Texte de l’homélie
Cela fait environ soixante ans que le concile Vatican deux s’est conclu. Il a été lancé par le pape Jean XXIII, que l’on qualifiait de pape de transition après le long pontificat de Pie XII. Il y a eu cette intuition du Saint-Esprit de lancer un concile, qui rassemblait les évêques de toute la Terre pour réfléchir à l’Église. Contrairement aux précédents conciles essentiellement doctrinaux, Vatican II s’est voulu pastoral, tourné vers le dialogue avec le monde.
Et il y a un certain nombre de festivités qui sont organisées à l’occasion de cet anniversaire des soixante ans. Et parmi elles, il y a un court document qui consiste à voir le lien de l’Église catholique avec les autres religions et singulièrement la religion juive. A l’époque, dans l’après-guerre, beaucoup se demandaient ce que l’Église, alors puissante en personnel, en prêtres, et en fidèles, pouvait bien dire de nouveau. Et puis, il y a eu ce document où, les pères conciliaires ont reconnu qu’il y a des semences du Verbe, c’est-à-dire quelque chose qui annonce le Christ dans d’autres religions et que nous sommes appelés à dialoguer avec elles et singulièrement avec la religion juive.
Sur le plan historique, le pape Jean-Paul II fut le premier à franchir le seuil de la synagogue de Rome. Avant lui, le dernier pape à être entré dans une synagogue n’était autre que Saint-Pierre. Si Paul VI a été en Terre sainte, il n’a pas été dans une synagogue. Entre ces deux évènements, deux mille ans d’histoire, se sont écoulés, souvent marqués par le mépris et l’incompréhension.
La spécificité chrétienne : la religion de la méditation
Aujourd’hui une expression passée dans le langage courant me laisse pourtant intranquille : celle de « culture judéo-chrétienne ». Bien que l’on comprenne le désir de rassembler après des siècles de rejet, amalgamer ces deux cultures aide-t-il vraiment le dialogue ? Revenir à une seule entité, occulte les spécificités de chacun, un peu comme si nous refusions de distinguer l’univers PC de l’univers Mac sous prétexte qu’il s’agit d’informatique.
C’est important de différencier parce que la fête que nous célébrons aujourd’hui est clairement une lumière pour nous aider à comprendre l’immense différence entre le judaïsme et le christianisme. Cette différence réside dans la notion de médiation. Le Christianisme est la religion de la médiation, et d’une certaine manière du vertige : depuis la naissance du Christ, tout ce qui est humain est déjà un chemin vers le divin, et le divin se manifeste dans l’humain.
L’Évangile de la nuit de Noël abonde en méditations humaines, à commencer par le recensement. A l’époque biblique, recenser la population était perçue comme un acte d’idolâtrie et d’orgueil, le gouvernant cherchant à quantifier sa puissance par le nombre de ses sujets. Pourtant c’est par cette médiation, que Jésus est né à Bethléem, et qu’il a pu accomplir la volonté de Dieu. Cette approche déroute les autres religions. Un certain nombre de rabbins expriment parfois leur surprise lorsque leurs fidèles disent « ressentir la présence de Dieu en eux ». Ils leur répondent : « Cela, ce n’est pas juif, c’est chrétien ».,
C’est important de bien distinguer les choses, précisément, pour découvrir en nous, comment le Seigneur passe par l’intérieur de nous-mêmes, par l’émotion du Saint-Esprit. parce qu’ensuite, après la Nativité, évidemment, il y a toute l’économie du salut jusqu’à la Pentecôte. Nous pouvons dire, avec le grand Saint-Augustin, que :
« Dieu est plus intime à moi-même que moi-même. »
Ni un Juif ni un musulman ne formulerait les choses ainsi, car ils réaffirment avant tout la transcendance absolue de Dieu. Un érudit rabbinique confiait un jour : « Nous n’avons de médiation que les consonnes du texte. » Vous le savez, en hébreu, ce sont des consonnes, comme en arabe. C’est une réalité bouleversante : le peuple de l’Alliance a traversé l’histoire et les épreuves guidés par la seule force de l’interprétation des consonnes hébraïques.
Le mystère de Noël nous offre une tout autre perspective. Nous sommes les seuls à affirmer que toute rencontre humaine et tout contact avec la création portent l’empreinte de la transcendance. Dieu n’est pas une masse compacte au-dessus de nous ; il s’est fait intérieur à notre être. De même, face aux traditions asiatiques où le temps est envisagé de manière circulaire à travers les réincarnations, le mystère de la réincarnation inscrit notre foi dans un temps fléché, tendu vers la Résurrection.
L’incarnation, source de la dignité humaine
La manière de vivre le temps, parce que nous croyons au mystère de Noël, est différente des autres religions. Chacun est respectable dans ses propres convictions, ce n’est pas le sujet, mais juste, prenons conscience que dire judéo-chrétien, il y a quelque chose qui n’est peut-être pas très juste, qui ne rend pas assez honneur au mystère de l’Incarnation, à celui de la Nativité Prenons l’exemple des droits de l’homme, contestés par certaines religions qui les qualifient de « chrétiens », parce que nous reconnaissons une dignité inaliénable à chaque être humain et l’égalité fondamentale entre l’homme et la femme. Nous reconnaissons dans cette dignité un respect et des droits. Dans notre tradition religieuse, il n’en est pas ainsi.
Mais comme nous sommes tellement habitués aux droits de l’homme, nous pensons même plus que c’est déjà en lien avec la Nativité, que c’est parce que Dieu s’est fait homme, qu’Il a pris chair de notre chair, qu’Il s’est fait l’un de nous, qu’Il a porté nos offenses, nos péchés, c’est pour ça que l’homme a une dignité. Bien sûr, parce que l’homme est à l’image et ressemblance de Dieu., certainement, mais bien plus encore, parce qu’il a été habité par le Christ, avec le baptême.
Frères et sœurs bien-aimés, je voudrais juste que nous puissions reprendre conscience que chaque rencontre est aussi le lieu d’un mystère. Notre vie soit est mystère, soit est absurde, car certains ne croient pas en la vie éternelle.
Le chrétien, c’est celui qui porte en lui-même, plus que lui-même.. Cela ne nous rend pas meilleurs que les autres - l’Église connait ses propres combats et ses propres défaites – mais cela change notre regard sur le quotidien. Mais, nous découvrons, par le mystère de la Nativité, que chaque rencontre humaine est une médiation, quelque chose de l’Esprit de Dieu est là au rendez-vous. C’est un combat intérieur, parce que nous sommes pris par l’immédiateté, par l’hyperactivité, par la rentabilité.
Ce changement de regard est au cœur de chaque eucharistie. Le pain consacré reste du pain aux yeux du monde, mais la foi nous demande de voir au-delà des apparences pour y reconnaitre le Corps du Christ. Noël, nous adresse la même invitation : changer de regard les uns sur les autres.
Les circonstances, maitres spirituels de notre intériorité
Cette conversion du regard est exigeante, car la période de Noël est parfois douloureuse. Alors que la communion est attendue avec plus d’intensité, les manques de communion deviennent plus cuisants. Le poids des solitudes, l’absence de celui qui a coupé les ponts ou les tensions familiales ressortent avec une force accrue durant les festivités.
Frères et sœurs, nous allons demander que nous puissions reprendre conscience de ce mystère qui nous habite, que nous portons en nous-mêmes plus que nous-mêmes. Nous sommes habités par une présence, par une grâce qui nous fait voir un contact avec le Seigneur dans les réalités créées, dans les réalités humaines. J’aime bien cette phrase de l’écrivain Georges Bernanos :
Il y a un combat pour découvrir dans l’intériorité une présence, parce qu’il y a plein de forces centrifuges en nous, à commencer bien sûr par notre péché qui nous emmène loin de nous-mêmes, qui fait de nous des analphabètes de nous-mêmes. Est-ce que Noël, ce n’est pas l’invitation à apprendre un autre langage dans les relations, dans notre manière d’envisager événements et personnes, dans ses médiations ?
J’aime beaucoup cette phrase du philosophe Pascal qui dit :
Cela nous fait penser à la Nativité. Les circonstances et nécessités, ce qu’on n’a pas choisi, typiquement le recensement, le fait qu’il n’y avait pas de place dans la salle commune. C’est à travers ces contraintes absolument improbables que Jésus est né dans la ville de David.
Nous sommes tous confrontés à des circonstances et des nécessités dans nos vies : des réalités de santé, de travail ou relationnelles. Est-ce qu’on a le regard suffisamment aiguisé pour découvrir dans ces circonstances et nécessités un chemin pour devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen. !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 9,1-6.
- Psaume 96(95),1-2a.2b-3.11-12a.12b-13.
- Lettre de saint Paul Apôtre à Tite 2,11-14.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 2,1-14 :
En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine.
Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David. Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune.Dans la même région, il y avait des bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte.
Alors l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur.
Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »
Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. »