Homélie de la nuit de Noël

26 décembre 2017

« Aujourd’hui vous est né un Sauveur »

Chers frères et soeurs,

On peut se demander ce qui distingue le Dieu des juifs des autres Dieux de l’Orient ou de Rome… La puissance ? non. Il est de Dieu puissant, la bonté ? il existe aussi des divinités bienveillantes… Non, c’est d’abord que c’est un Dieu invisible. Les autres dieux, ce sont des dieux qu’on reproduit à loisir, dont on fait des statues plus ou moins monumentales…

Mais le dieu des juifs, c’est un Dieu invisible. « Nul n’a jamais vu Dieu », nul ne le représente. Plus qu’invisible encore, il est caché. Il ne se montre pas, « des ténèbres il fait sa retraite » dit le psaume, « Il habite une lumière inaccessible » nous dit Paul…

Et c’est une immense libération pour le cœur de l’homme, pour le juifs de savoir cela : oui, leur Dieu est esprit, mais il y a en même temps une immense nostalgie pour eux… Car ce Dieu malgré leur péché, il l’aime, et on veut connaître, on veut contempler ce qu’on aime. « Seigneur je t’en prie fais moi voir ton face » dit Moise, « montre moi ton visage » dit le psalmiste.

Oui Dieu invisible, c’est une blessure pour le cœur de l’homme, voilà pourquoi dans la deuxième lecture, par deux fois retentit cette bonne nouvelle : Dieu se rend visible, Dieu se manifeste. Bien-aimés, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes.

C’est cela la fête de Noël, Dieu invisible qui se rend visible, il se fait proche, sans pour autant devenir une idole, sans devenir vulgaire comme ces dieux païens, à l’image et ressemblance de la pauvre humanité tordue. Dieu se rèvèle à nous, et tout en conservant une distance infinie. Et qu’est-ce qui va pouvoir traduire cet être intime, ce cœur invisible de Dieu ? C’est Jésus, à travers son humanité.
Dieu était incompréhensible et inaccessible, invisible et tout à fait insaisissable à la pensée. Il a voulu être compris, il a voulu être vu, il a voulu être intelligible. On l’a vu couché dans la crèche, prêchant sur la montagne, passant la nuit en prières, suspendu à la croix, ressuscitant le troisième jour, enfin, mettant à découvert les secrets du ciel.

Vous connaissez sans doute l’histoire d’Hélène Keller.
En février 1882, à 2 ans, elle souffre d’une congestion cérébrale qui la rend sourde et aveugle à la fois. Brusquement coupée du monde, elle ne peut plus communiquer avec ses proches, notamment ses parents. Une jeune éducatrice, Anne Sullivan (1866-1936), s’engage à sortir Hélène de sa prison. Elle réussit à s’isoler avec Helen dans une grange appartenant à la famille. Durant plusieurs jours, elle consacre son temps à lui esquisser des signes dans la paume de la main juste avant de lui présenter un objet.
Un jour qu’Anne et Helen sont dans le jardin, elles s’approchent du puits. Anne fait toucher de l’eau à Helen et lui épèle sans cesse le mot : eau (w-a-t-e-r en anglais). Brusquement, Helen comprend, une porte s’ouvre pour elle. De proche en proche elle parvient à mettre un nom sur chaque chose, à lire et à écrire, et elle deviendra diplômée de l’université.

Belle parabole de ce que le péché et l’incarnation ont pu opérer en nous.
Par le péché nous nous sommes coupés du monde de Dieu, qui nous est devenu étranger, absolument incompréhensible, un monde s’est fermé, le ciel s’est clôturé… mais Dieu, venant sur notre terre, nous ouvre une porte, déchire les cieux. Il nous apprend à travers son humanité qui est Dieu. Pour cela, il parle le seul langage que nous puissions comprendre, le langage sensible, humain, celui des paroles, celui des acte « prophète puissante en parole et en acte ».
Quel torrent de lumière peut inonder notre cœur, c’est le sens du gloria des anges, car le gloria des anges, c’est d’abord et avant tout, le ciel qui s’ouvre, les bergers qui sont pris dans la gloire, c’est-à-dire dans le monde de Dieu.

Mais frères et sœurs, l’immense paradoxe de Noël, c’est que cette révélation de Dieu caché se passe de toute parole, se passe de tout geste.
Jésus git au berceau, emmailloté, c’est-à-dire radicalement incapable de bouger, Pas de parole n’ont plus ne s’échappent de ses lèvres. Qu’elle révélation étonnante ! pourquoi cela ?

Dieu ne nous domine pas, ne nous édifie pas par de bons exemples qui pourraient nous écraser, ne nous confronte pas à des enseignements qui nous convaincraient d’erreur… Non il ne commence par guérir, il ne commence pas par précher. Il se tait. Il ne nous domine d’aucune façon, pas même par ses enseignements ou sa vertu.

Alors oui nous sommes au pied du mur… je ne peux plus faire la victime… Dieu a voulu désamorcer absolument le rapport de force avec l’homme… la seule manière qu’il a de se battre avec nous, c’est de nous ramener à nous même : la présence de l’enfant Jésus devant nous ne nous pose qu’une question : « et maintenant que fais tu de moi ? que fais tu devant la faiblesse ? » et c’est le plus terrible jugement…

Devant l’enfant enveloppé dans une mangeoire, je suis ramené à mon propre cœur : ou bien je choisis de continuer à rechercher mon plaisir, mes aises, la domination, ou alors je m’arrête, je lui prête attention, je laisse mon cœur se réveiller, sans toute sa spontanéité comme l’ont fait les bergers.

Pardon chers frères et sœurs d’évoquer une image douloureuse… Septembre 2015, cette photo qui fait le tour du monde… Aylan… le visage contre le sable, cet enfant syrien naufragé au large de la Turquie… une telle image nous a marqués profondément parce qu’elle disait quelque chose de notre cœur, de notre Occident qui a du mal à aimer, à s’ouvrir, à se renoncer pour aimer… quelle révélation de notre propre cœur, … o combien douloureuse. Que faisons-nous ? pas uniquement pour ces réfugiés, mais pour tous ceux qui sont sans défense, et qui jamais ne nous reprocheront rien ?

Notre monde est trop malade de son égoïsme, pour que nous ne posions pas la question. Mais nous ne pouvons en rester là cependant… car l’enfant Jésus, si vulnérable, ne se montre vulnérable que parce qu’il veut changer notre cœur… non pour nous laisser dans la culpabilité… Il nous place devant notre propre cœur, son impureté, sa violence, ses beautés aussi. Attachons nous à lui, recevons le avec ferveur, convertissons nous. Et il nous donnera son propre cœur d’enfant. Vous vous souvenez de cet épisode : Sainte Catherine échangeant son cœur avec le Christ !

Cette grâce mystique, elle est pour chacun d’entre nous. Cet enfant est fragile, mais il est glorieux, car il vient s’offrir à nous, se communiquer à nous, il est dans une mangeoire, pour que nous le recevions en nourriture, pour que son cœur soit notre cœur. Alors nous comprenons vraiment ce que veut dire : « Dieu s’est fait homme pour que nous devenions Dieu. »
Que Marie nous intercède pour nous.

Références des lectures du jour :

  • Livre d’Isaïe, Is 9, 1-6.
  • Psaume 95 (96), 1-2a, 2b-3, 11-12a, 12b-13a, 13bc).
  • Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre à Tite, Tt 2, 11-14.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc, 2, 1-14.

En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie.
Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem.
Il était en effet de la maison et de la lignée de David.
Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte.

Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli.
Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune.
Dans la même région, il y avait des bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux.
L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière.
Ils furent saisis d’une grande crainte.
Alors l’ange leur dit :
« Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur.
Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »
Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. »