Homélie du 31e dimanche du temps ordinaire

5 novembre 2018

« Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. »

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Frères et sœurs bien-aimés, jamais il ne m’est arrivé que quelqu’un m’arrête dans la rue pour me demander quel est le premier des commandements. On nous pose des questions diverses et variées dans la rue, mais pas celle-ci. C’est sans doutes du au fait que cinquante ans après mai 1968, nos problématiques sont très différentes de celles du scribe et les commandements ne sont pas nos préoccupations première.
Et pourtant, je voudrais retenir 3 éléments de la réponse de Jésus qui peuvent nous éclairer aujourd’hui :

  • Il présente tout d’abord l’amour comme un commandement,
  • l’amour de Dieu va de pair avec l’amour du prochain, l’un de va pas sans l’autre,
  • l’amour, on le comprend mieux en le pratiquant qu’en faisant de longues dissertations à son sujet.

L’amour est un commandement

Le fait de considérer l’amour comme un commandement – comme le fait Jésus en répondant au scribe – ne cadre pas du tout avec la vision qui est véhiculée par notre culture. Notre culture met un accent très fort sur le sentiment. Et on voit aussi ce que cela fait : des couples qui s’unissent et se désunissent rapidement, … Qu’il est fragile l’amour qui ne se fonde que sur le sentiment ! C’est vraiment la maison bâtie sur le sable.
Comme le dit très bien Benoît XVI dans son encyclique sur l’amour :

« Le sentiment peut être une merveilleuse étincelle initiale, mais il n’est pas la totalité de l’amour. (…) C’est le propre de la maturité de l’amour d’impliquer toutes les potentialités de l’homme, et d’inclure, pour ainsi dire, l’homme dans son intégralité. »
(Deus caritas est n° 17)

L’amour requiert aussi notre volonté et notre intelligence.
Dire que l’amour est un commandement, c’est déjà dire que je n’aime pas les autres seulement quand j’en ai envie, mais d’abord quand je pense que c’est important, que c’est bien.
Cela vaut notamment de l’amour conjugal : par l’échange des consentements, cet amour devient un devoir que les époux ont accepté librement, pas toujours synonyme de facilité :

« Veux-tu être mon mari (ma femme) ? »
« Oui, je veux être ton mari (ta femme). »
« Je te reçois et je me donne à toi pour t’aimer fidèlement dans le bonheur ou dans les épreuves ».

Cela vaut aussi de l’amour pour les enfants. Il n’est pas mauvais pour les parents de se rappeler qu’ils ont le devoir d’aimer leurs enfants.
C’est vrai de l’amour fraternel en communauté, ou plus largement…
Dans un de ses livres, le Père Pascal Ide décrit les différents processus pour aimer : celui que tout le monde a en tête, c’est le coup de foudre. C’est donc le sentiment en premier, et dans le meilleur des cas, c’est la volonté qui prend le relais. Mais, l’amour pour le prochain ne commence pas forcément par le sentiment ou la pitié. Cela peut prendre le trajet inverse : je pense que je dois aimer et finalement un sentiment naît. Dans certains cas, l’amour de raison conduit à la naissance de sentiments pour l’autre.
Et Benoît XVI en parle dans notre relation avec Dieu : vis-à-vis de Dieu aussi, c’est justement dans la mesure où notre vouloir et sa volonté coïncident toujours plus que je ne ressens plus ses commandements comme imposés de l’extérieur.
J’apprends à regarder les autres avec un autre regard, avec la perspective de Dieu. Je vois qu’Il aime cette personne, alors j’essaye à mon tour de l’aimer comme je peux…

L’amour de Dieu va de pair avec l’amour du prochain

Entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain (sur laquelle insiste tant la Première Lettre de Jean), il y a une interaction qui va dans les deux sens :

L’amour pour le prochain peut prendre son origine dans mon amour pour Dieu.

Parce que j’aime Dieu,

« J’apprends alors à regarder cette autre personne non plus seulement avec mes yeux et mes sentiments, mais selon la perspective de Jésus Christ. Son ami est mon ami. Au-delà de l’apparence extérieure de l’autre, jaillit son attente intérieure d’un geste d’amour, d’un geste d’attention (…).
Je vois avec les yeux du Christ et je peux donner à l’autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires : je peux lui donner le regard d’amour dont il a besoin. » (Deus caritas est n° 18)

« J’aime aussi, en Dieu et avec Dieu, la personne que je n’apprécie pas ou que je ne connais même pas. Cela ne peut se réaliser qu’à partir de la rencontre intime avec Dieu, une rencontre qui est devenue communion de volonté pour aller jusqu’à toucher le sentiment. » (Deus caritas est n° 18)

« Si le contact avec Dieu me fait complètement défaut dans ma vie, je ne peux jamais voir en l’autre que l’autre, et je ne réussis pas à reconnaître en lui l’image divine. »

Si j’aime véritablement Jésus, je ne peux regarder avec indifférence ceux pour qui Jésus a offert sa vie. Mon amour du prochain est enrichi dans la mesure où j’essaie de l’aimer comme Jésus. J’aime l’autre non pas seulement comme un être terrestre mais comme quelqu’un que Dieu appelle à la gloire.

« Les saints – pensons par exemple à la bienheureuse Teresa de Calcutta – ont puisé dans la rencontre avec le Seigneur dans l’Eucharistie leur capacité à aimer le prochain de manière toujours nouvelle. » (Benoît XVI Deus Caritas Est n° 18)

Mon amour pour le prochain me conduit à un amour renouvelé pour Dieu

« Si par contre dans ma vie je néglige complètement l’attention à l’autre, désirant seulement être "pieux" et accomplir mes "devoirs religieux", alors même ma relation à Dieu se dessèche. Alors, cette relation est seulement "correcte", mais sans amour.
Seule ma disponibilité à aller à la rencontre du prochain, à lui témoigner de l’amour, me rend aussi sensible devant Dieu. Seul le service du prochain ouvre mes yeux sur ce que Dieu fait pour moi et sur sa manière à Lui de m’aimer. »

« La rencontre avec le Seigneur a acquis son réalisme et sa profondeur précisément grâce à leur service des autres. » (Benoît XVI Deus Caritas Est n° 18)

« Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20)

De toute façon, l’amour pour le prochain me préserve de bien des illusions dans mon amour pour Dieu.

« L’amour pour les gens est une force spirituelle qui permet la rencontre totale avec Dieu, à tel point que celui qui n’aime pas son frère « marche dans les ténèbres » (1 Jn 2, 11), « demeure dans la mort » (1 Jn 3, 14) et « n’a pas connu Dieu. » (1 Jn 4, 8)

Benoît XVI a aussi dit :

« Fermer les yeux sur son prochain rend aveugle aussi devant Dieu »
Deus caritas est n° 16. (…)

Et le Pape François :

« Chaque fois que nous rencontrons un être humain dans l’amour, nous nous mettons dans une condition qui nous permet de découvrir quelque chose de nouveau de Dieu. Chaque fois que nos yeux s’ouvrent pour reconnaître le prochain, notre foi s’illumine davantage pour reconnaître Dieu. Il en ressort que, si nous voulons grandir dans la vie spirituelle, nous ne pouvons pas cesser d’être missionnaires. » (Pape François Evangelii gaudium, n°272)

Vous connaissez sans doute cette belle image de Kierkegaard :

« L’amour de Dieu et l’amour du prochain sont comme deux portes qui s’ouvrent en même temps : impossible d’ouvrir l’une sans ouvrir l’autre, impossible de fermer l’une sans fermer, en même temps, l’autre » (Diaire, II, p 201)

On voit cela dans la vie des saints.

« Considérons enfin les Saints, ceux qui ont exercé de manière exemplaire la charité. La pensée se tourne en particulier vers Martin de Tours († 397), d’abord soldat, puis moine et évêque : presque comme une icône, il montre la valeur irremplaçable du témoignage individuel de la charité. Aux portes d’Amiens, Martin partage en deux son manteau avec un pauvre : Jésus lui-même, dans la nuit, lui apparaît en songe revêtu de ce manteau, pour confirmer la valeur permanente de la parole évangélique : "J’étais nu, et vous m’avez habillé…. Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait" (Mt 25, 36. 40) [Cf. SULPICE SEVERE, Vie de saint Martin, 3, 1-3 : SCh 133, 256-258]. » (Benoît XVI Deus Caritas Est n° 40)
« Nous pourrions penser que nous rendons gloire à Dieu seulement par le culte et la prière, ou uniquement en respectant certaines normes éthiques – certes la primauté revient à la relation avec Dieu – et nous oublions que le critère pour évaluer notre vie est, avant tout, ce que nous avons fait pour les autres.
La prière a de la valeur si elle alimente un don de soi quotidien par amour. Notre culte plaît à Dieu quand nous y mettons la volonté de vivre avec générosité et quand nous laissons le don reçu de Dieu se traduire dans le don de nous-mêmes aux frères. » (Pape François, Gaudete et exsultate, n° 104)

Pratiquer l’amour plutôt que disserter sur l’amour

Les scribes dissertaient longuement sur l’ordre à mettre entre les 613 commandements qu’ils avaient répertoriés, à savoir jusqu’où allait le prochain, … Certains avaient tendance à multiplier sans fin les commandements et les préceptes de la loi tandis que d’autres voulaient découvrir, au-dessous de ce monceau asphyxiant de normes, l’âme de tous les commandements.
Une première manière de présenter les choses est de voir la charité comme la reine des vertus. Il ne s’agit pas d’une image poétique. Il s’agit de dire que toutes les autres vertus lui sont subordonnées, qu’elles sont au service de la charité comme l’exprime saint Paul lorsqu’il dit :

« Si je n’ai pas la charité je ne suis rien. »

Ainsi, l’humilité, la générosité, la droiture, la patience, … sont autant de qualités qui concourent à la qualité de mon amour, de ma charité.
Le pape François nous incite à ne pas trop intellectualiser les choses, à ne pas nous perdre dans des distinctions subtiles à la manière des scribes :

« Dans l’épaisse forêt de préceptes et de prescriptions, Jésus ouvre une brèche qui permet de distinguer deux visages : celui du Père et celui du frère. Il ne nous offre pas deux formules ou deux préceptes de plus. Il nous offre deux visages, ou mieux, un seul, celui de Dieu qui se reflète dans beaucoup d’autres.
Car en chaque frère, spécialement le plus petit, fragile, sans défense et en celui qui est dans le besoin, se trouve présente l’image même de Dieu. En effet, avec cette humanité vulnérable considérée comme déchet, à la fin des temps, le Seigneur façonnera sa dernière œuvre d’art. Car « qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui a de la valeur dans la vie, quelles richesses ne s’évanouissent pas ? Sûrement deux : le Seigneur et le prochain. Ces deux richesses ne s’évanouissent pas ». [Jubilé des personnes socialement exclues, Homélie de la Messe, 13 novembre 2016] »
(Pape François, Gaudete et exsultate, n° 61)

Autrement dit, il s’agit de se mettre devant des personnes et non pas devant des idées. En effet, dans les idées nous pouvons trouver des justifications pour ne pas aimer. Si nous restons à un niveau cérébral ou imaginatif, nous pouvons entretenir des peurs d’aimer qui ensuite nous dispensent de nous donner sans compter.
Dans sa lettre sur la sainteté, le Pape François fait un développement sur le grand critère que Jésus nous donne en parlant du jugement dernier au chapitre 25 de saint Matthieu :

« J’avais faim et vous m’avez donné à manger, … »

« Vu le caractère formel de ces requêtes de Jésus, il est de mon devoir de supplier les chrétiens de les accepter et de les recevoir avec une ouverture d’esprit sincère, “sine glossa”, autrement dit, sans commentaire, sans élucubrations et sans des excuses qui les privent de leur force. Le Seigneur nous a précisé que la sainteté ne peut pas être comprise ni être vécue en dehors de ces exigences, parce que la miséricorde est “le cœur battant de l’Évangile”. [Bulle Misericordiae Vultus (11 avril 2015), n. 12] » (Pape François, Gaudete et exsultate, n° 97)

Il revient sur cette idée un peu plus loin :

« La force du témoignage des saints, c’est d’observer les béatitudes et le critère du jugement dernier. Ce sont peu de paroles, simples mais pratiques et valables pour tout le monde, parce que le christianisme est principalement fait pour être pratiqué, et s’il est objet de réflexion, ceci n’est valable que quand il nous aide à incarner l’Évangile dans la vie quotidienne. » (Pape François, Gaudete et exsultate, n° 109)

Chers frères et sœurs, tournons-nous vers Marie afin qu’elle nous aide à vivre de commandement de l’amour de Dieu et du prochain. Pour elle, c’était très concret : celui qui était devant elle était en même temps son Dieu. Aimer son enfant, c’était aimer son Dieu.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Lecture du Deutéronome 6,2-6
  • Psaume 119(118),97.99.101-106
  • Lecture de la Lettre aux Hébreux 7,23-28
  • Évangile de Jésus-Christ selon Saint Marc 12,28b-34 :

En ce temps-là, un scribe s’avança pour demander à Jésus :
— « Quel est le premier de tous les commandements ? »
Jésus lui fit cette réponse :
— « Voici le premier : ‘Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force.’
Et voici le second : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même.’ Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
Le scribe reprit :
— « Fort bien, Maître, tu as dit vrai : Dieu est l’Unique et il n’y en a pas d’autre que lui.
L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit :
— « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. »
Et personne n’osait plus l’interroger.