussi la mienne. Mais parce que maintenant elle est devenue souffrance partagée, dans laquelle il y a la présence d’un autre, cette souffrance est pénétrée par la lumière de l’amour. La parole latine consolatio, consolation, l’exprime de manière très belle, suggérant un être-avec dans la solitude, qui alors n’est plus solitude. » (Spe Salvi n° 38)


Il s’agit d’être proches de ceux qui souffrent, de ne pas les laisser seuls avec leur souffrance. On peut penser ici à l’attention que nous portons aux personnes les plus fragiles : les vieillards, les malades physiques ou mentaux, les personnes handicapées, …
Comment puis-je développer une attitude d’attention et d’écoute afin que l’autre (conjoint, enfant, …) ait plus de facilité à dire ses soucis et ses souffrances ?
Quels moyens puis-je prendre pour me rendre proche quand l’autre souffre ? M’arrive-t-il de céder à la tentation de la fuite quand je me sens démuni pour aider l’autre ? M’arrive-t-il au contraire de proposer des solutions pour me rassurer plutôt que d’écouter l’autre en profondeur ?
Est-ce que je me laisse rejoindre dans ma souffrance ? Est-ce que je permets à l’autre de m’aider par sa présence, ses encouragements… ? Est-ce que je sais lui exprimer ce que j’attends de lui ?


« La lumière de la foi ne nous fait pas oublier les souffrances du monde. Pour combien d’hommes et de femmes de foi, les personnes qui souffrent ont été des médiatrices de lumière ! Ainsi le lépreux pour saint François d’Assise, ou pour la Bienheureuse Mère Teresa de Calcutta, ses pauvres. Ils ont compris le mystère qui est en eux. En s’approchant d’eux, ils n’ont certes pas effacé toutes leurs souffrances, ni n’ont pu leur expliquer tout le mal. La foi n’est pas une lumière qui dissiperait toutes nos ténèbres, mais la lampe qui guide nos pas dans la nuit, et cela suffit pour le chemin. À l’homme qui souffre, Dieu ne donne pas un raisonnement qui explique tout, mais il offre sa réponse sous la forme d’une présence qui accompagne, d’une histoire de bien qui s’unit à chaque histoire de souffrance pour ouvrir en elle une trouée de lumière. Dans le Christ, Dieu a voulu partager avec nous cette route et nous offrir son regard pour y voir la lumière. Le Christ est celui qui, en ayant supporté la souffrance, « est le chef de notre foi et la porte à la perfection » (He 12, 2). » (Pape François, Lumen fidei n° 57)
Exemple du bon Samaritain

« Dans cette parabole [du bon Samaritain], le Christ a voulu répondre à la question : « Qui est mon prochain ? »(Lc 10, 29). En effet, des trois passants sur la route de Jérusalem à Jéricho, au bord de laquelle un homme dévalisé et blessé par des brigands gisait à terre à moitié mort, c’est précisément le Samaritain qui se montra en vérité être le « prochain » de ce malheureux : le « prochain » veut dire également celui qui a accompli le commandement de l’amour du prochain. Deux autres voyageurs parcoururent la même route ; l’un était prêtre et l’autre lévite ; mais chacun d’eux, « le vit et passa outre ». Par contre, le Samaritain « le vit et fut pris de pitié. I1 s’approcha, banda ses plaies », puis « le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui »(Lc 10, 33-34). Et, au moment de son départ, il recommanda soigneusement à l’hôtelier l’homme qui souffrait et s’engagea à solder les dépenses nécessaires.
La parabole du bon Samaritain (…) indique quelle doit être la relation de chacun d’entre nous avec le prochain en état de souffrance. Il nous est interdit de « passer outre », avec indifférence, mais nous devons « nous arrêter » auprès de lui. Le bon Samaritain, c’est toute personne qui s’arrête auprès de la souffrance d’un autre homme, quelle qu’elle soit. S’arrêter ainsi, cela n’est pas faire preuve de curiosité mais de disponibilité. Celle-ci est comme une certaine disposition intérieure du coeur qui s’ouvre et qui est capable d’émotion. Le bon Samaritain est toute personne sensible à la souffrance d’autrui, la personne qui « s’émeut » du malheur de son prochain. Si le Christ, sachant ce qu’il y a dans l’homme, souligne cette capacité émotive, c’est qu’il veut en montrer l’importance dans nos comportements face à la souffrance des autres. Il importe donc de développer en soi cette sensibilité du coeur, qui témoigne de notre compassion pour un être souffrant. Parfois, cette compassion est la seule ou la principale expression possible de notre amour et de notre solidarité avec ceux qui souffrent.
Mais le bon Samaritain de la parabole du Christ ne se contente pas seulement d’émotion et de compassion. Ces mouvements affectifs deviennent pour lui un stimulant qui l’amène à agir concrètement et à porter secours à l’homme blessé. Tout homme qui porte secours à des souffrances, de quelque nature qu’elles soient, est donc un bon Samaritain. Secours efficace, si possible. Ce faisant, il y met tout son coeur, mais il n’épargne pas non plus les moyens d’ordre matériel. On peut même dire qu’il se donne lui-même, qu’il donne son propre « moi » en ouvrant ce « moi » à un autre. Nous touchons ici un des points clés de toute l’anthropologie chrétienne. La personne humaine ne peut « pleinement se reconnaître que par le don désintéressé d’elle-même » (Gaudium et spes n° 24). Un bon Samaritain, c’est justement l’homme capable d’un tel don de soi. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°28)
« En suivant la parabole évangélique, on pourrait dire que la souffrance, présentant des visages si divers à travers le monde humain, s’y trouve également pour libérer dans 1’homme ses capacités d’aimer, très précisément ce don désintéressé du propre « moi » au profit d’autrui, de ceux qui souffrent. Le monde de la souffrance humaine ne cesse d’appeler, pour ainsi dire, un monde autre : celui de l’amour humain ; et cet amour désintéressé, qui s’éveille dans le cœur de l’homme et se manifeste dans ses actions, il le doit en un certain sens à la souffrance. L’homme qui est le « prochain » ne peut passer avec indifférence devant la souffrance des autres, au nom de la loi fondamentale de la solidarité humaine ; il le peut encore moins au nom de la loi d’amour du prochain. Il doit « s’arrêter », « avoir pitié », comme le fit le Samaritain de la parabole évangélique. La parabole en elle-même exprime une vérité profondément chrétienne, mais en même temps une vérité humaine on ne peut plus universelle. Ce n’est pas sans raison que, même dans le langage courant, on appelle oeuvre « de bon samaritain » toute activité en faveur des personnes qui souffrent et ont besoin d’aide.
Cette activité a revêtu, au cours des siècles, des formes institutionnelles organisées et dans son champ d’application elle a suscité les professions correspondantes. Combien la profession du médecin, celle de l’infirmière ou d’autres semblables sont des activités « de bon samaritain » ! Etant donné l’inspiration « évangélique » qui les anime, nous sommes enclins à penser dans ces cas plus à une vocation qu’à une simple profession. Et les institutions qui, au cours des générations, ont accompli un service de « samaritain » se sont encore davantage développées et spécialisées en notre temps. Cela prouve sans aucun doute que l’homme d’aujourd’hui s’arrête avec toujours plus d’attention et de perspicacité aux souffrances de son prochain, cherche à les comprendre et à les prévenir avec toujours plus d’application. En ce domaine, l’homme possède également une capacité et une spécialisation croissantes. En songeant à tout cela, on peut dire que la parabole du Samaritain de l’Evangile est devenue un des éléments essentiels de la culture morale et de la civilisation universellement humaine. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°29)
« L’éloquence de la parabole du bon Samaritain et de l’Evangile entier se résume avant tout à ceci : l’homme doit se sentir comme appelé à titre vraiment personnel à être le témoin de l’amour dans la souffrance. Les institutions sont très importantes et indispensables ; cependant aucune institution ne peut par elle-même remplacer le coeur humain, la compassion humaine, l’amour humain, l’initiative humaine, lorsqu’il s’agit d’aller à la rencontre de la souffrance d’autrui. Ceci vaut pour les souffrances physiques, mais plus encore pour les nombreuses souffrances morales, et par-dessus tout lorsqu’il s’agit de la souffrance de l’âme. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°29)
« On pourrait assurément allonger la liste des souffrances qui ont suscité l’émotion humaine, la compassion, la prise en charge, ou bien ne les ont point provoquées. La première et la seconde déclarations du Christ à propos du jugement dernier indiquent sans équivoque possible combien est essentiel, dans la perspective de la vie éternelle à laquelle tout homme est appelé, le fait de « s’arrêter », à l’exemple du bon Samaritain, près de la souffrance de son prochain, d’avoir pitié d’elle, et enfin de la soulager. Dans le programme messianique du Christ, qui est le programme du Royaume de Dieu, la souffrance est présente dans le monde pour libérer l’amour, pour faire naître des oeuvres d’amour à l’égard du prochain, pour transformer toute la civilisation humaine en « civilisation de l’amour ». Dans cet amour, le sens salvifique de la souffrance se réalise à fond et atteint sa dimension définitive. Les paroles du Christ à propos du jugement dernier permettent de comprendre cela avec toute la simplicité et la clarté évangéliques. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°30)

Exemple de la Vierge Marie au pied de la Croix :

« Près de la croix de Jésus se tenait sa mère, avec la soeur de sa mère, Marie femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. » (Jn 19, 25-27)
Nous avons beaucoup à apprendre de Marie, debout au pied de la Croix.

  • Compassion : pas s’apitoyer sur soi-même
    Marie ne crie pas, n’attire pas l’attention sur elle. Tout son regard se porte sur Jésus. Elle pourrait dire : “je suis sa Mère”. Ayez compassion de moi. Combien de fois nous nous apitoyons plus sur nous-mêmes que sur les autres. Marie nous apprend à nous oublier totalement pour être pur regard sur l’autre, pur accueil de la souffrance de l’autre. La Bible fait l’éloge de la femme forte, de la femme debout et non pas courbée.
  • La compassion : pas d’abord faire mais être
    L’évangile ne nous mentionne aucun cri, aucune lamentation de Marie au Golgotha : nous savons simplement par Saint Jean qu’elle « se tenait près de la croix de Jésus ». Elle tient bon dans l’épreuve, debout au pied de l’instrument de supplice où meurt son enfant et son Dieu. La compassion de Marie consiste à être là debout. Ce n’est pas de l’ordre de l’efficacité humaine. Marie ne fait rien. Et pourtant, rien n’est plus efficace auprès de Jésus que la plénitude de sa présence.
  • Compassion : pas prendre parti de l’homme contre Dieu
    Marie est là. Il lui est demandé maintenant, non plus seulement de donner Jésus, mais de Le livrer. Marie ne se révolte pas contre Dieu. Elle ne partage pas seulement la souffrance de Jésus mais son obéissance. Cela a été très bien exprimé dans un texte de Vatican II : « Ainsi la bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la croix où, non sans un dessein divin, elle était debout, souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour. » (LG n° 58)
  • Compassion : partager l’espérance
    La compassion ne consiste pas seulement à partager la souffrance mais aussi l’espérance. La compassion est un acte de foi qui voit plus loin que l’immédiat et qui plonge dans la foi radicale, par-delà les apparences. Les pères de l’Église aimaient dire que toute la foi de l’Église reposait à ce moment-là dans le cœur de Marie. Aujourd’hui encore seule la lumière de la résurrection du Christ et l’espérance de la nôtre permettent de comprendre le sens de la souffrance et de la mort.
    L’Église doit apporter l’espérance en proclamant que la souffrance n’est pas absurde, qu’elle a un sens, parce qu’il y aura une résurrection des morts. Elle doit « donner raison de l’espérance qui l’habite » (cf. 1 P 3, 15). Plus que la réflexion sur la vie terrestre du Christ, ce fut la lumière du matin de Pâques qui entrouvrit peu à peu à la première communauté chrétienne le sens de la mort déconcertante du Christ. Aujourd’hui encore seule la lumière de la résurrection du Christ et l’espérance de la nôtre permettent de comprendre le sens de la souffrance et de la mort. On connaît mieux la croix en regardant ses effets qu’en regardant ses causes, qui pour nous restent souvent mystérieuses et inexplicables.
Que dire aux gens qui souffrent ?

« Le christianisme nous annonce la joie, oui ; cette joie ne croît cependant que sur le chemin de l’amour et ce chemin de l’amour a un lien avec la Croix, avec la communion avec le Christ crucifié. Elle est représentée par le grain de blé tombé en terre. Lorsque nous commençons à comprendre et à accepter cela, chaque jour, parce que chaque jour nous impose quelque insatisfaction, quelque poids qui crée aussi de la douleur, lorsque nous acceptons cette école de la sequela du Christ, comme les Apôtres ont dû apprendre à cette école, alors nous devenons également capables d’aider les personnes qui souffrent.
Il est vrai que cela est toujours un peu difficile si une personne qui est plus ou moins en bonne santé ou dans de bonnes conditions doit en réconforter une autre frappée par un grand mal : que ce soit la maladie ou la perte de l’amour. Face à ces maux que nous connaissons tous, tout apparaît presque inévitablement uniquement rhétorique ou pathétique. Mais, dirais-je, si ces personnes sentent que nous sommes « com-patients », que nous voulons porter avec eux la Croix en communion avec le Christ, surtout en priant avec eux, en les assistant également avec un silence plein de sympathie, d’amour, en les aidant autant que nous pouvons, nous pouvons devenir crédibles.
Nous devons accepter, que peut-être dans un premier moment, nos paroles apparaissent comme de simples paroles. Mais si nous vivons réellement dans cet esprit de la vraie sequela de Jésus, nous trouvons également la manière d’être proches à travers notre sympathie. Sympathie, étymologiquement, signifie « com-passion » pour l’homme, en l’aidant, en priant, en créant ainsi la confiance que la bonté du Seigneur existe même dans la vallée la plus obscure. Nous pouvons ainsi ouvrir le cœur à l’Evangile du Christ lui-même, qui est le vrai consolateur ; ouvrir le cœur à l’Esprit Saint qui est appelé l’autre Consolateur, l’autre Paraclet, qui assiste, qui est présent.
Nous pouvons ouvrir le cœur non à nos paroles, mais au grand enseignement du Christ, à son être avec nous et aider ainsi à ce que la souffrance et la douleur deviennent réellement une grâce de maturité, de communion avec le Christ crucifié et ressuscité. » (Benoît XVI, 17 février 2007, dialogue avec les prêtres)

Accepter la souffrance par amour du bien, de la vérité et de la justice

« La vérité est-elle pour moi si importante pour payer la souffrance ? » (Spe salvi n° 39)
Quelle est la valeur première qui détermine mes choix : le bien-être, la non-souffrance, la tranquillité ou le bien, la vérité et la justice ?
« La capacité d’accepter la souffrance par amour du bien, de la vérité et de la justice est constitutive de la mesure de l’humanité, parce que si, en définitive, mon bien-être, mon intégrité sont plus importants que la vérité et la justice, alors la domination du plus fort l’emporte ; alors règnent la violence et le mensonge. La vérité et la justice doivent être au-dessus de mon confort et de mon intégrité physique, autrement ma vie elle-même devient mensonge. » (Spe salvi n° 38)

Dans notre société, la valeur suprême est souvent d’éviter la souffrance.}

Ainsi, l’euthanasie apparaît tout à fait préférable à la souffrance. Quand l’enfant qui s’annonce est handicapé, on préfère recourir à l’avortement…
Dans ces situations, on voit combien il est important d’avoir une idée plus claire du bien et du mal. Quand on a une conviction forte, on peut rencontrer des situations difficiles mais il y a des questions qu’on ne se pose même pas. On voit ici l’importance de former nos intelligences pour ne pas aller à la dérive, portés par nos sentiments changeants.

Dans l’enseignement de Jésus
« Le Christ ne cachait pas à ceux qui l’écoutaient la nécessité de la souffrance. Très clairement, il disait : « Si quelqu’un veut venir à ma suite…, qu’il se charge de sa croix chaque jour » (Lc 9, 23), et à ses disciples il posait des exigences de nature morale, dont la réalisation est possible seulement à condition de « se renier soi-même » (Cf. Lc 9, 23). La route qui conduit au Royaume des cieux est « étroite et resserrée » et le Christ l’oppose à la route « large et spacieuse » qui, elle, « mène à la perdition » (Cf. Mt 7, 13-14). Bien des fois, le Christ disait aussi que ceux qui seraient ses disciples et confesseraient la foi auraient à subir de nombreuses persécutions, ce qui — on le sait — est arrivé non seulement dans les premiers siècles de la vie de l’Eglise au temps de l’empire romain, mais n’a cessé de se produire au cours des différentes périodes de l’histoire, et encore à notre époque.
Voici quelques phrases du Christ à ce sujet : « On portera la main sur vous, on vous persécutera, on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous traduira devant des rois et des gouverneurs à cause de mon nom, et cela aboutira pour vous au témoignage. Mettez-vous donc bien dans l’esprit que vous n’avez pas à préparer d’avance votre défense : car moi je vous donnerai un langage et une sagesse, à quoi nul de vos adversaires ne pourra résister ni contredire. Vous serez livrés même par vos père et mère, vos frères, vos proches et vos amis ; on fera mourir plusieurs d’entre vous, et vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne se perdra. C’est par votre constance que vous sauverez vos vies ! »(Lc 21, 12-19).
L’Evangile de la souffrance parle d’abord en différents endroits de la souffrance « pour le Christ », « à cause du Christ », et cela à travers les paroles mêmes de Jésus ou de ses Apôtres. Le Maître ne cache pas à ses disciples et à ceux qui le suivent la perspective d’une telle souffrance. Au contraire, il la révèle très franchement tout en annonçant les forces surnaturelles qui les accompagneront au milieu des persécutions et des tribulations subies « à cause de son nom ». Celles-ci seront en même temps comme un test particulier de ressemblance au Christ et d’union avec lui. « Si le monde vous hait, sachez que moi, il m’a pris en haine avant vous… ; mais parce que vous n’êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tirés du monde, pour cette raison, le monde vous hait… Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, vous aussi, ils vous persécuteront… Mais tout cela, ils le feront contre vous à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé » (Jn 15, 18-21).
« Je vous ai dit ces choses, pour que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde » (Jn 16, 33).
Ce premier chapitre de l’Evangile de la souffrance, qui parle des persécutions, c’est-à-dire des tribulations à cause du Christ, contient en lui-même un appel particulier au courage et à la force, soutenu par le fait éloquent de la Résurrection. Le Christ a vaincu définitivement le monde par sa Résurrection ; toutefois, parce que sa Résurrection est liée à sa passion et à sa mort, il a vaincu en même temps ce monde par sa souffrance. Oui, la souffrance a été insérée de façon particulière dans cette victoire sur le monde, manifestée dans la Résurrection. Le Christ garde dans son corps ressuscité les traces des blessures causées par le supplice de la croix, sur ses mains, sur ses pieds et dans son côté. Par la Résurrection, il manifeste la force victorieuse de la souffrance, il veut enraciner dans le coeur de ceux qu’il a choisis comme Apôtres, et de ceux qu’il continue de choisir et d’envoyer, la conviction que cette force existe. L’Apôtre Paul dira : « Tous ceux qui veulent vivre dans le Christ avec piété seront persécutés »(2Tm 3, 12). » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°25)
Dans la vie de Jésus

Saint Jean et les autres évangélistes montrent bien que, dans sa passion, Jésus sait ce qui va lui arriver. Jésus n’est pas un naïf qui a été pris malgré lui. Il est vraiment libre. On ne prend pas sa vie, il la donne.
Dans l’Evangile, on voit bien que Jésus n’a pas fui la confrontation. Il ne se gênait pas pour dire des paroles qui dérangeaient. Comme le dit l’épître aux Hébreux : "au lieu du plaisir qui lui était offert (le plaisir de faire sa volonté propre), il a enduré la croix" (He 12, 2).
Inversement, dans le récit de la Passion, notamment dans l’attitude de Pilate, on voit très bien que la tranquillité prend le pas sur la vérité. A trois reprises, dans l’Evangile de saint Jean, Pilate affirme qu’il ne voit en lui aucun motif de condamnation : « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation ». Puis « Voyez, je vous l’amène dehors pour que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. ». Et encore « Reprenez-le, et crucifiez-le vous-mêmes ; moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. » Et pourtant, sans lui Jésus ne pourrait être condamné. Sa question : « Qu’est-ce que la vérité ? » est assez expressive. Sans doute perçoit-il la vérité comme une contrainte qui lui enlève sa liberté.

Dans la vie des martyrs et confesseurs de la foi
« La souffrance est aussi un appel à manifester la grandeur morale de l’homme, sa maturité spirituelle. Les martyrs et les confesseurs du Christ des diverses générations en ont donné la preuve par leur fidélité à ces paroles : :« Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme » (Mt 10, 28).
La Résurrection du Christ a révélé « la gloire du siècle à venir » et en même temps elle a confirmé « l’exaltation de la Croix » : cette gloire qui est comprise dans la souffrance même du Christ, telle qu’elle s’est bien souvent reflétée et qu’elle se reflète encore dans la souffrance de l’homme comme expression de sa grandeur spirituelle. Il faut rendre témoignage de cette gloire non seulement aux martyrs de la foi mais aussi aux nombreux autres hommes qui parfois, sans avoir la foi au Christ, souffrent et donnent leur vie pour la vérité ou pour une juste cause. Dans leurs souffrances à tous est confirmée d’une manière particulière la haute dignité de l’homme. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°22)

Le « oui » à l’amour est aussi source de souffrance

« La promesse de l’amour est-elle si grande pour justifier le don de moi-même ? » (Spe salvi n° 39)

« Le « oui » à l’amour est aussi source de souffrance, parce que l’amour exige toujours de sortir de mon moi, où je me laisse émonder et blesser. L’amour ne peut nullement exister sans ce renoncement qui m’est aussi douloureux à moi-même, autrement il devient pur égoïsme et, de ce fait, il s’annule lui- même comme tel. » (Spe salvi n° 38)
Dans le cheminement de l’amour, il y a forcément de la souffrance. La souffrance offre une occasion de purification et de maturation de l’amour.

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« La parole concernant le grain de blé tombé en terre fait partie de la réponse de Jésus aux Grecs, elle est sa réponse. Toutefois, il formule ensuite une nouvelle fois la loi fondamentale de l’existence humaine : « Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s’en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle » (12, 25). C’est-à-dire, qui veut garder sa vie pour lui, vivre seulement pour lui-même, rapporter tout à soi et jouir de toutes les opportunités – c’est proprement lui qui perd la vie. Celle-ci devient ennuyeuse et vide. Ce n’est que dans l’abandon de soi-même, dans le don désintéressé du je en faveur du tu, dans le « oui » à une vie plus grande - celle de Dieu -, que notre vie devient grande et belle. Ce principe fondamental, que le Seigneur établit, est en dernière analyse purement et simplement identique au principe de l’amour. En effet, l’amour signifie : s’abandonner soi-même, se donner, ne pas vouloir se posséder soi-même, mais devenir libre de soi-même : ne pas se replier sur soi – (en pensant) qu’adviendra-t-il de moi ? -, mais regarder en avant, vers l’autre – vers Dieu et vers les hommes que Lui m’envoie. Et ce principe de l’amour, qui marque le chemin de l’homme, est encore une fois identique au mystère de la croix, au mystère de mort et de résurrection que nous rencontrons dans le Christ. Chers amis, il est peut-être relativement facile d’accepter cela comme le sens profond de la vie. Dans la réalité concrète, cependant, il ne s’agit pas de simplement reconnaître un principe, mais d’en vivre la vérité, la vérité de la croix et de la résurrection. Et pour cela, à nouveau, une unique et grande résolution ne suffit pas. Il est certainement important, essentiel d’oser poser une fois le grand choix décisif, d’oser le grand « oui » que le Seigneur nous demande à un certain moment de notre vie. Mais le grand « oui » du moment décisif dans notre vie – le « oui » à la vérité que le Seigneur nous propose – doit ensuite être quotidiennement reconquis dans les situations de chaque jour dans lesquels, toujours de nouveau, nous devons abandonner notre moi, nous mettre à disposition, quand au fond nous voudrions à l’inverse nous accrocher à notre moi. Le renoncement, le sacrifice font aussi partie d’une vie droite. Qui promet une vie sans ce don de soi-même toujours renouvelé, trompe les gens. Il n’existe pas de vie réussie sans sacrifice. Si je jette un regard rétrospectif sur ma vie personnelle, je dois dire que ce sont précisément les moments où j’ai dit « oui » à un renoncement, qui ont été les moments importants et décisifs de ma vie. » (Benoît XVI, Journée Mondiale de la Jeunesse, 5 avril 2009)


Comme le dit très bien Benoît XVI, l’amour comporte un renoncement à sa volonté propre. C’est quelque chose de très concret et très quotidien : renoncer à imposer mon rythme dans le chant liturgique, …
Raniero Cantalamessa dit qu’au-delà de l’amour de générosité, il y a l’amour de souffrance.

« Certes, le christianisme nous donne de la joie, parce que l’amour donne de la joie. Mais l’amour est toujours également un processus où l’on se perd soi-même et donc également un processus où l’on sort de soi-même ; en ce sens, c’est également un processus douloureux. Et c’est uniquement de cette manière qu’il nous fait mûrir et arriver à la joie véritable. Ceux qui affirment ou qui promettent une vie qui serait seulement joyeuse et confortable, mentent, parce cela n’est pas la vérité de l’homme ; la conséquence est que l’on doit ensuite se réfugier dans des paradis artificiels. Et ainsi on ne parvient pas à la joie mais bien plutôt à l’autodestruction.
« Le christianisme nous annonce la joie, oui ; cette joie ne croît cependant que sur le chemin de l’amour et ce chemin de l’amour a un lien avec la Croix, avec la communion avec le Christ crucifié. Elle est représentée par le grain de blé tombé en terre. Lorsque nous commençons à comprendre et à accepter cela, chaque jour, parce que chaque jour nous impose quelque insatisfaction, quelque poids qui crée aussi de la douleur, lorsque nous acceptons cette école de la sequela du Christ, comme les Apôtres ont dû apprendre à cette école, alors nous devenons également capables d’aider les personnes qui souffrent. » (Benoît XVI, 17 février 2007, dialogue avec les prêtres)
« Quand nous choisissons l’espérance de Jésus, nous découvrons petit à petit que la manière gagnante de vivre est celle de la graine, celle de l’amour humble. Il n’y a pas d’autre voie pour vaincre le mal et donner l’espérance au monde. Mais vous pouvez me dire : « Non, c’est une logique perdante ! » C’est ce qu’il semble, que ce soit une logique perdante, parce que qui aime perd le pouvoir. Avez-vous pensé à cela ? Qui aime perd le pouvoir, qui donne se dépossède de quelque chose et aimer est un don. En réalité, la logique de la graine qui meurt, de l’amour humble, est la voie de Dieu et elle seule donne du fruit. (…) Certes, cet amour vrai passe à travers la croix, le sacrifice, comme pour Jésus. La croix est le passage obligatoire, mais elle n’est pas le but, elle est un passage : le but est la gloire, comme nous le montre Pâques. Et là, une autre très belle image vient à notre aide, celle que Jésus a laissée à ses disciples pendant la dernière Cène. Il dit : « La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée. Mais, quand l’enfant est né, elle ne se souvient plus de sa souffrance, tout heureuse qu’un être humain soit venu au monde » (Jn 16,21). Voilà : donner sa vie, ne pas la posséder. Et c’est ce que font les mamans : elles donnent une autre vie, elles souffrent, mais ensuite elles sont joyeuses, heureuses parce qu’une autre vie est venue au monde. Cela donne de la joie ; l’amour donne la vie au monde et il donne même du sens à la souffrance. L’amour est le moteur qui fait avancer notre espérance. Je le répète : l’amour est le moteur qui fait avancer notre espérance. Et chacun de nous peut se demander : « Est-ce que j’aime ? Ai-je appris à aimer ? Est-ce que j’apprends tous les jours à aimer plus ? », parce que l’amour est le moteur qui fait avancer notre espérance. » (Pape François, catéchèse du 12 avril 2017)

La souffrance liée à la maternité :
L’enfantement, avec les douleurs qu’il comporte, est un beau signe du fait que l’amour implique d’accepter certaines souffrances. Si les souffrances ont été épargnées à Marie lorsqu’elle est devenue Mère de Jésus à Noël, il n’en va pas de même pour sa maternité spirituelle.
« La femme qui enfante est dans la peine, parce que son heure est arrivée » (Jn 16, 21) ; cependant l’évangéliste ajoute : « Mais quand l’enfant est né, elle ne se souvient plus de son angoisse, dans la joie qu’elle éprouve du fait qu’un être humain est né dans le monde » (Ibid.). Pour Marie cette joie éclatera au matin de Pâques, lorsqu’elle recevra la confirmation de ce qu’elle pressentait sur le Golgotha : un être humain est né non plus dans le monde, mais en Dieu ; l’humanité de Jésus ressuscité est introduite dans la plénitude de la gloire divine, entraînant auprès du Père tous ceux qu’il récapitule en lui et qui sont « nés de l’eau et de l’Esprit » (Jn 3, 5). Si l’apôtre Paul a pu dire aux Galates : « Mes petits enfants que, dans la douleur, j’enfante à nouveau » (Ga 4, 19), a fortiori cette parole s’applique-t-elle à Marie au pied de la croix, où elle reçoit le ministère de la maternité universelle de l’Eglise.

Où trouver la force, la capacité de souffrir ?

« Mais encore une fois surgit la question : en sommes-nous capables ? L’autre est-il suffisamment important pour que je devienne pour lui une personne qui souffre ? La vérité est-elle pour moi si importante pour payer la souffrance ? La promesse de l’amour est-elle si grande pour justifier le don de moi-même ? À la foi chrétienne, dans l’histoire de l’humanité, revient justement ce mérite d’avoir suscité dans l’homme d’une manière nouvelle et à une profondeur nouvelle la capacité de souffrir de la sorte, qui est décisive pour son humanité. » (Spe salvi n° 39)
« Cette capacité de souffrir dépend du genre et de la mesure de l’espérance que nous portons en nous et sur laquelle nous construisons. » (Spe salvi n° 39)
« Certainement, dans nos multiples souffrances et épreuves nous avons toujours besoin aussi de nos petites ou de nos grandes espérances – d’une visite bienveillante, de la guérison des blessures internes et externes, de la solution positive d’une crise, et ainsi de suite. Dans les petites épreuves, ces formes d’espérance peuvent aussi être suffisantes. Mais dans les épreuves vraiment lourdes, où je dois faire mienne la décision définitive de placer la vérité avant le bien-être, la carrière, la possession, la certitude de la véritable, de la grande espérance, dont nous avons parlé, devient nécessaire. Pour cela nous avons aussi besoin de témoins, de martyrs, qui se sont totalement donnés, pour qu’ils puissent nous le montrer – jour après jour. » (Spe salvi n° 39)

L’espérance qui naît de la Croix


« Jésus a apporté dans le monde une espérance nouvelle et il l’a fait à la manière de la graine : il s’est fait tout petit, comme un grain de blé ; il a laissé sa gloire céleste pour venir parmi nous : il est « tombé en terre ». Mais cela n’était pas encore suffisant. Pour porter du fruit, Jésus a vécu l’amour jusqu’au bout, se laissant rompre par la mort comme une graine qui se laisse rompre sous la terre. C’est justement là, au point extrême de son abaissement – qui est aussi le point le plus élevé de l’amour – qu’a germé l’espérance. Si quelqu’un de vous demande : « Comment naît l’espérance ? – De la croix. Regarde la croix, regarde le Christ crucifié et de là t’arrivera l’espérance qui ne disparaît plus, celle qui dure jusqu’à la vie éternelle ». Et cette espérance a germé précisément par la force de l’amour : parce que l’amour qui « espère tout, supporte tout » (1 Cor 13, 7), l’amour qui est la vie de Dieu a renouvelé tout ce qu’il a atteint. (…) Contemplons le Crucifié, source d’espérance. Petit à petit nous comprendrons qu’espérer avec Jésus, c’est apprendre à voir dès maintenant la plante dans la graine, Pâques dans la croix, la vie dans la mort. Je voudrais maintenant vous donner un devoir à faire à la maison. Cela nous fera du bien à tous de nous arrêter devant le crucifix – vous en avez tous un à la maison – le regarder et lui dire : « Avec toi, rien n’est perdu. Avec toi, je peux toujours espérer. Tu es mon espérance ». Imaginons maintenant le crucifix et tous ensemble, disons à Jésus crucifié trois fois : « Tu es mon espérance ». Tous : « Tu es mon espérance ». Plus fort : « Tu es mon espérance ». » (Pape François, catéchèse du 12 avril 2017)


Malgré tout ce que l’on peut dire du pouvoir de la croix, elle ne suffit pas à elle seule. Le mystère pascal ne consiste ni dans la seule croix du Christ, ni dans sa seule résurrection, ni même dans les deux prises ensemble successivement, juxtaposées ou rassemblées. Il consiste dans le passage de l’une à l’autre, de la mort à la vie, dans le passage « à travers la mort vers la gloire et le royaume » (cf. Lc 24, 26 ; Ac 14, 22). Sa réalité est dynamique et non statique ; c’est un mouvement ou un événement que l’on ne peut, comme tel, morceler sans le détruire.
On pense parfois que contempler ensemble sur le Calvaire, comme le fait Jean, mort et résurrection peut émousser la dureté de la croix de Jésus, comme s’il était allé à la mort assuré de sa résurrection, tel celui qui sait détenir en réserve un atout qu’il pourra tirer au bon moment. C’est mal connaître les voies de Dieu, comme on peut le voir dans la vie des saints. Jésus, en tant qu’homme, était conscient de cette seule certitude : son chemin était conduit par le Père et la victoire finale, quelle que soit la tournure des événements, serait la victoire du Père et non de ses ennemis, la victoire de l’amour et non de la haine. Les Évangiles attestent unanimement que Jésus conserva jusqu’au bout sa confiance au Père ; qu’il mourut non en désespéré, mais en obéissant. Paul dit bien que c’est à cause de cela, à cause de son obéissance, que Dieu l’a exalté et ressuscité (cf. Ph 2, 11). Le lien intrinsèque entre le vendredi saint et la résurrection de Pâques ne réside pas dans le pouvoir du Christ, mais dans son obéissance. Pierre, dans les Actes des Apôtres, applique au Christ mourant les paroles du psaume : « Ma chair reposera dans l’espérance, car tu n’abandonneras pas ma vie au séjour des morts » (Ac 2, 26-27). De même le célèbre psaume 22 que Jésus entonne sur la croix (« Mon Dieu, mon Dieu, pour quoi m’as-tu abandonné ? »), se termine sur un cri d’espérance : « Et moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le Seigneur aux générations à venir… » (cf. Cantalamessa)

Proximité de Dieu dans notre souffrance et notre mort

Cette grande espérance nous est offerte par la Croix du Christ dont la vérité et la puissance nous sont confirmées par la résurrection.
Cette grande espérance nous est donnée en Jésus : « Dieu – la Vérité et l’Amour en personne – a voulu souffrir pour nous et avec nous. Bernard de Clairvaux a forgé l’expression merveilleuse : Impassibilis est Deus, sed non incompassibilis (Sermons sur le Cantique, Sermon 26, 5 : PL 183, 906), Dieu ne peut pas souffrir, mais il peut compatir. L’homme a pour Dieu une valeur si grande que Lui-même s’est fait homme pour pouvoir compatir avec l’homme de manière très réelle, dans la chair et le sang, comme cela nous est montré dans le récit de la Passion de Jésus. De là, dans toute souffrance humaine est entré quelqu’un qui partage la souffrance et la patience ; de là se répand dans toute souffrance la con-solatio ; la consolation de l’amour participe de Dieu et ainsi surgit l’étoile de l’espérance. » (Spe salvi n° 39)
La souffrance ne peut devenir supportable que lorsqu’elle « est pénétrée par la lumière de l’amour. La parole latine con-solatio, consolation, l’exprime de manière très belle, suggérant un être-avec dans la solitude, qui alors n’est plus solitude. » (Spe salvi n° 38)

« Dans son activité messianique au sein d’Israël, le Christ s’est sans cesse fait proche du monde de la souffrance humaine. « Il est passé en faisant le bien » (Ac 10, 38), et son action le portait en premier lieu vers ceux qui souffraient et ceux qui attendaient de l’aide. Il guérissait les malades, consolait les affligés, donnait à manger aux affamés, délivrait les hommes de la surdité, de la cécité, de la lèpre, du démon, de divers handicaps physiques, trois fois il a rendu la vie à un mort. Il était sensible à toute souffrance humaine, tant du corps que de l’âme. En même temps, il enseignait ; et au centre de son enseignement se trouvent les huit béatitudes, qui sont adressées aux hommes éprouvés par différentes souffrances dans la vie temporelle. Ce sont ceux qui ont « une âme de pauvre » et « les affligés », « les affamés et assoiffés de la justice » et « les persécutés pour la justice », ceux que l’on insulte, que l’on persécute, contre lesquels on dit faussement toute sorte de mal à cause du Christ (Cf. Mt 5, 3-11)… Ceci selon saint Matthieu ; Luc mentionne encore explicitement ceux qui ont « faim maintenant » (Cf. Lc 6, 21).
De toute façon, le Christ s’est fait proche du monde de la souffrance humaine surtout en prenant sur lui-même cette souffrance. Durant son activité publique, non seulement il a éprouvé la fatigue, l’absence de maison, l’incompréhension, même de ses plus proches, mais, par-dessus tout, il a été de plus en plus hermétiquement enfermé dans un cercle d’hostilité, et les préparatifs pour le faire disparaître du monde des vivants sont devenus de plus en plus manifestes. Le Christ en est conscient et bien souvent il parle à ses disciples des souffrances et de la mort qui l’attendent : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens, ils le bafoueront, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et après trois jours il ressuscitera » (Mc 10, 33-34). Le Christ va au-devant de sa passion et de sa mort en pleine conscience de la mission qu’il doit accomplir précisément de cette manière. C’est précisément par cette souffrance qu’il doit faire en sorte « que l’homme ne périsse pas mais ait la vie éternelle ». C’est précisément par sa Croix qu’il doit atteindre les racines du mal enfoncées dans l’histoire de l’homme et dans l’âme humaine. C’est précisément par sa Croix qu’il doit accomplir l’oeuvre du salut . Cette oeuvre, dans le dessein de l’Amour éternel, a un caractère rédempteur. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°16)
« ’Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien… Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi’ (Ps 22 [23], 1. 4). Le vrai pasteur est Celui qui connaît aussi la voie qui passe par les ravins de la mort ; Celui qui marche également avec moi sur la voie de la solitude ultime, où personne ne peut m’accompagner, me guidant pour la traverser : Il a parcouru lui-même cette voie, il est descendu dans le royaume de la mort, il l’a vaincu et il est maintenant revenu pour nous accompagner et pour nous donner la certitude que, avec Lui, on trouve un passage. La conscience qu’existe Celui qui m’accompagne aussi dans la mort et qui, « avec son bâton, me guide et me rassure », de sorte que « je ne crains aucun mal » (Ps 22 [23], 4), telle était la nouvelle « espérance » qui apparaissait dans la vie des croyants. » (Spe salvi n° 6)

Nous sommes aimés de Dieu de manière inconditionnelle

« Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16).
« En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés. Il nous a aimés le premier ! » (1 Jn 4, 10 et 19)

« L’être humain a besoin de l’amour inconditionnel. Il a besoin de la certitude qui lui fait dire : « Ni la mort ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l’avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus Christ » (Rm 8, 38-39). Si cet amour absolu existe, avec une certitude absolue, alors – et seulement alors – l’homme est « racheté », quel que soit ce qui lui arrive dans un cas particulier. C’est ce que l’on entend lorsque l’on dit : Jésus Christ nous a « rachetés ». Par lui nous sommes devenus certains de Dieu – d’un Dieu qui ne constitue pas une lointaine « cause première » du monde – parce que son Fils unique s’est fait homme et de lui chacun peut dire : « Ma vie aujourd’hui dans la condition humaine, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). » (Spe salvi n° 26)
C’est pour cela que la Croix de Jésus a une place tellement importante dans la vie des saints. C’est ce qu’exprime saint Paul avec jubilation lorsqu’il déclare : "Pour moi que je n’aie d’autre motif de fierté, si ce n’est dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ !" (Ga 6, 14) ou encore : "L’amour du Christ nous presse à la pensée qu’un seul est mort pour tous." (2 Co 5, 14)

La Croix, une lumière sur la souffrance, sur le sens de la souffrance

« Lorsque nous touchons la Croix, mieux, lorsque nous la portons, nous touchons le mystère de Dieu, le mystère de Jésus Christ. Le mystère que Dieu a tant aimé le monde - ‘nous’ - qu’il a donné son Fils unique pour nous (cf. Jean 3, 16). Nous touchons le mystère merveilleux de l’amour de Dieu, l’unique vérité vraiment rédemptrice. Mais nous touchons aussi la loi fondamentale, la norme constitutive de notre vie, c’est-à-dire le fait que sans le « oui » à la croix, sans marcher en communion avec le Christ jour après jour, la vie ne peut pas être réussie ». (Benoît XVI aux jeunes pour la 24e JMJ, 5 avril 2009)
« L’amour est aussi la source la plus complète de la réponse à la question sur le sens de la souffrance. Cette réponse a été donnée par Dieu à l’homme dans la Croix de Jésus-Christ. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°13)
« La Croix du Christ est devenue une source d’où coulent des fleuves d’eau vive (Cf. Jn 7, 37-38). C’est en elle aussi que nous devons reposer la question du sens de la souffrance et trouver jusqu’au bout la réponse à cette question. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°18)
« La souffrance demeure, malgré des explications partielles, difficile à comprendre et difficile à accepter même pour ceux qui ont la foi. Celle-ci n’ôte pas la douleur. Elle la relie invisiblement à celle du Christ Rédempteur, l’Agneau sans tache, qui s’est comme immergé dans le péché et la misère du monde, pour en être pleinement solidaire, lui donner une autre signification, sanctifier par avance toutes les épreuves et la mort même qui étreindraient la chair et le cœur de ses frères humains. “C’est donc par le Christ et dans le Christ que s’éclaire l’énigme de la douleur et de la mort qui, hors de l’Evangile, nous écrase”. Cette affirmation est tirée de l’admirable constitution sur l’Eglise dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes, 22). Le prophète Isaïe, lu tout à l’heure, avait raison de dire aux gens de son époque : “Prenez courage, ne craignez pas ! Voici votre Dieu … Il vient lui-même et va vous sauver” (Is. 35, 4). Et Jésus a pu dire en vérité : “Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai” (Matth. 11, 28). » (Jean-Paul II, Lourdes, 15 août 1983)

… mais pas une lumière abstraite et d’ordre intellectuel

Il ne s’agit pas tant d’accepter la souffrance (cf. stoïciens) que d’accueillir le Christ souffrant. Il s’agit de « communier aux souffrances du Christ ». Il ne s’agit pas de proposer une théorie sur la souffrance, il s’agit de s’approcher de Jésus qui souffre.


« C’est avec des dispositions différentes que les hommes abordent leur souffrance. On peut cependant affirmer d’emblée que chaque personne entre presque toujours dans la souffrance avec une protestation tout à fait humaine et en se posant la question : « pourquoi ? ». Chacun se demande quel est le sens de la souffrance et cherche une réponse à cette question au plan humain. Il adresse certainement maintes fois cette interrogation à Dieu, et il l’adresse aussi au Christ. En outre, la personne qui souffre ne peut pas ne point remarquer que celui auquel elle demande une explication souffre Lui-même et qu’Il veut lui répondre de la Croix, du plus profond de sa propre souffrance. Pourtant, il faut parfois du temps, et même beaucoup de temps, pour que cette réponse commence à être perçue intérieurement. Le Christ, en effet, ne répond ni directement ni de manière abstraite à cette interrogation humaine sur le sens de la souffrance. L’homme entend sa réponse salvifique au fur et à mesure qu’il devient participant des souffrances du Christ.
La réponse qui vient ainsi dans cette participation, tout au long de la rencontre intérieure avec le Maître, est à son tour quelque chose de plus que la simple réponse abstraite à la question sur le sens de la souffrance. Elle est en effet, par-dessus tout, un appel. Elle est une vocation. Le Christ n’explique pas abstraitement les raisons de la souffrance, mais avant tout il dit : « Suis-moi » ! Viens ! Prends part avec ta souffrance à cette oeuvre de salut du monde qui s’accomplit par ma propre souffrance ! Par ma Croix ! Au fur et à mesure que l’homme prend sa croix, en s’unissant spirituellement à la Croix du Christ, le sens salvifique de la souffrance se manifeste davantage à lui. L’homme ne découvre pas cette signification au niveau humain, mais au niveau de la souffrance du Christ. Mais, en même temps, de ce plan où le Christ se situe, ce sens salvifique de la souffrance descend au niveau de l’homme et devient en quelque sorte sa réponse personnelle. C’est alors que l’homme trouve dans sa souffrance la paix intérieure et même la joie spirituelle. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°26)

La souffrance nous ouvre à l’action de Dieu

« La souffrance, en effet, est toujours une épreuve — parfois une épreuve assez dure — à laquelle l’humanité est soumise. Dans les pages des lettres de saint Paul, nous sommes souvent frappés par le paradoxe évangélique de la faiblesse et de la force, expérimenté d’une manière particulière par l’Apôtre et qu’éprouvent avec lui tous ceux qui communient aux souffrances du Christ. Il écrit dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « Je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ » (2Co 12, 9.). Dans la deuxième lettre à Timothée, nous lisons : « C’est à cause de cela que je connais cette nouvelle épreuve, mais je n’en rougis pas, car je sais en qui j’ai mis ma foi » (2Tm 1, 12). Et dans la lettre aux Philippiens, il dira même : « Je puis tout en Celui qui me rend fort » (Ph 4, 13). Ceux qui communient aux souffrances du Christ ont devant les yeux le mystère pascal de la Croix et de la Résurrection, dans lequel le Christ descend, dans une première phase, jusqu’aux extrêmes limites de la faiblesse et de l’impuissance humaines : il meurt cloué sur la Croix. Mais si en même temps dans cette faiblesse s’accomplit son élévation, confirmée par la force de la Résurrection, cela signifie que les faiblesses de toutes les souffrances humaines peuvent être pénétrées de la puissance de Dieu qui s’est manifestée dans la Croix du Christ. Selon cette conception, souffrir signifie devenir particulièrement réceptif, particulièrement ouvert à l’action des forces salvifiques de Dieu offertes à l’humanité dans le Christ. En lui, Dieu a confirmé qu’il veut agir spécialement au moyen de cette souffrance que sont en eux-mêmes la faiblesse et le dépouillement de l’homme, et que c’est précisément dans cette faiblesse et dans ce dépouillement qu’il veut manifester sa puissance. Ainsi peut s’expliquer également la recommandation de la première lettre de Pierre : « Si c’est comme chrétien (que l’un de vous souffre), qu’il n’ait pas honte, qu’il glorifie Dieu de porter ce nom » (1P 4, 16).
Dans la lettre aux Romains, l’Apôtre Paul se prononce de façon encore plus ample sur le thème de cette « naissance de la force dans la faiblesse », de ce renouvellement d’énergie spirituelle de l’homme au milieu des épreuves et des tribulations qui est la vocation spéciale de ceux qui communient aux souffrances du Christ : « Nous nous glorifions encore des tribulations, sachant bien que la tribulation produit la constance, la constance une vertu éprouvée, la vertu éprouvée l’espérance. Et l’espérance ne déçoit point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné » (Rm 5, 3-5). Dans la souffrance est comme contenu un appel particulier à la vertu que l’homme doit exercer pour sa part. Et cette vertu est celle de la persévérance dans l’acceptation de ce qui dérange et fait mal. En agissant ainsi, l’homme libère l’espérance, qui maintient en lui la conviction que la souffrance ne l’emportera pas sur lui, ne le privera pas de la dignité propre à l’homme unie à la conscience du sens de sa vie. Et ce sens de la vie, il se manifeste en même temps que l’oeuvre de l’amour de Dieu, qui est le don suprême de l’Esprit Saint. A mesure qu’il participe à cet amour, l’homme se retrouve alors qu’il est au fond même de la souffrance : il retrouve « l’âme » qu’il croyait avoir « perdue » à cause de la souffrance. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°23)

La souffrance est une occasion de rencontre plus intime avec Jésus

« A travers les siècles et les générations humaines, on a constaté que dans la souffrance se cache une force particulière qui rapproche intérieurement l’homme du Christ, une grâce spéciale. C’est à elle que bien des saints doivent leur profonde conversion, tels saint François d’Assise, saint Ignace de Loyola, etc. Le fruit de cette conversion, c’est non seulement le fait que l’homme découvre le sens salvifique de la souffrance, mais surtout que, dans la souffrance, il devient un homme totalement nouveau. Il y trouve comme une nouvelle dimension de toute sa vie et de sa vocation personnelle. Cette découverte confirme particulièrement la grandeur spirituelle qui, dans l’homme, dépasse le corps d’une manière absolument incomparable. Lorsque le corps est profondément atteint par la maladie, réduit à l’incapacité, lorsque la personne humaine se trouve presque dans l’impossibilité de vivre et d’agir, la maturité intérieure et la grandeur spirituelle deviennent d’autant plus évidentes, et elles constituent une leçon émouvante pour les personnes qui jouissent d’une santé normale. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°26)
« Je ne peux pas dire que j’aime la souffrance en elle-même, mais je l’aime parce qu’elle me rend conforme à Celui qui est mon Epoux et mon Amour. Oh, vois-tu, cela met dans l’âme une paix si douce, une joie si profonde, et on finit par mettre son bonheur dans tout ce qui est contrariant. Petite maman, essaie de mettre ta joie, non pas sensible, mais la joie de ta volonté, dans toute contrariété, tout sacrifice, et dis au Maître : « Je ne suis pas digne de souffrir cela pour vous, je ne mérite pas cette conformité avec vous. » Tu verras que ma recette est excellente, elle met une paix délicieuse au fond du cœur, elle rapproche du bon Dieu. » (Elisabeth de la Trinité, Lettre 317)
Ou encore : « Si Notre-Seigneur m’offrait le choix entre la mort dans une extase ou dans l’abandon du Calvaire, je la préférerais sous cette dernière forme, non pour le mérite, mais pour Le glorifier et Lui ressembler ! » (Souvenirs) « O mon Dieu, vous savez que, si je souffre, si je désire surtout tant souffrir, ah ! ce n’est pas en pensant à mon éternité, mais seulement pour vous consoler, pour vous ramener des âmes, pour vous prouver que je vous aime. » (Journal) (Toutes les citations d’Elisabeth de la Trinité sont extraites de Pensées II. Pour son amour j’ai tout perdu, Foi vivante 208, pp. 51-53)
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La souffrance est une occasion de fortifier notre amour pour Jésus

« La Croix est bonne et précieuse pour une infinité de raisons : elle allume le feu de l’amour divin dans le cœur, en le détachant des créatures. Elle entretient et augmente cet amour ; et comme le bois est la pâture du feu, la Croix est la pâture de l’amour. » (St LM Grignion de Montfort)
« Il n’y a pas de bois plus utile pour ranimer et alimenter le feu de l’amour divin que le bois de la croix. » (Ignace de Loyola)
« Je le sens, nous devons aller au Ciel par la voie de la souffrance unie à l’amour. » (Thérèse de Lisieux)

La souffrance nous prépare à la gloire

« Ceux qui communient aux souffrances du Christ sont aussi appelés, moyennant leurs propres souffrances, à prendre part à la gloire. C’est ce que Paul exprime en divers endroits. Il écrit aux Romains : « Nous sommes… cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui. J’estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous » (Rm 8, 17-18). Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, nous lisons : « Car la légère tribulation d’un instant nous prépare, jusqu’à l’excès, une masse éternelle de gloire, à nous qui ne regardons pas aux choses visibles, mais aux invisibles » (2Co 4, 17-18). L’Apôtre Pierre exprimera cette vérité dans les paroles suivantes de sa première lettre : « Dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse » (1P 4, 13). » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°22)

La souffrance est un lieu de fécondité

Marthe Robin ne glorifie pas la souffrance, mais elle la prend à bras le corps, car elle sait que si elle la donne à Jésus, si elle l’unit à celle de Jésus souffrant pour nous, sa propre souffrance devient alors utile, féconde : « Ô Jésus, Jésus, je vous aime ! Je suis heureuse dans toutes mes souffrances. Toutes mes épreuves, mes afflictions, mes peines, mes chagrins, je les offre à Dieu […] afin que toutes […] servent à répandre sur les âmes les trésors infinis de vérité, de grâces et de miséricordes cachées dans le Sein de Dieu. »

« Oh ! Mon Dieu ! Laissez-moi effacer par mes souffrances, laver de mon sang tous les lieux où vous êtes outragé. Je veux aider toutes les âmes à progresser tous les jours dans votre amour et dans la perfection de vos divines vertus. »

Les sacrifices

Grâce au Christ, nos souffrances peuvent avoir une fécondité

« On peut dire qu’avec la passion du Christ, toute souffrance humaine s’est trouvée dans une situation nouvelle. Cette situation, il semble que Job l’ait pressentie quand il disait : « Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant… » (Jb 19, 25), et qu’il ait orienté vers elle sa propre souffrance qui, sans la Rédemption, n’aurait pu lui révéler la plénitude de sa signification. Dans la Croix du Christ, non seulement la Rédemption s’est accomplie par la souffrance, mais de plus la souffrance humaine elle-même a été rachetée. (…) Le Rédempteur a souffert à la place de l’homme et pour l’homme. Tout homme participe d’une manière ou d’une autre à la Rédemption. Chacun est appelé, lui aussi, à participer à la souffrance par laquelle la Rédemption s’est accomplie. Il est appelé à participer à la souffrance par laquelle toute souffrance humaine a aussi été rachetée. En opérant la Rédemption par la souffrance, le Christ a élevé en même temps la souffrance humaine jusqu’à lui donner valeur de Rédemption. Tout homme peut donc, dans sa souffrance, participer à la souffrance rédemptrice du Christ. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°19)

« Voici en effet que celui qui souffre en union avec le Christ – comme l’Apôtre Paul endure ses « tribulations » en union avec le Christ — non seulement puise dans le Christ la force dont nous avons parlé précédemment mais aussi « complète » par sa souffrance « ce qui manque aux épreuves du Christ ». Dans ce contexte évangélique est mise en relief, de façon particulière, la vérité sur le caractère créateur de la souffrance. La souffrance du Christ a créé le bien de la Rédemption du monde. Ce bien en lui-même est inépuisable et infini. Aucun homme ne peut lui ajouter quoi que ce soit. Mais en même temps, dans le mystère de l’Eglise qui est son corps, le Christ, en un sens, a ouvert sa souffrance rédemptrice à toute souffrance de l’homme. Dans la mesure où l’homme devient participant des souffrances du Christ – en quelque lieu du monde et à quelque moment de l’histoire que ce soit –, il complète à sa façon la souffrance par laquelle le Christ a opéré la Rédemption du monde. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°24)

Offrir les petites peines du quotidien

« Je voudrais encore ajouter une petite annotation qui n’est pas du tout insignifiante pour les événements de chaque jour. La pensée de pouvoir « offrir » les petites peines du quotidien, qui nous touchent toujours de nouveau comme des piqûres plus ou moins désagréables, leur attribuant ainsi un sens, était une forme de dévotion, peut-être moins pratiquée aujourd’hui, mais encore très répandue il n’y a pas si longtemps. Dans cette dévotion, il y avait certainement des choses exagérées et peut-être aussi malsaines, mais il faut se demander si quelque chose d’essentiel qui pourrait être une aide n’y était pas contenu de quelque manière. Que veut dire « offrir » ? Ces personnes étaient convaincues de pouvoir insérer dans la grande compassion du Christ leurs petites peines, qui entraient ainsi d’une certaine façon dans le trésor de compassion dont le genre humain a besoin. De cette manière aussi les petits ennuis du quotidien pourraient acquérir un sens et contribuer à l’économie du bien, de l’amour entre les hommes. Peut-être devrions-nous nous demander vraiment si une telle chose ne pourrait pas redevenir une perspective judicieuse pour nous aussi. » (Spe Salvi n° 40)

Fécondité des souffrances unies à celles du Christ

« C’est bien de cette joie que l’Apôtre parle dans sa lettre aux Colossiens : « Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous »(Col 1, 24). Surmonter le sentiment de l’inutilité de la souffrance, impression qui est parfois profondément enracinée dans la souffrance humaine, devient une source de joie. Non seulement la souffrance ronge intérieurement la personne, mais elle semble faire d’elle un poids pour autrui. Cette personne se sent condamnée à recevoir l’aide et l’assistance des autres et, en même temps, il lui apparaît à elle-même qu’elle est inutile. La découverte du sens salvifique de la souffrance en union avec le Christ transforme ce sentiment déprimant. La foi dans la participation aux souffrances du Christ porte en elle-même la certitude intérieure que l’homme qui souffre « complète ce qui manque aux épreuves du Christ » et que, dans la perspective spirituelle de l’oeuvre de la Rédemption, il est utile, comme le Christ, au salut de ses frères et soeurs. Non seulement il est utile aux autres, mais, en outre, il accomplit un service irremplaçable. Dans le Corps du Christ, qui grandit sans cesse à partir de la Croix du Rédempteur, la souffrance, imprégnée de l’esprit de sacrifice du Christ, est précisément, d’une manière irremplaçable, la médiation et la source des bienfaits indispensables au salut du monde. Cette souffrance, plus que tout autre chose, ouvre le chemin à la grâce qui transforme les âmes. C’est elle, plus que tout autre chose, qui rend présentes dans l’histoire de l’humanité les forces de la Rédemption. Dans ce combat « cosmique » entre les forces spirituelles du bien et celles du mal, dont parle la lettre aux Ephésiens (Cf. Ep 6, 12), les souffrances humaines, unies à la souffrance rédemptrice du Christ, constituent un soutien particulier pour les forces du bien, en ouvrant la route au triomphe de ces forces salvifiques.
C’est pourquoi l’Eglise voit dans tous les frères et les soeurs souffrants du Christ comme un sujet multiple de sa force surnaturelle. Que de fois les pasteurs de l’Eglise ont recours à eux, précisément parce qu’ils cherchent près d’eux aide et soutien ! L’Evangile de la souffrance est écrit sans cesse, et il s’exprime sans cesse dans cet étrange paradoxe : les sources de la force divine jaillissent vraiment au coeur de la faiblesse humaine. Ceux qui participent aux souffrances du Christ conservent dans leurs propres souffrances une parcelle tout à fait particulière du trésor infini de la Rédemption du monde, et ils peuvent partager ce trésor avec les autres. Plus l’homme est menacé par le péché, plus sont lourdes les structures du péché que le monde actuel porte en lui-même, et plus est éloquente la souffrance humaine en elle-même. Et plus aussi l’Eglise éprouve le besoin de recourir à la valeur des souffrances humaines pour le salut du monde. » (Jean-Paul II, Salficici Doloris n°27)