Homélie du 2e dimanche de carême

26 février 2018

Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés, devant la souffrance, nous ne faisons pas les fiers. C’est un peu comme devant une bête sauvage. À distance, il est facile de s’imaginer comment on pourrait la maîtriser. Quand elle est là, c’est autre chose.

Pour nous aider à affronter le mystère de la souffrance, chaque année, le deuxième dimanche de carême, l’église nous invite à méditer l’évangile de la Transfiguration. Avec vous, je désire retenir trois fruits du mystère de la transfiguration :

  1. La transfiguration affermit la foi de Pierre : « oui, Pierre, tu as bien fait de proclamer que Jésus est le Messie ».
  2. La transfiguration prépare Pierre au drame de la Croix : « N’imagine pas, Pierre, que le Messie va avancer en triomphateur, sans être touché par la souffrance ».
  3. La transfiguration anticipe la gloire de la Résurrection. La passion et la croix ne sont pas le point final ; elles sont le passage vers la résurrection.

La transfiguration affermit la foi de Pierre

La transfiguration a lieu « six jours après » après la profession de foi de Pierre : « tu es le Christ » (Mc 8, 29). A son tour, cette profession de foi n’est pas venue du jour au lendemain. Pierre a été témoin de nombreuses guérisons (le démoniaque, un lépreux, un paralytique, un homme à la main sèche, la femme hémorroïsse, la fille de la syrophénicienne, un sourd-bègue, un aveugle et encore beaucoup d’autres qui ne sont pas détaillées). Pierre a aussi été témoin de divers exorcismes. Il était encore présent quand Jésus a apaisé la tempête, quand – par deux fois – il a multiplié les pains, quand il a marché sur les eaux. Il a eu aussi le privilège d’accompagner Jésus avec Jacques et Jean lorsque Jésus a ressuscité la fille de Jaïre. En plus de tous ces signes, il a écouté la parole de Jésus.

Sa foi n’est donc pas une lubie passagère. Elle a eu le temps de se fortifier peu à peu. Sa profession de foi est une étape importante car il faut mettre des mots sur ce que l’on comprend.

Mais il ne faudrait pas s’imaginer l’itinéraire de la foi comme quelque chose de binaire : on a la foi ou on ne l’a pas. Oui, Pierre a la foi mais d’autres étapes seront nécessaires dans son chemin de foi. La transfiguration vient confirmer le chemin déjà parcouru et ouvre une nouvelle étape.

Dans notre vie spirituelle, le bon Dieu nous donne ainsi des confirmations. Il y a des moments d’éblouissement. Ces moments ne sont jamais des points d’arrivée mais des moments de lumière qui nous aident à aller plus loin. Il est important de garder en mémoire ces moments de lumière.

La transfiguration prépare Pierre au drame de la Croix

Avec sa profession de foi, Pierre est parvenu à une étape importante. Cependant, sa foi a encore besoin d’être affinée et purifiée : « oui, Pierre, tu as raison d’affirmer que Jésus est le Christ ; cependant, n’imagine pas que le Messie va avancer en triomphateur, sans être touché par la souffrance ».

Comme Pierre, notre foi achoppe souvent sur la question de la souffrance. Juste après sa belle profession de foi, Pierre se rebelle à la perspective de la passion et de la mort de Jésus. La transfiguration n’est pas seulement une confirmation de la foi de Pierre, elle est aussi une aide pour vivre le mystère de la croix sans perdre cœur.

De quoi s’entretiennent Moïse et Elie avec Jésus ? Saint Luc nous dit qu’ils parlent de son départ, littéralement, de son exode. Plus tard, saint Luc rapportera les paroles de Jésus aux deux disciples d’Emmaüs découragés : « Ô coeurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? »

Comme le professe un chant liturgique de l’orient en s’adressant au Christ :


« Tu T’es transfiguré sur la montagne, et autant qu’ils le pouvaient supporter, Tes disciples ont contemplé Ta gloire pour que, Te voyant crucifié, Christ Dieu, ils comprennent que ta passion était volontaire et qu’ils annoncent au monde que tu es vraiment la Lumière du Père. » (Kondakion ton 7)

C’est aussi ce que dit saint Léon le Grand :

« Cette transfiguration avait d’abord pour but d’enlever du cœur des disciples le scandale de la croix, pour que l’humilité de la passion volontairement subie ne trouble pas la foi de ceux qui auraient vu la grandeur de la dignité cachée. »

Oui, Jésus est bien le Christ, le Messie promis. Mais il n’est pas le Dieu tout-puissant tel qu’on l’imagine trop facilement. Dans la deuxième lecture, saint Paul nous parle de Dieu qui « n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous », comme cela est préfiguré dans le sacrifice d’Isaac (première lecture). La passion n’est pas un accident de parcours. Elle nous dit quelque chose de Dieu et de son amour pour nous.

Cet épisode de la transfiguration survient juste après le moment où Jésus a demandé à ses disciples de le suivre et de prendre leur croix. Jésus vient de poser des conditions exigeantes pour le suivre. La voix du Père confirme qu’ils sont dans la bonne voie :

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! »

L’expression "Écoutez-le" retentit aux oreilles des apôtres comme un écho de cette profession de foi qu’ils récitent tous les jours, puisqu’ils sont juifs, "Shema Israël", "Écoute Israël". Dans la gnose ou les mystères grecs, la relation de l’homme à Dieu est fondée avant tout sur la vision.
Dans la Bible, c’est sur l’écoute. « La foi naît de l’écoute » (Rm 10, 17). Dans la vision, on peut être très seul. L’audition suppose une relation de confiance entre les personnes. C’est toute la différence entre voir par soi-même et faire confiance à un autre qui a vu. Écouter Dieu, c’est se laisser dépasser par lui, accepter de ne pas forcément tout comprendre tout de suite. Mais marcher avec confiance. L’écoute comporte une part de docilité, de confiance. Nous en avons tellement besoin quand il s’agit de la souffrance !

Lorsque nous sommes confrontés à la souffrance, n’hésitons pas à nous tourner vers Jésus qui a voulu s’unir à chaque homme (cf. Gaudium et Spes 22) afin de le conduire par la souffrance et la mort à la plénitude de la vie (cf. Lettre Apostolique Salvifici Doloris du Pape Jean-Paul II sur le sens chrétien de la souffrance humaine).

La transfiguration anticipe la gloire de la Résurrection

La passion et la croix ne sont pas le point final ; elles sont le passage vers la résurrection. Pour l’instant, Pierre se demande ce que veut dire : « ressusciter d’entre les morts ». Pourtant il était bien présent avec Jacques et Jean lorsque Jésus a ressuscité la fille de Jaïre (5, 41-42). Mais il pressent que la résurrection de Jésus est d’une autre nature que celle de la fille de Jaïre. Ce mot reste encore bien mystérieux pour lui. Pour l’instant, ce mot est un peu une coquille vide.

Cependant la Transfiguration leur donne tout de même un avant-goût de la glorieuse venue du Christ "qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire" (Ph 3,21). La transfiguration leur fait entrevoir ce à quoi ils sont appelés.

Comme le dit saint Léon le Grand,

« La transfiguration établissait dans l’Église de Jésus l’espérance destinée à la soutenir, en sorte que les membres du corps du Christ comprennent quel changement s’opérerait un jour en eux, puisqu’ils étaient appelés à jouir de la gloire qu’ils avaient vu briller dans leur chef. »

 

Mais ce n’est qu’après la résurrection que les apôtres seront capables de dire :

« J’estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer avec la gloire qui doit se révéler en nous. » (Rm 8,18)

Et dans un autre passage :

« Car vous êtes morts et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu ; quand le Christ sera manifesté, lui qui est votre vie, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui pleins de gloire. » (Col 3,4)

Contempler le Christ : En ce temps de carême, nous sommes invités à nous rapprocher plus que jamais de Jésus. Une antienne dit : « Les yeux fixés sur Jésus-Christ, entrons dans le combat de Dieu ». Je crois que nous pourrions dire aussi : « Les yeux fixés sur Jésus-Christ, vois le sens et la fécondité que peut avoir la souffrance ». C’est en contemplant Jésus que nous pouvons entrer dans le mystère de la souffrance qui est une terre hostile. Jésus est le bon berger qui nous conduit : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure. » (Ps 22, 4)

Écouter le Christ : Comme le dit très bien la prière d’ouverture de cette messe : « tu nous as dit, Seigneur, d’écouter ton Fils bien-aimé : fais-nous trouver dans ta parole les vivres dont notre foi a besoin ; et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire ». Je pense que cette prière évoque aussi pour vous le prophète Élie qui fuit devant la reine Jézabel et se rend à la montagne de Dieu. À un certain moment, il est découragé et préfère mourir sur place. Mais un ange le réveille et l’invite à manger et boire le pain et l’eau qui sont à sa portée. Ainsi en est-il pour nous : la Parole de Dieu est à notre portée pour nous aider à poursuivre notre chemin vers la montagne de Dieu.


L’Église lit sur la face illuminée de son Seigneur le sens de l’histoire qu’elle vit, de la croix qu’elle porte et qui l’achemine vers la gloire du Fils de Dieu, en union avec Jésus transfiguré. (Xavier Léon Dufour)

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de la Genèse 22,1-2.9a.10-13.15-18.
  • Psaume 116(115),10.15.16ac-17.18-19.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 8,31b-34.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 9,2-10 :

En ce temps-là, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux.
Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille.
Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus.
Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici !
Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »
De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande.
Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! »
Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.
Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».