Homélie du 8e dimanche du Temps Ordinaire

4 mars 2019

« Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces. »

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Texte de l’homélie :

« Frères bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue. »

Cette semaine, j’ai été très frappé par les remontées des uns et des autres sur le texte de la semaine dernière qui nous demandait :

« Soyez miséricordieux comme votre père est miséricordieux.
Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent… »

Et j’étais étonné parce que, les fidèles ayant assisté à la messe dans différents endroits, ils ont été frappés, comme s’ils prenaient conscience que – même s’ils se donnaient de la peine pour essayer de comprendre et de vivre ces paroles, ils avaient ce désir de prendre une part plus active.

Aujourd’hui dans l’Évangile, après avoir été enseignés par Jésus sur le contenu du Royaume de Dieu, de l’œuvre de Dieu qui est miséricorde – souvenez-vous de la définition que le Pape François donne de Jésus : « Il transmet le visage de la miséricorde du Père » - Jésus ne va plus parler en langage clair, mais en paraboles : Il va nous parler de l’attitude du disciple, comment nous rentrons, comment nous suivons, comment nous sommes impliqués, engagés dans ce message que Jésus nous donne. Ainsi, il nous parle des aveugles :

« Comment un aveugle pourrait-il guider un autre aveugle ? »

Si vous avez un tout petit peu de mémoire biblique, vous allez savoir que ce thème de l’aveuglement, celui de la lumière qui et donnée est ce est la vocation spécifique du peuple d’Israël, et ainsi par extension, de l’Eglise. Ce sont les grands texte d’Isaïe dans le Chant du serviteur :

« Je t’ai façonné, je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, la lumière des nations pour ouvrir les yeux des aveugles. »

Et vous savez que dans l’Évangile de Marc que l’on a lu ces temps-ci, les différentes parties, les différentes sections sont rythmées par la guérison d’aveugles, et à la fin, on voit les disciples qui ont de la peine à rentrer dans l’intelligence de ce que Jésus veut dire.
La première guérison est progressive : ils voient d’abord les gens comme des arbres. Puis, quand ils comprennent que Jésus est le Messie, c’est une guérison soudaine et plénière. C’est la vocation d’Israël d’être cette lumière.
Alors, le disciple est appelé à être lumière : souvenez-vous au début du discours sur la montagne, Jésus dit :

« Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre.
Et si la lumière ne brille pas, elle ne sert à rien ; si le sel s’affadit, il est bon à être jeté au four. »

Et c’est ce que Jésus nous dit ici aussi : le disciple est appelé à être voyant, à voir de cette lumière du Seigneur.
L’Évangile de Matthieu reprend cette même parabole au sujet des Pharisiens, et ici, c’est dit de nous, les disciples, de ceux qui veulent suivre Jésus : « Sois, porte cette lumière que tu as entendue. »

Quelqu’un a été profondément marqué par cette lumière : C’est Paul. Lorsqu’il raconte sa conversion, il fait preuve de cette intelligence, il rapporte ce désir de tout Juif – et de tout Chrétien aujourd’hui – d’apporter la lumière.
Mais, porter cette lumière demande une première expérience, comme pour Paul : il faut être marqué de cette lumière. Et elle est tellement forte qu’il va devenir aveugle. Aveugle de sa manière habituelle de voir, aveugle parce qu’il voyait les Chrétiens comme ses ennemis, et Jésus va lui montrer que finalement, ils sont ses frères. Et on retrouve l’enseignement de Jésus :

« Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent… »

Quel changement ! Et Saint Jean va dire dans le cas d’une rencontre avec quelqu’un :

« Ne te dérobe pas à ta propre chair… »

Nous sommes un seul corps, et si les membres viennent à guerroyer l’un l’autre, c’est la fin du corps !

Saint Paul nous montre qu’avec cette lumière, le Seigneur va lui donner de voir « à neuf ». C’est l’expression qu’il emploie dans son deuxième récit. C’est pour lui une création nouvelle et cela va lui donner de naître de nouveau. Il va d’ailleurs recevoir le baptême.
C’est cette lumière que nous recevons nous aussi du cierge pascal au jour de notre baptême : chacun est porteur de lumière. Et au jour de notre sépulture, on ranimera cette flamme – qui sera normalement restée allumée tout le temps. C’est un symbole, car, plus que de tenir un cierge à la main, nous devons être nous-mêmes cette lumière.

Mais comme nous dit Saint Jean en reprenant les paroles de Jésus :

« Je suis venu pour un jugement, pour que ceux qui croient savoir, ceux qui voient découvrent qu’ils sont aveugles, et que ceux qui ne voient pas découvrent qu’ils sont voyants. »

Voici un cas de paradoxe évangélique, mais cela nous montre bien qu’il s’agit d’une création nouvelle, d’une rencontre, cette rencontre avec Jésus qui nous permet de nous laisser toucher par cette lumière, touchés par la miséricorde.
L’Évangile n’est pas un ensemble de bons sentiments et de bonnes idées auxquelles on adhère comme pour pourrait le faire pour un parti politique, mais il opère en nous une transformation car nous avons fait cette expérience d’être aimés, nous qui sommes pécheurs.

Alors, si nous sommes des pécheurs pardonnés, qui es-tu pour juger ton frère ? Et nous voici
arrivés à la paille et la poutre :

« Qui es-tu pour juger ton frère ? »

Cela est repris dans les évangiles ainsi que dans les épîtres de Saint Paul et de Saint Jacques. Comment peux-tu te mettre à la place du Seigneur, alors que la Seigneur Lui-même ne juge pas.
Ne voyons pas le jour de notre mort comme un examen, avec le verdict de la réussite ou au contraire de l’échec, mais plutôt comme cette rencontre avec la miséricorde dans laquelle nous sommes appelés à ouvrir notre cœur au Seigneur, à laisser la tendresse du Seigneur nous rejoindre et qui nous relève.
Ce royaume n’est pas pour demain : il est pour aujourd’hui. Dans cette parabole, Jésus nous parle du maître et du disciple :

« Le disciple n’est pas au dessus du maître, mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître. »

Si je suis chrétien, si vous êtes chrétien, ce n’est pas une option d’aimer son ennemi. Ce n’est pas quelque chose qui est réservé à Saint François d’Assise ou à tel autre Saint. C’est un appel pour notre quotidien. Comme Jésus qui est lumière du monde, nous sommes appelés à être porteurs de cette lumière.
Ainsi, demandons au Seigneur de rentrer activement dans cette démarche, de ne pas nous tenir dans le jugement. Et avec la parabole sur l’arbre qui est reprise aussi dans la première lecture, le Seigneur nous invite à faire attention à ce qui sort de notre cœur et qui est dit par la bouche, à nos paroles et à nous interroger comment nous parlons.
Dans la première lecture, on voit que le tri se fait immanquablement par la parole, que ce soit avec l’image du crible ou du four. Avec la parole, les petits côtés des hommes apparaissent au grand jour et on connaît leurs sentiments.

Et si Jésus parle de tirer du trésor de son cœur ce qui est bon de ce qui est mauvais, de cet arbre bon ou mauvais, ce n’est pas pour nous soumettre à un déterminisme, mais tout le chemin de la loi qu’Il nous propose est de nous laisser purifier, de laisser rendre notre cœur bon.
Mais attention : comme l’ont beaucoup pratiqué les moines en Orient et en Occident : « Attention à cette garde du cœur, pour laisser notre cœur être purifié, notre regard être bonifié. »

Notre cœur n’est purifié non pas par nos efforts, une bride que l’on se mettrait, mais par cette expérience de la miséricorde, parce que l’amour du Seigneur est plus grand que mes péchés, mes limitations, mes abrutissements. Ainsi, comme le fait le maître, chacun est appelé à voir les autres.
Si l’on appelle Dieu « Père », cela rejoint l’expérience des parents : ils savent que leur enfant est capable de plus. Ils attendent, ils sont ouverts et ne le réduisent pas aux petites bêtises et aux échecs que commentent leur enfant : ils savent qu’en lui, il y a un germe de vie, une semence qui va se déployer comme un grand arbre.
Quel malheur quand les parents perdent ces « illusions » - ou plutôt ce regard qui donne vie – quand on le perd pour ses enfants, quand on le perd pour le prochain, quand on le perd envers ceux qui sont donnés de croiser et qui attendent – secrètement bien sûr – d’être confirmés dans l’existence,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de l’Ecclésiastique 27,4-7.
  • Psaume 92(91),2-3.13-14.15-16.
  • Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 15,54-58.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 6,39-45 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples en parabole :
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ?
Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître.

Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ?
Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil”, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère. »

Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.
Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces.

L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais : car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »