Homélie du 22e dimanche du Temps Ordinaire

6 septembre 2017

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même »

Texte de l’homélie :

Quel contraste avec dimanche dernier !
Dimanche dernier, la liturgie nous offrait la belle profession de foi de Pierre prononcée dans un lieu féérique : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. »
Cette profession de foi ne lui venait pas de la chair et du sang mais de l’Esprit du Dieu vivant.

Aujourd’hui, la chute est brutale : Pierre veut éviter à Jésus un chemin de souffrance et de mort.
Il s’attire cette réflexion terrible de Jésus :

Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.


Visiblement, Pierre a touché un point sensible pour Jésus.
Nous pourrions parler ici du premier reniement de Pierre :

Prenant Jésus à part, il se mit à lui faire de vifs reproches : Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas.


Pierre nous représente bien.
Je vous propose de voir quelles peuvent être la pensée des hommes et la pensée de Dieu sur la souffrance et la mort. Nous commencerons par la pensée des hommes puis nous nous arrêterons à la pensée de Dieu.

La pensée des hommes sur la souffrance et la mort

Ce passage de l’Evangile est vraiment une charnière : jusqu’ici, peu à peu, les apôtres ont découvert qui était Jésus.

À partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.

Si l’on peut imager la façon dont Pierre se représente les choses, on pourrait dessiner une colline : la première partie du ministère de Jésus serait la montée jusqu’au sommet que constitue la profession de foi de Pierre.
Jusque là, les apôtres ont eu le sentiment de monter : la popularité de Jésus augmentait avec les miracles qu’il accomplissait et la parole d’autorité qu’il donnait. Dans l’esprit de Pierre, l’annonce des souffrances et de la mort de Jésus apparaît comme une dégringolade. On comprend que Pierre veuille mettre tous les freins pour ne pas descendre.

Ici saint Pierre « fait preuve d’une foi encore immature et trop liée à la ’mentalité du monde’. » (Benoît XVI, 31 août 2008)

« Quand la réalisation de la vie n’est orientée que vers le succès social, le bien-être physique et économique, on ne raisonne plus selon Dieu, mais selon les hommes. » (Benoît XVI, 28 août 2011)

Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. Saint Paul (Rm 12, 2).

De fait à l’heure de la publicité, nous aurions envie de dire à Jésus : « Change un peu ton programme si tu veux qu’il y ait encore des chrétiens.
Tu vois bien que la publicité nous promet plein de choses avec le minimum d’efforts, le minimum d’argent. Et toi tu nous parles de la Croix. Tu nous parles de renoncement, de sacrifice. Tu sais bien que ce n’est plus à la mode ! »
D’ailleurs, il y a quelques années, un diocèse avait demandé conseil à une société publicitaire pour mieux toucher les gens. La société publicitaire avait incité à enlever le signe de la croix !

Pourquoi la souffrance et la mort de Jésus apparaissent-elles à Pierre comme une chute ?

Tout d’abord, devant la souffrance et la mort, nous avons une répulsion instinctive. Nous n’aimons pas souffrir et c’est tout à fait normal. Pierre, qui aime Jésus, veut le protéger de la souffrance et de la mort. La « pensée des hommes » est de fuir la souffrance et la mort autant que c’est possible. Hélas, quelquefois, nous sacrifions le bien pour ne pas souffrir. Nous préférons le bien-être au bien.

Vis-à-vis de la souffrance nous éprouvons vite de la culpabilité : qu’est-ce que j’ai fait pour que cela ne marche pas. Cette culpabilité vient aussi du regard des autres. On le voit dans l’évangile de l’aveugle-né par exemple. On associe facilement échec et péché. D’ailleurs, dans l’ancien testament, on considérait souvent la prospérité matériel comme le signe d’une bénédiction de Dieu.
c- Ensuite, la souffrance et la mort ne cadrent pas avec l’idée que Pierre se fait de Dieu. « Cette mort lui paraît indigne de Dieu, honteuse pour sa gloire. Le Christ le reprend et semble lui dire : « Mais non, la souffrance et la mort ne sont pas indignes de moi. » » (St Jean Chrysostome) De plus le fait que cette souffrance soit causée par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes laisse entendre que ce sont eux les plus forts.

Nous avons du mal à mettre les choses en perspective. Si nous ne croyons pas en la vie éternelle, si nous ne considérons que notre passage sur la terre, alors il faut éliminer la souffrance et la mort. « L’œil du monde ne voit pas plus loin que la vie, comme le mien ne voit pas plus loin que ce mur, quand la porte de l’église est fermée. L’œil du chrétien voit jusqu’au fond de l’Eternité » (curé d’Ars p 238). Le fait de savoir que l’existence de l’homme ne se limite pas à ce qui est terrestre nous aide à relativiser la souffrance.

L’annonce de la Croix se fait dans la ligne de la profession de foi en Jésus comme Messie, mais pour éviter que se développe un faux messianisme. Le vrai messianisme, c’est celui qui fait partager au Messie la condition humaine jusque dans la souffrance et la mort. Par là, l’évangile nous rejoint véritablement dans notre vie réelle.

La pensée de Dieu sur la souffrance et la mort

Notre tentation est de dire : « Jésus oui, la croix non ».
Mais refuser la croix, c’est refuser une part du mystère de Jésus.

Dans l’évangile, la manifestation de sa gloire est également liée au thème de la Passion. La divinité de Jésus et la croix sont indissociables, et seule cette relation permet de bien comprendre Jésus. Jean a su exprimer cette intrication entre la croix et la gloire, quand il dit que la croix est ’l’exaltation’ de Jésus et que son ’exaltation’ ne peut s’accomplir autrement que par la croix. (Benoît XVI, Jésus de Nazareth, 333)

Le plus grand mal : le péché ou la souffrance ?
Par sa réaction, Pierre tend à considérer la souffrance et la mort comme le mal absolu. Par son attitude, Jésus montre clairement que le mal le plus grand n’est pas la souffrance et la mort mais bien le péché.

Si, pour nous sauver, le Fils de Dieu a dû souffrir et mourir crucifié, ce n’est certainement pas à cause d’un dessein cruel du Père céleste. C’est à cause de la gravité de la maladie de laquelle il devait nous guérir : un mal tellement sérieux et mortel qu’il réclamait tout son sang. (Benoît XVI 31 août 2008)

Comment répondre à tant de méchanceté si non avec la force désarmée de l’amour qui vainc la haine, de la vie qui ne craint pas la mort ? C’est cette même force mystérieuse que Jésus utilisa, et qui lui valut d’être incompris et abandonné par beaucoup des siens. (Benoît XVI 31 août 2008)

La passion et la mort de Jésus ne sont pas un accident de parcours

La Croix n’est pas un incident de parcours mais le passage à travers lequel le Christ est entré dans sa gloire. (Benoît XVI 11 septembre 2005)

À travers le mystérieux « il fallait » (Mt 16, 21 ; Lc 24, 26), nous voyons bien que la Croix n’est pas un accident de parcours.
Aux disciples d’Emmaüs, Jésus redira :

Ne fallait-il pas que le Christ souffrit cela et qu’il entra dans la gloire ? (Lc 24, 26)

Jésus n’a pas rencontré la mort par hasard ; bien au contraire, l’évangile nous le montre déterminé à avancer vers la passion et la mort. Cela nous conduit à corriger notre conception de la gloire de Dieu. Jésus partage notre condition humaine jusque dans la souffrance et la mort.
Par là, l’évangile nous rejoint véritablement dans notre vie réelle. Quelle grâce que de savoir Dieu si proche dans nos épreuves et souffrances !

Un autre enseignement de l’attitude de Jésus est que Dieu n’est pas absent du domaine de la souffrance et de la mort. Spontanément, l’homme tend à penser que Dieu est plutôt du côté de la réussite et du succès. C’est ce qui apparaît dans un certain nombre de passages de l’Ancien Testament où l’on interprète la prospérité matérielle et le bonheur terrestre comme une bénédiction de Dieu.

En acceptant de marcher librement vers la souffrance et la mort, Jésus va pour ainsi dire coloniser une région inhumaine. Il va nous offrir la grâce de vivre humainement la souffrance et la mort. La souffrance et la mort ne sont plus un domaine où nous sommes loin de Dieu. La souffrance, l’échec, la mort, sont des lieux où nous pouvons être en profonde communion avec Dieu. L’amour de Dieu a désormais droit de cité dans ces réalités. Avec Jésus, la souffrance et la mort ne sont plus des zones de non-droit où l’esprit du mal règne en souverain. (Cf. Benoît XVI)

On peut voir ici aussi tout le domaine de la compassion. Dieu se fait proche du malheureux sans obligatoirement lui enlever la source de sa souffrance.

Il y a aussi une fécondité mystérieuse de la souffrance
Déjà, comme le notait très justement Benoît XVI dans son encyclique sur l’espérance, il ne faut pas croire qu’on peut aimer sans souffrance. _ L’amour suppose un exode de soi-même qui nous coûte. Mais il y a plus, car nos souffrances unies à celles de Jésus ont une fécondité.

Si nous pouvions aller passer huit jours dans le ciel, nous comprendrions le prix de ce moment de souffrance. Nous ne trouverions pas de croix assez lourdes, pas d’épreuves assez amères (Curé d’Ars p 179).

C’est aussi expérience de saint François d’Assise lorsqu’il a composé le cantique des créatures. La souffrance est un chemin vers le ciel.

(Curé d’Ars p 183).

Comment nous laisser pénétrer de la pensée de Dieu sur la souffrance et la mort ?
Avant tout en nous laissant imprégner de la Parole de Dieu. Si nous passons notre temps à écouter les pensées des hommes et que nous n’écoutons qu’épisodiquement la Parole de Dieu, il y a fort à parier que nous adopterons plutôt la pensée des hommes dans les situations difficiles de notre vie.

Une autre manière de nous imprégner de la pensée de Dieu, c’est de lire la vie des saints dont la vie a été pénétrée de la pensée de Dieu.

Tournons-nous vers Marie, avec sa délicatesse elle sait s’approcher des zones sensibles dans notre vie.

Amen !

Références des lectures du jour :

  • Livre de Jérémie 20,7-9.
  • Psaume 63(62),2.3-4.5-6.8-9.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 12,1-2.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 16,21-27.

En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.

  • Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches :
  • « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
  • Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
    « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
  • Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
  • Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
  • Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
  • Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »