Texte de l’homélie
Dans la première lecture, nous avons écouté un extrait du livre du prophète Sophonie. C’est un livre contrasté, mêlant des paroles très dures à des paroles d’encouragement envers Jérusalem. Pour comprendre un peu le contexte, un bref rappel historique s’impose. Au VIIe Siècle avant Jésus-Christ, le roi Josias, à l’âge de huit ans, monte sur le trône après l’assassinat de son père. Face à la puissance du royaume d’Assyrie voisin, dont la capitale est Ninive, Israel traverse une période de profonds troubles géopolitiques. La tentation est grande de choisir la voie de la soumission politique et de devenir les vassaux de cette superpuissance.
C’est dans ce contexte que le prophète Sophonie intervient de manière tranchante. Il prévient le peuple : s’allier aux Assyriens revient à adopter leurs coutumes, leur culture, leur mode de vie, leurs vêtements, mais aussi et surtout leur religion et leurs idoles. En agissant ainsi, Israel renierait sa spécificité profonde : celle d’être le peuple de l’Alliance.
Sophonie oppose alors une parole de condamnation envers les partisans de cette stratégie géopolitique à une parole de réconfort dédiée aux humbles et aux petits. En hébreu, ces humbles du pays sont appelés les Anawim, un terme qui veut dire littéralement « les courbées », c’est-à-dire ceux qui fléchissent le genou devant le Seigneur et lui font une confiance totale. Le prophète les encourage à refuser les idoles de Ninive et à demeurer fidèles à l’Alliance.
L’inversion des valeurs comme fil rouge
Si nous cherchons un fil conducteur à travers les lectures de ce dimanche, c’est précisément cette inversion des valeurs. Le salut et le soutien divins ne reposent pas sur des alliances humaines stratégiques ou sur la puissance matérielle, mais sur la confiance absolue placée en Dieu. À l’inverse, ceux qui préfèrent se calquer sur le vainqueur et adopter ses idoles s’exposent à la colère divine pour avoir rompu l’Alliance.
Cette même inversion des valeurs traverse la lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens. Saint Paul rappelle aux premiers chrétiens de Corinthe que Dieu n’a pas choisi les notables, les puissants ou les élites économiques et politiques pour bâtir son Église :
« Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort. » (1 Co 1, 27)
Parmi eux, il y a peu de sages selon les critères humains, peu de puissants, peu de gens de haute naissance. Dieu opère ce choix radical pour l’avènement de son Royaume afin :
« qu’aucune chair ne puisse s’enorgueillir devant le Seigneur » (1 Co 1, 29)
Ce changement de paradigme bouscule notre manière d’envisager le monde et nos propres existences. Trop souvent, nous vivons sous le regard des autres, cherchant à mettre en avant ce qui a de la valeur aux yeux de la société tout en cachant nos propres fragilités pour paraître parfaits. Or, la sagesse du royaume est contre-intuitive : elle consiste précisément à accueillir ce qui est fou ou faible aux yeux du monde . Tout comme il était contre-intuitif pour Sophonie de refuser l’alliance assyrienne, il peut sembler paradoxal que l’Église primitive se soit construite avec des personnes simples, fragiles ou marginalisées. Pourtant, c’est bien ainsi que le Royaume progresse.
Les Béatitudes : l’enseignement de la montagne
Nous retrouvons cette inversion dans le texte des Béatitudes. Lorsque Jésus gravit la montagne, ce geste fait immédiatement écho à Moïse recevant les tables de l’Alliance. Jésus s’assied, adoptant la posture traditionnelle du maitre qui enseigne, mais aussi celle du disciple qui se met à l’écoute. Il s’adresse à des hommes simples, sans grande culture ni statut social, et pose sur eux un regard qui dépasse leurs limites pour en révéler la beauté intérieure.
La première des béatitudes résume l’ensemble de son message :
« Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3)
C’est la seule des béatitudes qui est conjuguée au présent. Cette pauvreté de cœur, c’est cette manière de voir les choses d’une manière non pas humaine, mais d’une manière spirituelle, contemplative. C’est de savoir compter sur le Seigneur. C’est cela qui fait que le Royaume advient, qu’il est déjà là.
Cela nous demande une conversion, car ce n’est pas du tout intuitif pour chacun d’entre nous. Car notre premier réflex humain nous pousse spontanément à nous ranger du côté des plus forts. Si nous devions constituer un comité ou une équipe, nous chercherions naturellement des personnes solides, influentes ou dotées d’un carnet d’adresses fourni. Certes, ces compétences sont utiles et il est nécessaire que les forts soutiennent les faibles. Cependant, notre manière de discerner souffre souvent d’un biais : nous cherchons le plus souvent des personnes qui nous ressemblent.
Les lectures d’aujourd’hui nous mettent en garde contre cette tendance. Si une communauté ne rassemble que des personnes jugées fortes, influentes et cultivées, elle cesse d’être un signe pour le monde, car le monde fonctionne déjà selon ces seuls critères d’efficacité. Pour être un véritable témoignage de Royaume, l’Église doit manifester une diversité. qui intègre pleinement la vulnérabilité. Nous ne devons pas craindre d’accueillir des personnes plus fragiles, sur lesquelles il est parfois plus difficile de compter, car c’est précisément en faisant une place aux plus petits, à l’image de Jésus, que nous permettrons au Royaume de Dieu de grandir.
Cultiver la terre de l’humilité
Ce discernement s’applique également à notre vie intérieure. Nous devons nous demander quelle place nous accordons à nos propres limites. Sommes-nous assez simples pour reconnaitre et ouvrir nos vulnérabilités aux autres ? Dans la vie fraternelle ou communautaire, les fragilités de caractère, de santé, ou intellectuelles finissent toujours par se voir. Mais c’est précisément à travers cette simplicité partagée que la beauté d’une âme se révèle et touche les cœurs.
Le véritable témoignage du Royaume consiste à choisir la fragilité là où tout le monde recherche la puissance. C’est une exigence spirituelle de chaque instant.
Demandons au Seigneur la grâce d’être des Anawim, des courbés, de cultiver l’humilité. Rappelons-nous que dans le mot « humilité » il y a la racine humus, qui signifie la terre. C’est cette bonne terre de la parabole du semeur, celle qui accueille le grain, le protège des ronces et lui permet de porter du fruit au centuple. En acceptant nos faiblesses et en accueillant celles des autres, nous transformons notre cœur en une terre féconde, capable de faire de nous les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre de Sophonie 2,3.3,12-13.
- Psaume 146(145),7.8.9ab.10b.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 1,26-31.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 5,1-12a :
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »