Texte de l’homélie
« À d’autres personnes - et c’est dit au pluriel dans un psaume - il est dit : "Ne touchez pas à mes christs. »
Ne trouvez-vous pas ça bizarre ?
Et aujourd’hui, ce titre est appliqué à quelqu’un qui n’est même pas du peuple de Dieu, un païen, à Cyrus :
« Ainsi parle le Seigneur à son messie, à son christ, à Cyrus. »
Cela aussi peut nous étonner. Qui est Cyrus ? Je vous fais un petit rappel : vous vous souvenez que le peuple hébreu a été emmené en captivité par Nabuchodonosor en Babylonie. Là-bas, il y a souffert. Et puis, quelques 60-70 ans après, ce peuple a été libéré par Cyrus qui a remporté la victoire sur Nabuchodonosor.
Mais voilà, la politique de Cyrus était complètement différente de celle de son vaincu, puisqu’il permettait au peuple captif, finalement, de revenir chez lui, de retrouver son patrimoine, de reconstruire ses édifices et, pour le peuple d’Israël, de rebâtir ce temple.
Evidemment, c’était de la part de Cyrus une habile façon de se concilier les bonnes grâces des peuples vassaux, d’éviter les révoltes.Cependant, de là à l’appeler Messie, c’est un peu problématique. C’est pourtant ce que fait le prophète le prophète Isaïe. Pourquoi le fait-il ?
Pourquoi Cyrus est-il appelé le Messie ?
En fait, Isaïe ne s’adresse pas du tout à Cyrus, allant lire ces obscurs prophètes d’un peuple encore plus obscur ? Non, Isaïe s’adresse à son propre peuple, en lui disant ceci : "Cyrus est loin du Seigneur, c’est-à-dire qu’il est dans la main de Dieu, que tout pouvoir vient du Seigneur ». Il veut prémunir ainsi son peuple contre une tentation d’idolâtrie : idolâtrer un pouvoir bienveillant et qui, de plus, a vaincu.
Isaïe fait dire au Seigneur ces paroles sont fortes qui s’adressent à Cyrus :
« Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre »
« Or, moi pas de Dieu, c’est moi qui t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, c’est moi qui t’ai rendu puissant ! »Voilà, les choses sont dans l’ordre : la gloire est à Dieu, rendons à Dieu ce qui est à Dieu !
Et finalement, rendre un juste honneur à Cyrus - ce roi libérateur - c’est aussi honorer Dieu.La boucle est bouclée, si je puis dire. Et c’est ce que va nous dire l’Évangile à sa façon. Toute justice se rapporte finalement à Dieu.
Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, et n’ayez crainte, en rendant à César ce qui est à César, vous rendez à Dieu ce qui est à Dieu.
« Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si cela ne t’avait été donné d’en haut… »
Ce que Jésus dira à Pilate, Il le dit d’abord en d’autres termes à César dit Jésus à Pilate.
Car, finalement, voilà ce qu’est la justice : rendre à chacun ce qui lui est dû. Rendre à Dieu ce qui lui est dû.
Qu’est-ce que la vertu de religion
La justice à portée de main
Voilà ce qui s’appelle la vertu de religion, on l’a beaucoup oublié…. La vertu de religion, c’est rendre à Dieu autant qu’on peut. Alors, évidemment, on ne pourra pas égaler la grandeur de Ses bienfaits, mais notre pratique dominicale, nos prières quotidiennes, notre devoir d’adoration, voilà qui constitue le contenu de notre vertu de religion.
C’est justice, mais parfois les Chrétiens voudraient s’en tenir à cette unique vertu de religion. Or, la justice est beaucoup plus large. Ne nous contentons pas de nos pratiques de piété pour nous tenir quittes de cette justice, car à qui devons-nous rendre ce qui est dû ? À nos parents, à nos enfants, à nos collaborateurs, que sais-je encore, à la terre elle-même.
Voilà pour cette première remarque.
La justice lorsqu’elle est plus éloignée
Deuxième remarque, reconnaissons que les devoirs de justice sont plutôt faciles quand tout est clair. Rendre à ses parents l’honneur qui leur est dû, c’est évident. L’éducation aux enfants que nous avons mis au monde, c’est évident aussi.
Mais la justice, vous le savez bien, est souvent à rendre dans des contextes beaucoup plus complexes. On ne sait pas forcément ce qui revient à chacun et, par là même, on ignore où se trouve l’injustice, et nous la commettons par ignorance.
Et c’est un point qui peut être très grave.Vous voyez, le roi Saint Louis était un symbole de justice. On a cette image d’Épinal qu’on a apprise à l’école, en tout cas pour certains : le roi Saint Louis sous son chêne à Vincennes rendant ses verdicts.
Nous savons peut-être moins que son souci de justice était beaucoup plus large. Il menait des enquêtes très poussées pour savoir quelles étaient dans son royaume les terres ou les biens mal acquis par lui-même ou par ses prédécesseurs et pour pouvoir les restituer à qui de droit.
Certains le disait, il avait cette passion de restituer. Et pour cela, il a dû enquêter, il a dû travailler, il a dû réfléchir. Et poursuivons. Est-ce qu’on enquête, nous aussi ? Parce que, on peut se poser cette question : où suis-je menacé de commettre l’injustice ? Quelles sont mes ignorances en la matière ? C’est très concret, chers frères et sœurs.Comment appliquer la justice dans notre vie quotidienne ?
Dans notre consommation quotidienne, peut-on tout acheter ? Lorsque nous achetons des biens de consommation, souvent extrêmement bon marché, on peut se demander ce qu’ils ont impliqué pour leur fabrication en termes de conditions de travail dégradantes, de salaires misérables…
Prenons l’exemple de nos habits, ces jeans délavés. Bien souvent, ils ont été réalisés à l’aide de solvants extrêmement toxiques qui ont causé la maladie ou la mort de bien des ouvriers, et ça, on l’ignore, on nous on le cache d’une certaine façon…
Et cette enquête, elle doit s’étendre plus loin encore. Vous le savez peut-être, dans sa dernière encyclique, le pape Léon nous dit ceci :
« Les injustices, et bien, elles ne naissent pas seulement de mauvais comportements individuels, elles naissent de structures, de mécanismes d’ordre économique et culturel qui vont produire presque automatiquement des inégalités, des traitements inhumains. »C’est ce que Saint Jean-Paul II a appelé les « structures de péché ».
Et le Saint Père poursuit en expliquant que ces structures exigent un engagement de conversion personnelle et sociale.Ces structures peuvent nous soumettre et nous pouvons y collaborer bien malgré nous parfois. Elles exigent donc un discernement pour commencer : sommes-nous impliqués d’une manière ou d’une autre dans la dégradation d’un homme, non par malice, mais par ignorance, jusqu’à en devenir, à force ?
Ce fut le point de départ de la conversion sociale, pourrait-on dire, d’un grand saint d’Amérique du Sud, Saint Alberto Hurtado, ce jésuite chilien du début du XXe siècle qui a beaucoup inspiré le pape François. Tout a commencé par une question : il va à l’opéra et son regard se porte non seulement sur la scène, mais aussi sur la salle. Il voit ces costumes magnifiques, il voit ces boutonnières ouvragées avec beaucoup de soin.
Il se pose cette question : « Combien coûte une boutonnière ? » Une question naïve, triviale, si je puis dire… Il enquête et il va rencontrer les couturières qui travaillent 15 heures par jour dans des conditions terribles.
Ainsi, il va commencer ce travail de réhabilitation de cette classe ouvrière, justement. Il va s’employer à les protéger de cette déshumanisation.
Là aussi, il enquête avec une saine curiosité qui va permettre le rétablissement de la justice.L’Amérique du Sud est certes un peu loin, et ce sont des habits de luxe. Mais beaucoup plus proches de nous, nos six jolis smartphones que nous changeons parfois un peu trop volontiers…
Une défi pour notre civilisation contemporaine
Permettez-moi le rappel de quelques détails précis que vous connaissez peut-être : pour concevoir un seul smartphone d’environ 200 gr, il est nécessaire d’extraire plus de 200 kg de matières premières, en gros plusieurs tonnes de roches et de sols mises en œuvre.
Extraits ces minerais la plupart du temps dans des pays en guerre comme le Congo, où la protection sociale est absolument inexistante, où des enfants travaillent plus de 10 heures par jour.
C’est là aussi, par notre négligence parfois, une manière que nous avons de collaborer à cette injustice.Une autre injustice qui nous menace, plus ou moins passivement, c’est un usage ébloui et aveugle de l’intelligence artificielle. Voilà pourquoi notre Saint-Père a écrit cette magnifique encyclique Magnificat hominitas, « Magnifique humanité.
L’IA est une aide superbe, mais qui peut séduire au point qu’on puisse y recourir systématiquement pour tous nos besoins, voire pour tous nos loisirs. Mais derrière la gratuité et la facilité du service, qu’est-ce qui est en jeu ?
Quelle éthique, parfois extrêmement douteuse, se cache derrière les algorithmes qui dirigent tout cela ? C’est très opaque, nous dit le Saint-Père. Plus grave encore, avons-nous présent à l’esprit l’énergie consommée pour une seule requête, l’eau utilisée pour refroidir ces gigantesques data centers qui vont s’implanter un peu partout ?Savons-nous bien comment fonctionne aussi le processus d’apprentissage profond, le deep learning ? Tous les prompts qui finalement sont régulés par ces ouvriers du clic qui doivent avaler des contenus indéfinis de messages pour pouvoir les orienter dans le bon sens, si je puis dire, et qui doivent parfois s’exposer à des images extrêmement violentes, voire extrêmement obscènes, cela existe, et ce sont des millions de personnes dans des zones défavorisées.
Cependant, il ne s’agit pas de refuser ce progrès, mais d’en limiter notre consommation avec une rigueur absolue. Toute utilisation naïve pour le pur divertissement, par exemple, est coupable d’une certaine façon.
Chers frères et sœurs, sortons de cette naïveté, de ce confort, et retenons peut-être trois choses :
- la justice à laquelle nous exhorte l’Évangile implique donc cette enquête, comme les saints l’ont fait, Saint Louis, Alberto Hurtado, comme le pape Léon nous y exhorte.
- Deuxième point : la recherche de la sobriété comme principe de précaution. Encore et toujours, les saints pères de ces derniers temps ne cessent de nous le rappeler.
- Et puis, dernier point : cette ferme conviction que toute justice se rapporte à Dieu et que toute injustice le meurtrit. Alors, veillons sur l’homme et ne contristons pas Dieu,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 45,1.4-6.
- Psaume 96(95),1a.3.4-5b.7-8a.9a.10ac.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens 1,1-5b.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,15-21 :
Alors les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode :
« Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens.
Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? »
Connaissant leur perversité, Jésus dit :
— « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ?
Montrez-moi la monnaie de l’impôt. »
Ils lui présentèrent une pièce d’un denier.
Il leur dit :
— « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? »
Ils répondirent :
— « De César. »
Alors il leur dit :
— « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »