Homélie du deuxième dimanche de Pâques - Fête de la Miséricorde Divine

8 avril 2024

Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »

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Texte de l’homélie

Si vous avez participé à la vigile pascale, vous avez entendu un certain nombre de lectures dont celle du livre de la Genèse, avec le récit de la Création qui relate le début du monde. C’est un choix liturgique lors du premier jour de la Résurrection que de faire allusion à ce premier jour où Dieu créée la lumière. Et de façon très belle, notre frère sacristain Samuel a représenté devant l’autel le tombeau ouvert avec une lumière à l’intérieur : elle jaillit du tombeau comme au premier jour de la Création.

En ce premier jour, on peut faire le lien entre la Création, la lumière et la Résurrection, et cela nous emmène plus loin : dans la Bible, le soir venu, c’est déjà le lendemain, et en sommes donc au deuxième jour de la semaine :

« Il y eut un soir, il y eut un matin… »

On peut alors se demander ce qu’il s’est passé le deuxième jour de la Création. Si le premier jour il y avait la lumière, en quoi ce deuxième jour fait-il écho à ce que nous célébrons en ce dimanche : la fête de la divine miséricorde ? Je vous relis ce que vous connaissez si bien :

« Et Dieu dit : « Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux, qu’il sépare les eaux. »
Dieu fit un firmament, il sépara les eaux qui sont en-dessous du firmament et les eaux qui sont au-dessus du firmament et ce fut ainsi. Dieu appela le firmament ciel. Il y eut un soir, il y eut un matin, deuxième jour. »

Donc, si nous sommes dans un deuxième jour, en quoi le firmament peut-il être une miséricorde, et en quoi la miséricorde est un firmament ?
Vous savez que l’on emploi pas beaucoup ce terme de firmament : on pense alors à la voûte étoilée, à la voûte céleste. Et certains d’entre vous – les scouts ici présents par exemple - ont sans doutes fait l’expérience, par temps dégagé, la nuit, allongé sur le sol, de regarder le firmament étoilé. Cela nous donne une impression d’infiniment grand et d’infiniment petit à la fois : petits que nous sommes, grand qu’est le ciel étoilé…

Au fond, le firmament est une miséricorde parce qu’il nous amène à un ailleurs, vers un au-delà. Le péché, lui, au contraire, nous enferme, il nous aveugle. Le firmament est une miséricorde parce qu’il nous fait rentrer dans une dimension contemplative.

Mais la miséricorde aussi est un firmament parce qu’elle va au-delà du visible. Pour voir le firmament étoilé, il n’y a pas besoin de la Foi, tous peuvent le voir, à commencer par les passagers de la Station Internationale… C’est la grande différence entre la Création du monde que l’on peut observer de nos yeux et la résurrection du Christ à laquelle nous croyons dans la Foi.
En effet, pour voir la miséricorde comme un firmament, c’est à dire pour la voir comme un au-delà, comme un ailleurs, une possibilité ouverte au-delà même de nos péchés, une nouveauté, quelque chose qui va nous emmener plus loin que notre vie quotidienne, il faut la Foi.

Il est beau de voir qu’à travers ce dimanche qui est consacré à la miséricorde, Jésus nous propose de questionner notre Foi. Où en est-elle ? avons-nous toujours besoin de signes ou faisons-nous confiance dans une démarche d’abandon au Seigneur, de nous en remettre à Lui, comme nous le sommes en contemplant la voûte céleste ? Quelle disproportion… Dépourvus que nous sommes, nous pouvons être heureux de voir ce qui a été créé par Dieu rien que pour la personnes humaine… Nous sommes nous-mêmes invités dans cet infini de la Miséricorde de Dieu à découvrir une forme de contemplation, à aller plus loin que le visible.

On voit que Jésus donne cette leçon à Thomas. Nous savons que son nom signifie « jumeau », et l’on peut se demander de qui il est le jumeau si ce n’est de nous…

Ainsi, la miséricorde ouvre vers un espace, vers un ailleurs, une espérance. Nous ne sommes pas limités à nos péchés, à nos misères et à nos petits défauts, nous sommes appelés à plus grand.

Et si l’on continue encore un peu cette méditation ensemble, dans le récit de chaque jour de la Création, il y a le fait de séparer :

« Dieu sépara les eaux du dessus du firmament de celles du dessous. »

Alors que c’était le chaos, Dieu sépare par Sa parole. Ainsi, on peut se demander pourquoi la miséricorde est une séparation ? En quoi nous permet-elle de différencier nos actes de nos personnes ?
Au début de mon ministère sacerdotal, j’ai été aumônier de prison en Amérique latine, mission que j’ai beaucoup appréciée. Et cette séparation de mettre d’un côté les actes et de l’autre la personne m’a beaucoup aidé. C’est une expression de miséricorde que de ne pas réduire une personne à ses actes, car on a toujours tendance - ou même la tentation – de résumé le prisonnier à son casier judiciaire. Bien entendu, la plupart d’entre eux se disaient innocents, ce qui en soi est assez intéressant et laisse à méditer. Mais on le sait, en prison, il n’y a pas que des innocents…

Avoir un regard neuf sur eux était important. Comme au moment de la Création, Dieu sépare par Sa parole, de même Il agit par Sa parole au moment du sacrement de la réconciliation. C’est une parole performative : c’est une parole qui accomplit ce qu’elle dit. Comme au moment de la création du monde, de même au moment du sacrement du sacrement de réconciliation, la Parole de Dieu accomplit ce qu’elle dit :

« Tes péchés te sont pardonnés. »

Ne pas résumer la personne à ses actes, mais séparer les choses permet aux autres de retrouver une capacité de don.
Dans ce ministère d’aumônier de prison, j’ai toujours eu le désir de faire se rencontrer victimes et agresseurs. C’est compliqué car il s’agit de délits très graves, d’homicides avec des familles brisées et une violence extrême, et je n’y suis jamais parvenu même après plusieurs tentatives. Et pourtant, j’ai la conviction que cette expérience est une œuvre de miséricorde. Que l’agressé et l’agresseur parviennent à se voir comme des personnes capables de don et d’amour. Car même l’agresseur n’est pas résumé aux actes mauvais qu’il a pu accomplir.
C’est le même cas pour nous : nous ne sommes pas réduits à nos péchés mais nous sommes invités à les séparer de notre personne pour permettre un don particulier, pour revoir l’autre dans sa beauté, dans capacité à contempler comme nous le faisons avec la voûte céleste.

Ainsi, il est intéressant de faire ce parallèle entre ce deuxième jour de la semaine et la miséricorde de Dieu, ce côté infini de la miséricorde du Seigneur. Notre monde a besoin de contemplation, car à travers la contemplation des choses créées, nous nous élevons à la réalité incréée. Notre monde a également besoin de miséricorde, et nous, comme disciples de Jésus, nous n’avons pas l’exclusivité de la miséricorde. Elle est également présente dans le Judaïsme ainsi que dans l’Islam qui le nomme Dieu Très Miséricordieux… Mais, nous en avons la responsabilité, avec cet élan de redonner une chance. Avec cette image de séparer les eaux du haut de celles du bas, c’est un horizon qui se profile. La miséricorde est un nouvel horizon qui se dégage.

Et aujourd’hui, on sent bien qu’il y a des compétitions victimaires, dans lesquelles chacun se sent attaqué par telle ou telle situation. Cette société est dure et comme disciples de Jésus nous avons vraiment une responsabilité. Et nous pouvons nous demander quelles occasions nous avons de témoigner de la miséricorde. Il nous faut tout d’abord en vivre nous mêmes, de recevoir ce pardon de Jésus par la parole agissante donnée par le prêtre :

« Je te pardonne tous tes péchés ! »

Et en dehors du sacrement de la réconciliation, nous pouvons redonner une chance, une perspective, rendre possible ce qui était impossible, d’ouvrir un champ de contemplation qui était fermé jusque là à cause de la souffrance due au péché.
Pour celui qui l’a commis comme pour celui qui en a été victime, la miséricorde est ce ciel étoilé que le Seigneur nous invite à contempler, cette voûte céleste, ce firmament.

Dans ce mot « firmament », il y a quelque chose de ferme, de solide sur lequel je peux m’appuyer, c’est ce que cela signifie. La miséricorde de Dieu est solide, elle n’est pas instable, je peux m’appuyer sur elle. Si je m’appuie sur elle, j’ai un nouveau regard dans la Foi.

Il s’agit bien de Foi, et les deux sont rapprochés dans l’Évangile. Mais au fond, la Foi est le chemin du regard, c’est une certaine manière d’envisager événements et personnes, dans un amour qui nous submerge, dans une grâce qui nous dépasse mais qui est là et dont nous sommes les porteurs malgré nous, dans des vases d’argile, comme le dit Saint Paul.
Nous sommes les porteurs, les transmetteurs d’une miséricorde, de quelque chose qui est au-delà de nous, comme l’est aussi cette création qui nous dépasse…

Ce sont des choses que nous connaissons par cœur, mais soyons-en peut-être plus convaincus car notre monde en a vraiment besoin. Il y a une urgence - non pas parce que ce sont des temps troublés, cela ne date pas d’aujourd’hui – à commencer par le monde professionnel : où est la miséricorde, le droit à l’erreur, la capacité à reconnaître l’autre comme une personne ?

Dans le cadre de la préparation au mariage, j’ai rencontré un jeune couple dont l’un a demandé une période de télétravail pour se rapprocher de son conjoint la date du mariage approchant, et il lui a été répondu qu’il faisait ce qu’il voulait mais qu’il était « seulement un pion, facile à remplacer »… Et finalement, il n’a pas été si simple de le remplacer et il continue à travailler pour eux. Cette dureté et cette culture du mépris pour un jeune qui débute dans le monde professionnel a de quoi nous questionner.

Ainsi, nous pouvons demander au Seigneur là où nous en sommes. La famille est aussi un contexte dans lequel la miséricorde est nécessaire. Il faut redonner des champs de possibles, permettre la relation :

« Les portes étant fermées, Jésus entra. »

En suivant la méditation du Saint Père le jour de Pâques, on peut se demander combien pierres roulées faut-il bousculer pour laisser passer la lumière comme au jour de la Résurrection avec le tombeau du Christ ? Combien de portes fermées faut-il franchir pour aller à la rencontre de l’autre ?

Alors, c’est cette grâce que nous allons demander particulièrement par l’intercession de sœur Faustine, elle qui a reçu cette intuition de la divine miséricorde, qui l’a répandue avant que l’Église ne s’en empare.
Demandons aussi d’être miséricordieux nous-mêmes, c’est une béatitude :

« Bienheureux les miséricordieux, ils seront appelés fils de Dieu. »

Nous reconnaissons Dieu comme Père non seulement dans la Création, mais aussi comme Père quand nous sommes miséricordieux, pour être les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à Son admirable lumière,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre des Actes des Apôtres 4,32-35.
  • Psaume 118(117),2-4.16ab-18.22-24.
  • Première lettre de saint Jean 5,1-6.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,19-31 :

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! »
Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »

Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas :
— « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »
Alors Thomas lui dit :
— « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Jésus lui dit :
— « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre.
Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.