Homélie du 18e dimanche du Temps Ordinaire

5 août 2026

« Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés,

Vous le savez, lorsque l’on médite un passage de l’Évangile, il est toujours bien de le remettre dans son contexte. Et le contexte nous est donné dès les premières lignes :

« Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque. »

Jean le Baptiste - cousin de Jésus - avait une très grande renommée, et quand Jésus voit toutes ces foules qui le suivent et qui sont attristées, une interprétation possible : ces personnes pourraient être les disciples de Jean le Baptiste, parce qu’à l’époque, il était plus connu et plus suivi que le Christ.
Les disciples du Christ eux aussi le connaissaient. Nous sommes au début de l’Évangile de Matthieu.

Donc, c’est dans un contexte de deuil que cette multiplication des pains a lieu. Et je trouve que nous pourrions, justement, méditer sur cette multiplication des pains avec cet angle particulier : comment accompagner le deuil ?

Soit que nous sommes proches d’une personne qui est en souffrance, qui a perdu un être cher, mais, on le sait très bien, les deuils ce n’est pas simplement perdre un être cher : on peut faire le deuil d’une relation, on peut faire le deuil d’une bonne santé, on peut faire le deuil d’une vie professionnelle, que sais-je ? Il y a beaucoup de deuils que nous sommes invités à vivre dans une vie.

Et donc, le Seigneur, à travers cette multiplication des pains, nous donne peut-être quelques indices pour accompagner, pour vivre les moments où nous touchons du doigt notre limite. Parce qu’au fond, le fait de cette multiplication des pains, c’est l’expression d’une surabondance, ce sont déjà les signes messianiques qui sont en route. Nous avons la même idée à travers les noces de Cana, quand Jésus transforme l’eau en vin.
Là, avec la multiplication des pains, il y avait douze paniers me pleins — évidemment, l’allusion faite aux tribus d’Israël.

Peut-être une piste qui nous est donnée quand on vit un manque — parce que quel que soit le deuil, c’est un manque que l’on vit — : avoir dans les yeux une plénitude, une surabondance. Et Jésus nous dit, à travers ce fait de ce moment très particulier, alors que les disciples étaient désemparés - parce qu’il faut voir l’Évangile au sens premier : il y avait 5 000 personnes, il fallait les nourrir, etc… - mais au sens plus spirituel, avec cette lumière du manque, nous voyons que Jésus leur dit :

« Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Cela signifie : « soyez pour eux une consolation ».
On le voit dans la première lecture, c’est bien la parole de Dieu qui est une consolation lorsqu’on est dans l’épreuve. Isaïe le dit bien :

« Écoutez-moi bien et vous mangerez de bonnes choses. »

Au fond, accompagner le deuil, vivre le deuil, traverser l’épreuve, c’est d’abord avoir le cœur ouvert. Et on le sait très bien, ces moments de difficulté, de souffrance nous ouvrent le cœur et certains — pas tous, mais à l’occasion d’une épreuve — reviennent vers le Seigneur et écoutent à nouveau frais la parole du Seigneur, particulièrement cette parole que l’on a dans le prophète Isaïe, justement, puisqu’il nous dit

« Ecoutez et alors vous mangerez. »

Et Jésus nous dit :

« Moi, je suis le vrai pain, le pain qui est venu du ciel. Je suis celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim, celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif. »

À travers cette multiplication des pains, c’est d’un autre pain, évidemment, que le Seigneur veut nous parle, du pain que nous allons consacrer, le pain et le vin déposés sur l’autel, le corps et le sang du Christ. Ce pain dont il s’agit dans le livre d’Ézéchiel :

« « Mange le rouleau. », et c’était comme du miel dans ma bouche. »

En ce qui concerne le rouleau, vous savez que dans les temps bibliques, la parole de Dieu était sous forme de rouleau, non pas de livre comme nous les connaissons actuellement.
Ou aussi le livre de la Sagesse qui dit :

« Mange la parole et tu vivras dans l’intimité de Dieu. »

Et puis aussi le livre de la Genèse, bien évidemment, avec le fait de manger, d’écouter la parole de Dieu pour acquérir une connaissance.

Le fait de manger n’est pas juste un acte qui nous permet de rester en vie biologiquement. Le fait de manger, c’est un acte d’abord spirituel. Et c’est assez intéressant de voir qu’en hébreu, par exemple, les consonnes — puisque vous le savez, l’hébreu est composé de consonnes —, les trois consonnes qui composent le verbe « manger », c’est les mêmes consonnes qui composent le mot « messager ».

« Donnez-leur vous-mêmes à manger » peut aussi s’interpréter : « soyez mes messagers de consolation. » « Soyez mes messagers de consolation » ; cette demande nous permet de savoir que le Seigneur est proche, que le Seigneur est avec vous.

Et on voit bien aussi cela avec Ichthus, le signe du poisson choisi comme symbole des premiers chrétiens. Pour eux, cela signifiait également « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur », c’est ce que cela veut dire en grec, Ichthus. C’est donc la représentation des poissons.

On voit plusieurs représentations dans le tout début du christianisme. C’est une manière de dire « Je suis chrétien ». Et ces deux poissons sont aussi le signe de la présence d’un Dieu sauveur, le signe d’une espérance. Parce que, quand on est dans la difficulté, quand on est dans on traverse un manque, quand on a une déception, bref, toutes les formes de deuils possibles et imaginable - évidemment, nous pensons beaucoup aux chrétiens d’Orient qui doivent quitter leur pays parce que persécutés à cause de leur foi, et qui font le deuil de vivre leur foi là où ils sont nés - et bien, je crois qu’on a besoin de se rappeler que Jésus est le Sauveur, Ichthus. Celui qui est Fils de Dieu, Sauveur. Il y a un salut ! Nous ne sommes pas face à un mur. Nous ne sommes pas face à un absurde, mais nous sommes face à un mystère.

Et au fond, cette multiplication du pain renvoie justement au mystère face au deuil. Parce que notre vie, soit elle est absurde, soit elle est mystère. Et vous avez des arguments dans les deux sens. Et combien de gens viennent vous voir ou nous voir, nous les frères : « Mais et si Dieu existait, il y aurait pas le mal. » « Pourquoi mon enfant est mort de maladie ? » « Pourquoi tel accident, telle injustice ? », etc. etc. Bien sûr.

Nous qui sommes ici, à tâtons, modestement, nous avons fait le choix du mystère que nous allons proclamer dans un instant :

« Il est grand le mystère de la foi. »

Et quand on dit « le mystère de la foi », c’est l’Eucharistie, c’est le pain vivant, le pain venu du ciel. Donc, le fait de manger, quand nous communierons tout à l’heure, c’est de communier à une espérance. Nous communierons à une espérance, à une gratitude.
Avec l’Eucharistie, nous communions aussi à cette capacité de découvrir que Dieu est présent dans la fragilité, dans la disproportion… Parce que il s’agit bien d’une disproportion : , cinq pains et deux poissons, qu’est-ce que cela pour tant de monde ? C’est toute la disproportion du message : il y a quelque chose qui transcende le manque, qui transcende la souffrance. Et on le voit bien dans la deuxième lecture :

« Qui pourra nous séparer de l’amour de Dieu ? La détresse, l’angoisse, la persécution ? En tout cela, nous sommes les grands vainqueurs ! »

Nous sommes les grands vainqueurs. C’est pour ça que le fait de faire mémoire justement des différents deuils dans nos vies, et peut-être aussi faire mémoire du moment de notre mort, c’est faire mémoire de la victoire de la vie sur la mort.

Et vous le savez - je pense beaucoup d’entre vous ont participé à des funérailles à l’église - le premier rituel que l’on pose au moment d’un enterrement à l’église, c’est le rituel de la lumière. Et on allume les cierges, parfois les petits enfants déposent des lumignons sur le cercueil, comme pour signe de cette lumière. On allume au cierge pascal qui brille dans les ténèbres. Je trouve ça très beau, ce rituel est très beau parce que justement il nous fait rappeler de ce qui est lumineux dans notre vie. On traverse les deuils non pas en étant face à l’absurde, mais en étant face à ce qui est lumineux. Cela nous aide à découvrir ce qui est lumineux dans nos vies. Alors, tout n’est pas lumineux, bien sûr, mais il y a des choses lumineuses et dans la vie d’un défunt, évidemment, il y a aussi une part de lumière comme aussi comme pour chacun d’entre nous une part d’ombre.

Mais pour ce qui est de notre propre vie et des deuils que nous avons à traverser, on imagine la souffrance de Jésus face à la perte de Jean-Baptiste. On peut-être on n’a pas assez insisté là-dessus : c’est le précurseur, c’est celui qui a donné sa vie aussi pour le Christ. C’est celui qui lui a fait confiance, et il y a aussi ces parole d’humilité, lui qui est Son aîné :

« Je ne suis même pas digne de défaire les lacets de ses de ses sandales… »

Jean-Baptiste était de six mois Son aîné, et voilà, il n’est plus…

Et je pense donc qu’il nous faut nous mettre dans cette dimension de Jésus, dans son cette souffrance du cœur de Jésus par rapport à la perte de Jean-Baptiste. Et tout de suite après, cette multiplication du pain a lieu comme pour nous dire que les temps messianiques qui sont arrivés, c’est la surabondance qui aura le dernier mot, c’est la vie qui triomphera de la mort. Au fond, c’est le signe que, dans la fragilité de nos vies, il y a quelque chose de plus grand que nous, un horizon qui va plus loin que nous, un horizon qui nous dépasse et ce qui nous fait avancer.

Et c’est pour ça que c’est très important de baptiser les enfants parce que c’est justement leur donner - avec l’éducation chrétienne qui vient avec - cette profonde confiance dans la vie éternelle. Quand on n’est pas croyant, eh bien il n’y a plus rien après, il y a seulement la fosse. Mais quand on est croyant cela change tout : le croyant met un enfant au monde pour la gloire, il ne le met pas au monde pour la fosse.

C’est toute la différence, l’immense différence, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Il y a des bonnes et mauvaises personnes dans les deux attitudes, ce n’est pas la question. C’est parce que j’ai la certitude d’une transcendance, d’un visage qui m’attend, que je peux traverser les épreuves.

Alors demandons au Seigneur dans cette Eucharistie de communier au pain des forts, à la source de vie, pour devenir des messagers, pour devenir nourriture à notre tour, messagers d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Isaïe 55,1-3.
  • Psaume 145(144),8-9.15-16.17-18.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 8,35.37-39.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 14,13-21 :

En ce temps-là, quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent :
— « L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée. Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! »
Mais Jésus leur dit :
— « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Alors ils lui disent :
— « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. »
Jésus dit :
— « Apportez-les-moi. »
Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule.
Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins.
Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.