Homélie du jeudi Saint - Sainte Cène

24 avril 2019

« Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.
C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »

Il n’y a pas d’enregistrement pour cette homélie, veuillez nous en excuser…

Texte de l’homélie

Par cette messe de la Cène nous entrons dans le triduum pascal. La célébration de ce soir nous aide à entrer dans le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur avec certaines dispositions spirituelles. J’en retiendrai trois : la première consiste à s’abandonner entre les mains du Père ; la seconde à contempler Jésus dans sa mort et sa résurrection ; la troisième à se mettre à sa suite.

S’abandonner entre les mains du Père

Au cours des jours qui viennent nous porterons notre attention sur tel ou tel aspect du mystère pascal : sa mort, sa mise au tombeau et sa résurrection. Cette messe nous introduit à la totalité du mystère. Nous sommes invités à suivre Jésus dans sa Pâque, Lui qui passe de ce monde à son Père. Ce cheminement suppose de s’abandonner entre les mains du Père pour vivre ce mystère jusqu’au bout.

Indices de l’unité du mouvement du mystère pascal

Deux indices attirent notre attention sur l’unité de ce mouvement.
Le premier est relatif à la liturgie : à la différence des messes habituelles où il y a une introduction et une conclusion, ici, c’est différent. Demain, les prêtres s’avanceront dans le silence et se prosterneront au début de l’office de la Croix ; samedi, l’office commencera par la bénédiction du feu pascal. À la fin de cet office, les prêtres se retireront discrètement et il en sera de même à la fin de l’office de la Croix de demain. Cela suggère que la liturgie dans laquelle nous sommes entrés par cette messe se conclue au terme de la vigile pascale.
Le second indice est relatif aux cloches. Les cloches que nous avons entendues pendant le gloria de ce jour sonneront à nouveau pendant le gloria de la vigile pascale.

Une messe en grand

Au-delà de cette messe, c’est toute messe qui nous renvoie au mystère pascal afin de nous aider à nous associer à ce mystère dans notre vie chrétienne. Mais avec cette messe qui nous introduit au mystère pascal, nous vivons une messe en grand, ce qui nous permet de mieux apprécier la richesse de la messe.

Dans chaque messe nous est donné le mémorial de tout le mystère pascal, comme nous le chantons dans l’anamnèse (l’acclamation qui suit immédiatement la consécration du pain et du vin). Au prêtre qui dit : « Il est grand le mystère de la foi ! », l’assemblée répond : « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. » Ces paroles nous viennent de la deuxième lecture que nous venons d’entendre (1 Co 11, 26).

« Le Sacrifice eucharistique rend présent non seulement le mystère de la passion et de la mort du Sauveur, mais aussi le mystère de la résurrection (…). C’est en tant que vivant et ressuscité que le Christ peut, dans l’Eucharistie, se faire ’pain de vie’, ’pain vivant’ ».
(Lettre encyclique de Jean-Paul II (2003) sur l’Eucharistie)

C’est à la fois l’Agneau immolé et l’Agneau vainqueur.

L’attitude intérieure

Cette messe peut être suivie d’une procession jusqu’au reposoir. Cela représentera en quelque sorte le chemin que Jésus a fait pour aller du Cénacle au jardin des oliviers, à Gethsémani. Il ne faut pas s’imaginer Jésus un peu volontariste disant : il y a un mauvais moment à passer mais après tout ira bien. Jésus est paisible mais souffre réellement : sinon, il n’aurait pas eu cette sueur de sang.
Et en même temps, Jésus s’abandonne à la volonté de son Père. Son attitude est celle de la confiance à l’égard de son Père : « Mon Père, mon Père, je m’abandonne à toi. Entre tes mains, je remets mon esprit ». Après cette messe, nous serons invités à veiller avec Jésus pour remettre nous-aussi notre vie entre les mains du Père du Ciel.

Contempler Jésus mort et ressuscité

Le regard tourné vers Jésus

Ce qui est premier dans notre démarche, c’est de contempler Jésus, mort et ressuscité. Pour cela, il nous faut nous oublier nous-mêmes pour un instant. Il nous faut – autant que faire se peut – sortir de nos préoccupations pour porter notre regard vers le Christ.
Ce ne serait pas juste d’entrer dans le triduum avec le regard centré sur nous-mêmes. Il est certainement louable de désirer être meilleur, mais ce n’est pas la priorité. La priorité, c’est donner toute notre attention à Jésus, à vivre ce temps avec lui dans la gratuité.

Le triduum pascal nous rappelle avec force que notre foi chrétienne ne se réduit pas à une sagesse de vie. Elle est avant tout une relation avec le Seigneur qui a donné sa vie pour nous. Comme saint Paul l’évoque lorsqu’il écrit aux Philippiens, nous sommes invités à nous laisser pénétrer des sentiments qui furent dans le Christ Jésus.

« Pour moi, vivre c’est le Christ » (Ph 1, 21)

« Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : "Jésus Christ est Seigneur à la gloire de Dieu le Père. » (Ph 2, 5-11)

Jésus s’offre librement

La note très caractéristique de la Cène, c’est la liberté avec laquelle Jésus s’offre pour notre salut. S’il l’avait voulu, Jésus aurait pu se dérober aux souffrances de la Croix. Aujourd’hui, nous voyons qu’il s’avance librement vers sa Passion. Jésus avait tout à fait conscience de ce qui allait lui arriver. Cela nous dit l’amour qu’il a pour nous. Comme le dit très bien saint Ephrem : “Au cours du repas, Jésus s’est immolé lui-même (librement) ; sur la croix, c’est par les autres qu’il fut immolé”. C’est librement que Jésus s’avance vers sa Croix.

Jésus anticipe sa mort et sa résurrection

Comme le dit très bien Benoît XVI, en célébrant sa Pâque, Jésus anticipe sa Croix et sa Résurrection :


« Par le don du pain et du vin qu’il offre à la Dernière Cène, Jésus anticipe sa mort et sa résurrection en accomplissant ce qu’il avait dit dans le discours du Bon Pasteur : « Je donne ma vie, pour la reprendre (recevoir) à nouveau. Personne ne me l’enlève : je la donne moi-même. J’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre (recevoir à nouveau). C’est le commandement que j’ai reçu de mon Père » (Jn 10,17-18).
Il offre donc à l’avance la vie qui lui sera enlevée et de cette façon, il transforme sa mort violente en acte libre de don de soi pour les autres et aux autres. La violence subie se transforme en un sacrifice actif, libre, rédempteur. »
(Benoît XVI, Audience du mercredi 11 janvier 2012)


Nous sommes invités à contempler le Seigneur Jésus dans le don d’amour de lui-même.

Suivre Jésus mort et ressuscité

Dans un deuxième temps, il est bon de ne pas rester comme des spectateurs étrangers à ce mystère. Si Jésus a vécu cette Pâque, c’est pour nous. Mais là encore, nous pouvons l’entendre de deux manières : nous pouvons le comprendre comme si Jésus nous donnait une grâce un peu magique, sans susciter notre coopération. Nous serions alors des bénéficiaires passifs. Or Jésus ne veut pas nous sauver sans nous. Il veut nous entraîner dans la dynamique de son offrande.
La communion ne nous est pas donnée uniquement pour vivre un cœur à cœur avec Jésus mais aussi pour nous aider à passer de la mort à la résurrection avec Jésus.

Saint Paul écrit aux Philippiens de beaux versets sur ce sujet :

« Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. » (Ph 3, 10-11)
« C’est pour vous que le Christ, lui aussi, a souffert ; Il vous a laissé un modèle afin que vous suiviez ses traces. » (1 P 2, 21)

L’Eucharistie ne nous est-elle pas donnée pour que nous puissions nous offrir à Dieu comme saint Paul l’écrit aux Romains :

« Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. » (Rm 12, 1)

Comme l’écrit très bien Benoît XVI, l’amour comporte un exode de notre moi enfermé en lui-même.

« La vocation chrétienne est surtout un appel d’amour qui attire et renvoie au-delà de soi-même, décentre la personne, amorçant « un exode permanent allant du je enfermé sur lui-même vers sa libération dans le don de soi, et précisément ainsi vers la découverte de soi-même, plus encore vers la découverte de Dieu » (Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est, n.6). »
(Pape François, message vocations 2015)

Si Jésus se donne à nous, c’est pour que nous ayons les forces nécessaires pour faire ce passage de la mort à la résurrection. Il y a tant de passages à faire dans notre vie, tant de morts à consentir pour nous ouvrir à la vie nouvelle que Dieu veut nous donner :

« Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » (Rm 12, 2)

Nous sommes invités à vivre le mystère pascal, à mourir pour ressusciter. Qu’est-ce que cela veut dire ? Mourir au péché bien sûr. Mais aussi laisser dans le tombeau certains projets, des échecs, …


« L’eucharistie est la nourriture des pèlerins qui devient la force de qui est fatigué, épuisé et désorienté. »
(Benoît XVI, Audience du mercredi 11 janvier 2012)

Conclusion

Par cette messe, nous entrons dans le triduum pascal.
Frères et sœurs, je vous encourage beaucoup à prendre la Vierge Marie comme guide et accompagnatrice pendant ces jours saints afin qu’elle vous aide à vous replonger dans l’amour de Dieu. Qui, plus qu’elle, a été proche du Seigneur en ces jours de mort et de résurrection !
Qu’Elle nous aide à ne pas vivre ces jours d’une manière distraite ou superficielle ! Qu’elle nous aide à nous laisser renouveler par ces mystères ! Qu’Elle nous aide surtout à ne pas nous décourager en chemin devant la dureté du mystère de la Croix et de la mise au tombeau : pendant tout ce temps, Marie a tenu allumée la veilleuse de l’espérance,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de l’Exode 12,1-8.11-14.
  • Psaume 116(115),12-13.15-16ac.17-18.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 2,6-11.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 13,1-15 :

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture.
Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit :
— « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? »
Jésus lui répondit :
— « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. »
Pierre lui dit :
— « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! »
Jésus lui répondit :
— « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. »
Simon-Pierre lui dit :
— « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
Jésus lui dit :
— « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. »
Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »

Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit :
« Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ?
Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis.
Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.
C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »