Texte de l’homélie
La Sainte Famille. Nous gardons un peu toutes ces images d’Épinal qui nous viennent beaucoup du dix-neuvième siècle, du reste, et qui sont souvent le copier-coller du modèle bourgeois d’alors. Pourtant quand nous observons la Sainte Famille, elle est bien particulière : c’est une jeune fille enceinte avant le mariage, dont le futur mari n’est pas le père et ce père est mystérieux. Dit comme ça, c’est vrai que cela paraît singulier. Si vous annonciez à votre famille ou à votre fiancé : « Je suis enceinte, mais en fait, je me marie », ce ne serait pas intuitif.
Je trouve donc intéressant de constater que la sainteté nous décale toujours des archétypes que nous pourrions avoir. Cela nous permet aussi de revisiter les liens avec nos propres parents, car méditer sur la Sainte Famille, c’est évidemment, méditer sur la nôtre.
Honorer et quitter : un double commandement
J’aime bien ce passage de Ben Sira le Sage :
« Celui qui honore son père expie ses péchés ; celui qui glorifie sa mère est comme quelqu’un qui amasse un trésor » (Si 3, 3-4)
C’est le quatrième commandement, le seul auquel soit attaché une promesse. Mais qu’est-ce que ça signifie honorer ? En hébreu, ce mot vient d’une racine qui veut dire : donner du poids, rendre lourd. Cela signifie donner de l’importance et du poids à cette relation unique avec ses parents, qu’ils soient vivants ou défunts.
Mais nous pouvons l’interpréter autrement : Laisse aux parents tout le poids de leurs décisions. Le Deutéronome dit :
« Qui maudit son père ou sa mère sera puni de mort. » (Dt 27,16)
Cela signifie que celui qui veut porter les conséquences des décisions de ses parents rentre dans une logique mortifère. Honorer, c’est donc donner du poids et laisser chacun face à ses responsabilités.
Pourtant l’Ecriture dit aussi :
« L’homme quittera son père et sa mère. » (Gn 2, 24)
Quitter est un mot très fort qui signifie : laisse-les aller leur chemin. Dès lors, comment concilier les deux ? Comment honorer, laisser le poids de leurs responsabilités aux parents, et en même temps les quitter ? Est-ce contradictoire ?
La transcendance comme juste distance
Au fond, quitter, c’est acquérir la capacité à devenir un alter ego de ses parents. Être adulte, c’est devenir un adulte dans la foi qui s’adresse à d’autres adultes que sont ses parents. La Sainte Famille nous montre ces réalités. Nous y voyons la foi de quitter, de reconnaitre que Jésus n’est plus le petit garçon.
Qu’est-ce qui permet ce détachement ? C’est la transcendance. C’est le fait de voir que Jésus n’est pas un enfant ordinaire, déjà par son mode de naissance, puis lorsqu’il est retrouvé au Temple :
« Mon enfant, pourquoi as-tu agi ainsi avec nous ? Vois comme ton père et moi, nous te cherchions tout angoissés ! » (Lc 2,48)
Il leur répondit :
« Comment se fait-il que vous me cherchiez ? Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon père ? » (Lc 2, 48-49)
La transcendance, c’est-à-dire l’absolu de Dieu, permet de trouver la juste distance. Elle nous aide à reconnaître ce que l’on doit à nos parents – à commencer par la vie et tout ce qu’ils nous ont transmis -, tout en nous permettant de quitter l’aspect enfantin et immature pour nous situer comme des adultes face à d’autres adultes.
Si je ne crois pas au fait de couper le cordon, je crois en revanche à des cordons de mille kilomètres qui permettent d’aller, de venir, de s’éloigner et de se rapprocher. Couper le cordon, reviendrait à nier la relation. Or, il est essentiel de maintenir ce lien avec ses propres parents.
Dans notre communauté, par exemple, la relation avec les parents a toujours été encouragée. L’accueil se fait avec beaucoup de fraternité et, lors d’un événement familial, les frères reçoivent la permission de prendre des jours pour pouvoir vivre cet événement familial, car c’est important. En même temps, ce rapport avec l’enfant consacré, religieux ou prêtres, est vécu différemment par rapport aux autres enfants de la fratrie. La transcendance de Dieu s’intercale au milieu. Cette consécration apporte une fécondité et une place différente pour cet enfant.
Complexité familiale et figure de Joseph
Tout cela demande un équilibre subtil et exige d’être attentif aux motions du Saint-Esprit en nous. Cela nous invite à revisiter ce qui pourrait être encore immature ou habité par la colère. Certes la majorité des parents sont bienveillants, grâce à Dieu, mais il en existe qui sont toxiques.
Dans la Bible, les familles sont presque toutes dysfonctionnelles. Ça dysfonctionne de tous côtés. Commencer l’histoire par un père qui veut emmener son fils sur la montagne pour l’égorger, ce n’est pas intuitif non plus. Les rapports père-fils débutent ainsi, sans parler des conflits fraternels comme Caïn et Abel. Les relations familiales sont complexes dans la Bible, et c’est une bonne chose, car cela fait écho à nos propres réalités.
Il y a toujours le danger de présenter la Sainte Famille dans la naphtaline, ce qui est faussé. Bien sûr qu’il y avait de l’amour, mais ce qui l’a vraiment constituée c’est l’irruption du sacré, de l’inattendu, dès la conception. Nous le voyons avec Joseph, qui est guidé par des songes, accepté d’être déplacé intérieurement et extérieurement, et fuit le pouvoir d’Hérode. Il reste à l’écoute de sa vie intérieure comme protecteur des siens.
Il prend conscience que, comme père, il est appelé le leader spirituel de son couple et de sa famille. Non pas en exerçant un pouvoir dominant, mais en étant un homme contemplatif. Joseph est, par définition, l’homme qui croit aux songes, à l’action du Saint-Esprit dans son cœur, et qui conduit sa famille à travers les difficultés de la vie.
Se libérer des loyautés humaines pour répondre à l’appel
Il est intéressant de revisiter le lien avec nos familles de ce point de vue-là, car il existe parfois ce que nous appelons des loyautés. Être Loyal, c’est vouloir rendre le bien que l’on nous a fait, et chercher à répondre aux attentes de ceux qui nous aiment. Plus nous aimons plus nous avons d’attentes sur cette personne, ce qui est assez logique. Pourtant il y a des loyautés qu’il faut revisiter pour devenir libre : si certaines nous élèvent, d’autres nous empêchent d’avancer. Pour s’en détacher et cesser de vouloir correspondre à tout prix aux attentes, il faut aussi revisiter sa culpabilité.
Au cœur même de la Sainte Famille, il y a le mystère du Christ. C’est sa présence qui permet justement à chacun de trouver sa place, de ne pas attendre de l’autre ce qu’il ne peut pas donner. Par loyauté nous sommes parfois prêts, à renoncer à sa propre vocation pour plaire, faire plaisir ou éviter de faire souffrir ceux qui nous ont fait du bien. Cela ne vient pas de Dieu. Dieu dit :
« quitte ton père et ta mère. » (Gn 2,24)
Tu les honores en les quittant et en répondant à ton appel particulier, même si ce n’est pas celui qu’ils avaient imaginé pour toi.
Demandons au Seigneur cette grâce particulière de revisiter nos relations avec nos familles, parce qu’il y a beaucoup d’enjeux, d’aspects spirituels. Même dans les familles de tradition catholique, nous constatons que pour une même fratrie, chacun s’empare de la foi de façon très différente.
Revisitons ce lien familial pour nous assurer que la personne du Seigneur est bien au centre. C’est sa présence qui permet à chacun d’occuper sa juste place. Une famille dysfonctionnelle est une famille où les places ne sont pas claires. A l’inverse la Sainte Famille est sainte parce que chacun y trouve sa place, et chacun a sa place parce que le mystère de Dieu y occupe la première.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre de l’Ecclésiastique 3,2-6.12-14.
- Psaume 128(127),1-2.3.4-5.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens 3,12-21.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 2,13-15.19-23 :
Après le départ des mages, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. »
Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : ‘D’Égypte, j’ai appelé mon fils.’
Après la mort d’Hérode, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et pars pour le pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. »
Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère, et il entra dans le pays d’Israël. Mais, apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : ‘Il sera appelé Nazaréen.’