Homélie du 23e dimanche du Temps Ordinaire

8 septembre 2020

« Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. »

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Texte de l’homélie :

Cette question de la correction fraternelle abordée dans cet évangile est bien délicate. Jésus le décrit bien dans ce texte : il s’agit d’aller voir l’autre, quelqu’un qui a commis un péché contre nous, et de lui dire de lui parler seul à seul, avec une notion de progressivité, avec deux ou trois témoins, puis devant l’assemblée de l’Église.

Disons-le simplement, c’est une partie de l’Évangile qui ne se pratique pas très couramment. Alors que je vis moi-même en communauté religieuse, il est rare que je sois interpellé sur ma manière d’agir. Cela dit sans doutes une certaine indifférence ou une certaine manière de concevoir les choses ou les personnes, sans cette forme d’attention particulière.

Pour est-il nécessaire de pratiquer la correction fraternelle ?

Il est intéressant de se demander pourquoi ne pas mettre en mots les souffrances que l’on rencontre face à l’attitude d’une personne et de savoir comment on peut le faire.
C’est une chose de l’exprimer de façon agressive : « Pourquoi as-tu fait cela ? » en employant le « Tu qui tue » et de pratiquer la correction fraternelle : « J’ai du mal avec telle attitude, tel comportement ; ça me met dans la gêne, ça me fait souffrir. »
C’est dans la manière d’aborder les choses que l’on peut le mieux la pratiquer. Et souvent, on ne le fait pas parce que l’on a pas la bonne manière et que l’on n’arrive pas à trouver le moment opportun, qui n’est certes pas celui de l’exaspération qui fait sortir les mots sans y avoir réfléchi.

Cela me fait penser à l’importance d’avoir des temps dans la vie de couple où l’on peut vivre cette correction fraternelle. C’est ce que l’on fait en équipe Notre-Dame avec le « devoir de s’asseoir » : le couple prend du temps pour évoquer ce qu’il a vécu de beau et pour se remercier mais aussi pour parler des difficultés rencontrées.
Mais bien souvent, cela ne se passe pas comme ça : on attend que la coupe soit pleine pour déverser son venin, et c’est certain que ce n’est pas ce qu’il faut faire.

Il y a une autre raison pour laquelle on ne le fait pas, c’est que l’on ne se sent pas assez concerné par l’autre. C’est l’indifférence et le dénigrement qui prennent la place de la correction fraternelle. Et dans la plupart des cas, on esquive la personne à moins que ce ne soit une personne de la famille, et que l’on ait pas le choix ; c’est quelqu’un que l’on met de côté. Et c’est finalement plus grave car cette indifférence laisse la place à la dureté de cœur. Nous sommes souvent concernés par cela : on voit chez l’autre des comportements qui ne sont pas opportuns, et pourtant, on ne dit rien et on laisse l’autre s’enferrer. Cela va aussi avec la médisance et personne ne va voir la personne ni ne se préoccupe de son salut, car c’est bien de cela dont il est question. Jésus reprend les mots du livre d’Ézéchiel : « Avertis-le de ma part. »

« Si je dis au méchant : “Tu vas mourir”, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang…. »

Bien entendu, nous sommes interpellés par cette question de la correction fraternelle, mais on sait combien elle est délicate. En couple, il peut y avoir des susceptibilités ou des sensibilités qui font que l’on réagit de façon excessive. Mais si l’occasion se présente, il est mieux qu’il y ait un cadre. Par exemple, dans le monde professionnel, il y a l’entretien annuel d’évaluation. Bien entendu, il se base sur la partie professionnelle mais on sait bien qu’il peut y avoir des choses que l’on vit à la maison qui se transporte sur notre lieu de travail, et il peut y avoir dans ce cadre là quelque rappels concernant l’attitude qui ne sont pas opportunes et qui rentrent dans le sujet de la correction fraternelle. Le fait qu’il y ait un cadre est un avantage et l’on peut regretter que cela existe si peu dans d’autres domaines.
Par exemple, il n’y en a pas en famille, pas plus que dans la vie amicale. Et l’on s’éloigne finalement le l’autre, le laissant mourir dans son péché. C’est cette façon puissante de dire d’Ézéchiel : « son salut m’importe peu… » qu’on critique l’autre et qu’il s’isole, cela m’importe peu.

Quel lien y a-t-il entre le pardon et la correction fraternelle ?

Cette question va de pair avec celle de la réconciliation, car c’est la deuxième étape de la correction fraternelle.

« Ce que vous avez lié sur la terre sera liée dans les cieux… »

Il faut tout d’abord rappeler la différence entre pardon et réconciliation : pour la réconciliation, il faut au moins être deux ; le pardon quand à lui est toujours inscrit dans une démarche personnelle. Dans le cas d’une rancœur avec un être cher qui est défunt, il n’y a pas de réconciliation possible. C’est la même chose pour une personne qui habite à l’autre bout de la planète ou une personne qui ne reconnaît pas sa difficulté, son propre péché.
Le pardon, lui, est toujours possible, car c’est un chemin intérieur.

Et l’on peut se demander à quoi on voit que l’on a pardonné. Il y a sans doutes deux signes : l’apaisement et l’empathie.

La colère est redescendue

  • on arrive à penser à l’autre paisiblement. Lorsque l’on fait mémoire de la personne qui nous a blessé, il n’y a pas cet océan de violence. Ce n’est pas de la même force qu’au moment où cela s’est passé : on est arrivé à un certain apaisement, et l’on sent que la colère est redescendue.

Il est normal d’exprimer sa colère : cela fait partie des étapes du pardon. La colère s’exprime face à un mal présent. Elle nous permet de dire ce à quoi on tient. Nous avons trop souvent une fausse idée de la colère comme à éviter à tout prix : regardez Jésus, qui tient à la maison de Son Père, et c’est ainsi qu’il chasse les vendeurs du Temple :

« Ne faites pas de la maison de mon père une maison de brigands… »

C’est une indignation forte qui agit comme un moteur qui est aussi important pour la réconciliation. On met la main sur sa colère lorsque l’on fait du mal à quelqu’un ou à quelque chose auquel on tient.

Se réjouir pour l’autre

Un deuxième critère qui indique que l’on a pardonné est que l’on peut se réjouir du bien dont l’autre peut bénéficier ou de s’attrister du mal qui l’affecte. Il y a donc cette empathie pour l’autre : on ne voit plus la personne qui m’a blessé, qui a blessé un de mes proches ou qui a sali ma réputation, mais je ne vois comme une personne humaine.

Sans doutes vous ai-je déjà raconté cette histoire : lorsque j’étais en Amérique Latine, j’ai été aumônier de prison pendant dix ans, et j’ai toujours encouragé à la réconciliation. En prison, il y a des personnes qui ont fait gravement du mal envers la société et envers des victimes. Et il m’est arrivé d’avoir des rencontres avec les personnes des deux côtés de crime.
Ainsi, je me souviens en particulier d’un prisonnier - atteint du sida – et qui avait fait une lettre dans laquelle il demandait pardon : sous l’emprise de la drogue, il avait attaqué un bar-tabac pour voler une somme de l’ordre de vingt euros, et il avait tué le propriétaire…
Providentiellement, j’avais pu rencontrer la fille de ce propriétaire défunt, et je lui en avais fait part. Je lui avais conseillé d’écrire une lettre à la fille de l’homme qu’il avait assassiné. J’allais le voir régulièrement, chaque semaine, et un jour, il me tend une lettre. C’était un gros effort de sa part. Et dans sa lettre, il dit : « Je ne suis pas qu’un assassin. »
Je remets donc cette lettre à cette femme dont le père était décédé ; je lui dis que je suis aumônier de prison, que je sais que son père a été tué dans des circonstances dramatiques, et je lui tends la lettre. Cette personne était catholique pratiquante. Elle m’a fait part des suites du drame, que la famille a complètement explosé, que sa mère en est morte de chagrin après 40 ans de mariage, que sa sœur avait fait une dépression, et de me faire part de toutes les conséquences d’un traumatisme pareil. Je l’ai écouté et lui ai cependant conseillé de lire la lettre. Je repassais régulièrement la rencontrer. Et je lui demandais si elle avait lu la lettre ; mais, même lire la lettre était trop difficile. Dix ans après, quand je suis revenu en France, elle n’avait toujours pas ouvert la lettre…
Ouvrir la lettre est assurément accepter un contact avec celui qui a causé la destruction de sa famille.

Je ne suis personne pour juger, surtout un cas extrême comme celui-ci. Mais, je trouve que dans des choses plus simples de la vie quotidienne, à travers les offenses qui nous sont faites, il faut que l’on puisse éprouver une certaine empathie envers l’agresseur, de ne pas le voir comme celui qui m’a fait souffrir, celui qui m’a fait perdre mon travail, celui qui a ruiné ma réputation, qui a fait du mal à ma famille… C’est une étape importante du pardon. Il faut parvenir à se mettre à la place de l’autre.

Je me souviens d’une vidéo d’un procès aux Etats-Unis où l’on voyait le père de quelqu’un qui avait été assassiné qui disait au meurtrier devant les assises : « Je hais le système qui t’a mis une telle violence dans le cœur. A toi, je te pardonne, mais je hais ce système qui a généré une violence excessive qui a fait que tu as enlevé la vie de mon enfant. »
Cet homme faisait bien la différence entre le milieu marginal dans lequel cet assassin avait évolué et la personne. Comme vous le savez, on juge toujours des actes, on ne juge pas des personnes, c’est inscrit dans le droit français, européen, Anglo-saxon. On juge des homicides, des vols, des actes et non des personnes. On évalue et il y a une peine appliquée à la personne en fonction de l’acte.

Dans des cas moins dramatiques, dans des tensions et des frictions, cela aide beaucoup de voir l’autre comme une personne pour rentrer dans une démarche de pardon : je me mets à la place de l’autre, et je me demande ce qui a fait que cette personne a eu cette réaction, a prononcé ces paroles. Cela aide aussi à nous apaiser de rentrer dans cette forme d’empathie.

Quand on en arrive là, cela veut dire que le chemin de la réconciliation a été fait. Le cœur est en paix car on a mis un autre regard sur le mal, et c’est important de dire que nos gestes de réconciliation restent très modestes. Ce sont des gestes avant coureurs du moment où Dieu sera tout en tous. Que par moments, la colère puisse ressurgir, que de pensées mauvaises nous habitent, cela vient de la nature humaine, c’est une évidence. Ayons donc une attitude humble face à la réconciliation complète donnée par le Salut de Dieu. Je trouve que c’est beau que le Seigneur nous dise :

« Ce que vous aurez lié sur la terre sera délié dans les cieux.
Ce que vous avez délié sur la terre sera délié dans les cieux. »

Ce que je vis ici bas retentit dans l’Éternité. D’où l’importance de la médiation : faire appel à deux ou trois témoins, puis à l’église, de façon à se faire aider si on n’y arrive pas directement.

Nous allons alors demander cette grâce particulière d’être attentif à l’autre, à prendre soin de l’autre, au point d’être poussé à lui dire, par amour, de changer de comportement, mais aussi dans le cas où l’on a reçu une blessure intérieure – on sait bien que la vie nous amène parfois à traverser des souffrances imprévues – que l’on puisse avoir ce regard différent et cette conviction qu’à mesure que l’on pardonne, il y a quelque chose du Royaume de Dieu qui arrive, ici et maintenant,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Ézéchiel 33,7-9.
  • Psaume 95(94),1-2.6-7ab.7d-8a.9.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 13,8-10.
  • Évangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu 18,15-20 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.

Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.

En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »