Texte de l’homélie
Le prologue de Saint Jean est un texte théologique complexe. Pour l’aborder de façon plus accessible et afin qu’il soutienne notre célébration de la Nativité du Seigneur, nous pouvons l’observer à travers le prisme de l’opposition entre la lumière et les ténèbres.
« La lumière brille dans les ténèbres les ténèbres ne l’ont pas arrêtée » (Jn1, 5)
La Nativité s’enracine d’abords dans ce constat de foi : notre monde est habité par les ténèbres. Il suffit d’allumer la télévision ou de lire les journaux pour voir à quel point le mal est encore présent. Pourtant Jésus n’est pas venu dans ce monde pour éradiquer le mal, mais pour l’habiter et y apporter une lumière .
Cette lumière se manifeste au moment de la Nativité par la présence de la parole de Dieu :
« Le Verbe s’est fait chair » (Jn 1,14)
La parole de Dieu qui dit Dieu, a épousé notre humanité. C’est une nouveauté absolue. Alors que l’histoire humaine semblait s’enfonçait dans l’enchaînement du mépris et des violences, comme le dit un hymne de l’Avent, quelque chose de complètement neuf survient. De façon inattendue, Dieu vient illuminer notre monde en prenant notre nature humaine sous les traits d’un enfant.
La grâce au cœur de la vulnérabilité
Il convient de nous demander comment nos propres vies témoignent de cette nouveauté du Seigneur, au travers de nos propres ombres et lumières. La vie religieuse est aussi une nouveauté. Il est important d’en prendre conscience, malgré les fragilités de nos communautés et le recrutement qui n’est pas toujours au rendez-vous. Dans cette fragilité même quelque chose de lumineux est dit au monde, à lui de l’accueillir : au cœur de la vulnérabilité, une grâce se donne.
Nos réalités humaines – qu’il s’agisse de nos communautés, de nos familles, de nos sociétés ou de nos pays – traversent une grande période de fragilité. Loin de s’opposer à l’avancée de la lumière, cette vulnérabilité en est paradoxalement la condition. Cela exige de notre part un changement de regard. Selon les critères du monde la force, la puissance ou « les chars et les chevaux », pour employer le langage biblique, sont les seules solutions pour bâtir un monde meilleur. Mais ce n’est pas la voie choisie par le Seigneur. Il a préféré illuminer le monde à travers la fragilité d’un enfant et d’une Sainte Famille bousculée par les évènements..
Les circonstances, maîtres spirituels
Cette Sainte Famille est profondément proche des nôtres. Pensons à saint Joseph, qui éduque un enfant qui n’est pas le sien biologiquement, mais qui est le fruit du Saint-Esprit. Aujourd’hui encore, de nombreux parents éduquent des enfants dont ils ne sont pas les parents biologiques.
De plus, cette famille est soumise aux aléas de l’existence, notamment à ce fameux recensement qui l’oblige à se déplacer. Le philosophe Pascal disait :
Le recensement, imposé et non choisi, est pourtant considéré dans la tradition biblique, comme une forme d’idolâtrie, car il permet au gouvernant de s’enorgueillir de sa puissance et de la taille de son empire. Pourtant ce contexte politique a priori contraire à la volonté de Dieu devient l’instrument qui accomplit les Ecritures : c’est à cause de lui que Jésus est né dans la cité de David, Bethléem, dont le nom signifie « la maison du pain ». Pour nous qui célébrons l’Eucharistie, ce lieu fait magnifiquement sens.
La Nativité nous invite à ne pas avoir un regard uniquement à la manière du monde, axé sur la puissance, le pouvoir et les plaisirs. Comme le souligne l’Ecclésiaste, il n’y a « rien de nouveau sous le soleil ». Ces aspirations rejoignent les trois tentations du Christ au désert : le pain, les richesses et l’orgueil spirituel consistant à se mettre à la place de Dieu. Ces tentations nous guettent également, car une part de ténèbres subsiste en nous.
Reconnaitre la lumière chez l’autre
Nous pouvons demander au Seigneur la grâce de faire grandir la lumière dans nos vies, mais aussi de savoir reconnaitre ce qu’il y a de lumineux chez les autres, même chez ceux dont nous ne partageons pas les convictions personnelles ou religieuses. L’Esprit -Saint est à l’œuvre bien au-delà de nos frontières visibles.
Je pense à deux exemples marquants. Après l’attentat du Bataclan, cet homme qui avait perdu sa femme, mère de deux enfants, avait publié ce message poignant : « Vous n’aurez pas ma haine ». Sans connaitre ses convictions intimes, j’y vois l’Esprit de Dieu à l’œuvre.
De même, après l’attentat de Charlie Hebdo – un média que l’on ne peut pas suspecter de sympathie envers le Vatican -, la une du journal affichait : « Tout est pardonné ». Face à ce journal qui a l’habitude de critiquer l’Eglise, j’ai été profondément impressionné. Ce message de pardon me parle au cœur de ma propre foi ; il témoigne d’une action lumineuse du Saint-Esprit.
De la crèche à la croix
Cette lumière se manifeste souvent au cœur de la souffrance et de la vulnérabilité. Le calendrier liturgique nous le rappelle immédiatement : dès le lendemain de Noël, nous fêtons le premier martyr, saint Étienne, puis le 28 décembre, les Saints Innocents. Le lien entre la crèche et la croix est indéfectible. Nous avons besoin de quelque chose de lumineux pour pouvoir affronter les ténèbres.
Demandons au Seigneur la grâce d’avoir un regard de foi sur nos fragilités, qu’elles soient de santé, communautaires ou relationnelles. Sur le plan humain, la période de Noël n’est pas toujours facile à vivre. Elle souligne parfois les solitudes, les séparations ou l’absence de proches qui ne seront jamais là, qui ont rompu avec la famille, alors même que cette fête porte un désir de communion et de paix entre les hommes.
Dans nos vies comme à Noël, la lumière et les ténèbres cohabitent. Choisir d’être des témoins de la lumière demande de l’énergie et une vraie conviction. car le découragement nous pousse souvent à ne souligner que le négatif. Or le négatif n’a pas le dernier mot. Soyons des témoins lumineux. Rendons grâce pour la lumière qui habite en nous par la grâce du baptême, et engageons-nous à encourager et affermir nos frères, selon la dernière parole de Jésus à Saint Pierre :
« Affermis tes frères » (Lc 22,32)
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 52,7-10.
- Psaume 98(97),1.2-3ab.3cd-4.5-6.
- Lettre aux Hébreux 1,1-6.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 1,1-18 :
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu.
C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.
Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui.
Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière.
Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde.
Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu.
Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu.
Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. Jean le Baptiste lui rend témoignage en proclamant : « C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. »
Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce ; car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.
Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître.