Texte de l’homélie
Nous inaugurons aujourd’hui la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette initiative est portée par le Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens. Un « dicastère » étant l’équivalent d’un ministère au Vatican. Ce qui est intéressant, c’est que les relations avec le Judaïsme dépendent de ce même dicastère, et non celui qui est chargé du dialogue interreligieux.
Souvent, nous faisons la différence entre l’œcuménisme et le dialogue interreligieux. L’œcuménisme, c’est la relation entre ceux qui s’affirment comme disciples de Jésus, alors que le dialogue interreligieux, c’est la relation avec les autres religions qui ne se reconnaissent pas en Jésus-Christ. Pourquoi alors le lien avec le judaïsme est-il rattaché au dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens et non pas dans celui qui invite aux liens avec les autres religions ?
Le lien avec le judaïsme est quelque chose de tout à fait singulier. Le Christ, la Sainte Vierge et les apôtres étaient juifs ; notre foi s’est enracinée dans cette histoire. Mais il existe une raison plus profonde : le judaïsme porte en lui la peur de tout ce qui peut apparaître comme idolâtrie. L’idolâtrie, c’est de mettre quelque chose ou quelqu’un à la place de Dieu., de penser qu’il y a qu’une seule manière de voir ou d’envisager les choses. L’archétype de l’idolâtrie c’est la tour de Babel., où l’on a cherché à bâtir un chemin unique pour aller vers Dieu, une seule manière pour atteindre les cieux. Dans le domaine laïc, les grandes idéologies mortifères du XXᵉ siècle ont été des idolâtries précisément parce qu’elles érigeaient leur vision comme LA vision absolue. La devise du nazisme, « Ein Reich, ein Volk, ein Führer » (un empire, un peuple, un chef), en est l’illustration : lorsque l’être humain érige l’uniformité comme l’absolu, cela s’achève dans un bain de sang, sous prétexte d’unité du genre humain.
Le judaïsme, au contraire, souligne avec force que la diversité et l’altérité sont les signes de la présence de Dieu sur la Terre. Un dicton populaire dit avec humour que quand il y a deux juifs, il y a au moins quatre opinions différentes. En liant le judaïsme à la prière pour l’unité des chrétiens, l’Église nous donne un logiciel : accepter l’autre dans sa différence. est la condition sine qua non de la communion. Il n’y a pas qu’une seule manière d’être chrétien, il y a d’ailleurs quatre Évangiles. Il n’y a pas non plus une seule manière d’être catholique ou d’être paroissien. Sans cette diversité, l’Église ne serait plus une église mais une secte.
L’altérité comme chemin de communion
Le choix d’unir ces deux réalités au sein du même dicastère est assez prophétique. Accepter que l’autre soit différent de soi oblige à sortir de sa zone de confort et à passer du connu à l’inconnu. Les autres disciples de Jésus, qu’ils soient protestants, orthodoxes ou évangéliques, confessent Jésus comme Seigneur, mais ils s’expriment et vivent leur foi différemment de nous. Au sein même de l’Église catholique, nous devons veiller à ne pas céder à la tentation du monolithisme. On imagine aisément que lorsqu’un pape est élu, sa crainte majeure soit le schisme ou la division, d’où un désir profond de préserver l’unité. Cependant, cette réalité-là ne doit pas nous empêcher de dire qu’à l’intérieur même de l’Église, il y a une variété.
Nous touchons ici à une clé théologique essentielle qui découle de la Trinité. Qu’est-ce que La Trinité, sinon la différence des personnes divines vécue dans une communion et une unité parfaites ? L’unité n’est donc pas l’uniformité. Prier pour l’unité des chrétiens, nous invite à élargir notre horizon, au-delà de notre seule manière de concevoir le Seigneur ou d’interpréter les Écritures. C’est une démarche qui doit nous interpeller. Accueillir l’altérité exige de sortir de sa zone de confort .
Cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens nous invite à méditer sur l’association de l’unité et de la différence, cette dernière est une des conditions de la communion. Pourtant nous pensons souvent l’inverse : nous voyons la différence comme une menace. Nous nous rassurons quand tout le monde pense de la même manière, retombant ainsi dans le travers idolâtre de la tour de Babel. À ce sujet, la tradition juive rapporte une parabole spirituelle : la tour de Babel historique n’existe plus ; un tiers s’est enfoui dans la terre, un autre tiers a été emporté par le vent, mais le dernier tiers reste enfoui dans le cœur de chaque être humain.
Sortir de la toute-puissance
Nous portons tous en nous cette tentation de la toute-puissance, qui consiste à décréter que notre point de vue est le seul valable. Prier pour l’unité des chrétiens, c’est évidemment rentrer dans un combat spirituel. Certes, l’histoire de l’Église a connu des affrontements tragiques, comme la Saint-Barthélemy, où les passions politiques se sont mêlées aux querelles religieuses. Mais aujourd’hui, en tout cas, les relations entre les chrétiens se sont apaisées grâce à Dieu, mais c’est un combat intérieur.
Il s’agit de sortir de la toute-puissance, que Jésus a affrontée au désert à travers les trois tentations. Le démon lui propose d’abord de changer les pierres en pain, puis de lui donner tous les royaumes de la terre s’il se prosterne devant lui. Enfin, la tentation la plus redoutable et la plus diabolique intervient au pinacle du temple, lorsque le démon utilise la parole même de Dieu pour pousser le Christ à se jeter dans le vide, en lui rappelant que :
« Les anges le porteront sur leurs mains » (Mt 4,6)
Tenter le Christ avec l’Écriture s’avère d’une subtilité redoutable.
Cette semaine nous offre l’occasion de repérer où se niche cette volonté de puissance et d’orgueil dans nos propres vies, et d’observer comment elle fragilise nos relations et engendre la division. Si nous regardons l’Histoire de l’Église, les divisions étaient toujours liées aux toutes-puissances. Avec les orthodoxes, au niveau théologique, il y a les sept sacrements, il y a la sainteté. La rupture historique est née d’une question de pouvoir : qui doit diriger ? Est-ce le pape ou le patriarche orthodoxe ? C’est le vieux débat qui agitait déjà les apôtres lorsqu’ils se demandaient qui était le plus grand. Jésus avait alors placé un enfant au milieu d’eux en déclarant :
« Si vous n’accueillez pas le royaume de Dieu comme un enfant, vous n’y entrerez pas. » (Mt 10,15)
Un appel à la conversion
Examinons nos propres tensions relationnelles : quelle part y prend notre désir de dominer, de diriger ou d’imposer notre point de vue ? Ce manque d’humilité fait reculer le Royaume de Dieu., car ce Royaume progresse uniquement par la communion.
« Dieu est amour » : là où il y a l’amour, Dieu est présent. Imposer son point de vue brise la communion et empêche la parole de Dieu de porter du fruit.
Cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens est une formidable opportunité de conversion. À quelques semaines du carême, elle anticipe ce dépouillement en nous invitant à identifier notre propre besoin d’emprise sur autrui.
Demandons au Seigneur la grâce particulière dans cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, d’avoir cette sagesse du judaïsme qui, au contraire, voit la différence, l’altérité, comme une condition de la présence de Dieu. Il est très beau de voir comment les maitres du judaïsme débattent et confrontent vigoureusement leurs interprétations des Écritures, tout en se réjouissant de cette pluralité, y voyant le signe évident que le Seigneur chemine avec eux. Ce fonctionnement bouscule notre logique habituelle, mais nous avons beaucoup à apprendre de cette approche. Faisons de la différence la condition de l’avènement du Royaume auquel nous aspirons afin de devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 49,3.5-6.
- Psaume 40(39),2abc.4ab.7-8a.8b-9.10cd.11cd.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 1,1-3.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 1,29-34 :
En ce temps-là, voyant Jésus venir vers lui, Jean le Baptiste déclara :
« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était.
Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. »
Alors Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui.
Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : “Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.” Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »