Homélie du 11e dimanche du Temps Ordinaire

16 juin 2026

« La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux.
Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. »

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Texte de l’homélie

Chers frères et sœurs,

J’aimerais pour commencer évoquer une personnalité politique décédée ces derniers jours - je pense pouvoir dire - assez aimée des Français : Madame Chirac. Je ne m’arrête pas à ce que certains pourraient qualifier d’une forme d’élégance morale. Mais je m’attache à un autre point. Sa fille Laurence… c’est une jeune fille atteinte d’anorexie mentale, qui tente plusieurs fois de se mettre fin à ses jours. Bernadette songera à fonder une maison, la maison de Solenn, qui a pour mission d’accompagner la santé mentale des adolescents.

Voilà : l’armure de cette grande dame s’est fendue, une souffrance secrète l’a pénétrée et elle a fondé cette œuvre. Il y a là une belle histoire humaine : une blessure - cette jeune fille dont la santé mentale est si précaire - une compassion profonde pour cette jeunesse en détresse, et la résolution d’y porter remède autant que l’on peut…

Ce fait de société semble pouvoir éclairer l’Evangile du jour. Car, par quoi commence-t-il ?

Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger.

Jésus est saisi de compassion par ce peuple sans pâturage, s’aventurant vers des barres rocheuses mortelles… Et cette compassion conduit Jésus à lancer des missionnaires, pour qu’ils soient ses bergers.

Or si nous voyons bien, ces brebis sans berger, ce peuple déboussolé, qui marche à contre sens, cela pourrait être aussi notre monde, notre occident, notre pays… Mais qui aujourd’hui en aurait pitié ? ne regarde-t-on pas souvent avec une sorte de rancœur cette civilisation décadente, incapable de faire régner l’ordre dans ses rues, de renouveler ses générations, d’enseigner comme il convient, de transmettre les vertus, de préserver la création ? Alors on est souvent plus pris de dégoût que de compassion.

Ne nous y trompons pas, Jésus aurait pu prendre en horreur ces brebis sans berger plus qu’en pitié. Car, Il sait ce que Lui coûtera cette compassion, et où elle Le mènera : jusqu’à la croix.
Il maintiendra ferme cette sollicitude pour ce monde malfaisant :

« Père, pardonne-leur, ils ne savent ce qu’ils font. »

Dans la deuxième lecture, Saint Paul nous brosse en quelques traits le portrait de ce monde égaré :

« Nous n’étions encore capables de rien. »

C’est-à-dire du néant, capables seulement d’anéantir :

« Nous étions les ennemis de Dieu… »

Et en s’adressant aux Romains, il ajoute, citant Isaïe :

« Tous, ils sont dévoyés ; tous ensemble, pervertis : pas un homme de bien, pas même un seul… ils ne connaissent pas le chemin de la paix. » (Rm 3,12 citant Is 59,7-8)

Alors, devant un monde si perverti et déréglé, quelle est la grande tentation ? C’est de ne plus l’aimer, c’est de ne plus en avoir compassion, c’est de le condamner.
Au sortir de la guerre et ses atrocités, après avoir couvert le procès Eichman à Jérusalem pour le Newyorker, Hannah Arendt était d’une lucidité absolue à cet égard : selon elle, il s’agissait pour sa génération de ne pas prendre le monde en haine. Et elle projetait d’écrire un livre significatif pour conjurer cette tentation : Amor mundi, L’amour du monde. Vous l’avez compris, il ne s’agit pas de cet amour du monde dont parle Saint Jean, « n’ayez pas l’amour du monde », mais celui que le Christ évoque :

« Je ne suis pas venu pour condamner, mais sauver le monde. »

Mais, comment sauver si on n’aime pas ? Car cette haine peut se dissimuler de bien des façons : il y a une légitime mise à distance d’un monde peccamineux, pour ne pas se laisser entraîner, mais cela peut virer à un isolement absolu, celui du pharisaïsme que Jésus condamne - non pas tant pour son hypocrisie que pour cette séparation qu’il veut établir d’avec le peuple.
Il peut y avoir une forme de moralisme que dénonçait Péguy qui nous retranche dans un superbe isolement :

« Le moralisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. Et nous, nos mains calleuses, nos mains nouées, nos mains pécheresses, nous avons quelquefois les mains pleines. Le moralisme ne veut pas se salir les mains. C’est la grande tentation, le grand orgueil, la grande pureté des clercs, des intellectuels, des spéculatifs. Ils aiment mieux ne pas agir du tout que de risquer de commettre une erreur ou de commettre une faute.
Ils préfèrent garder leur système intact plutôt que de le frotter à la réalité.

Or c’est tout le rebours de l’attitude missionnaire :si le missionnaire n’est pas blessé, affecté par le monde, alors il sera sans zèle, il pourra être un fonctionnaire, guère plus…

Voyons les grands missionnaires : un saint Jean de Dieu qui crée les frères hospitaliers : il fut lui-même enfermé dans un asile psychiatrique, il y découvrit alors l’insondable misère, et il fonda son ordre.
Regardons un saint Dominique : sa détresse n’est pas feinte quand il passe les nuits en pleurs en disant : « que vont devenir les pécheurs… ». Quelle extraordinaire maturité dans l’amour que d’être pris de compassion pour un être simplement parce qu’il est pécheur… Et il lance ses frères prêcheurs sur les routes pour délivrer les hommes de l’erreur et de l’hérésie
Quand à notre Père Lamy, il fait l’expérience, en son cœur, en sa chair, de la détresse des jeunes de banlieue, et il ne cessera de vouloir leur venir en aide par tous les moyens.
Voilà ce qui met en route ces géants de sainteté.

Mais Il nous enseigne aussi le chemin, chacun pour sa part. Tout peut être prétexte à faire une brèche en notre cœur. Si nous ne sentons guère touché, guère affecté, il suffit parfois de s’approcher, d’entretenir une amitié avec une personne qui n’est pas de notre milieu, qui n’est pas de notre pays, de notre religion. D’autres horizons s’ouvrent, des malheurs insoupçonnés peuvent se dresser et le cœur en être ébranlé.

J’écoutais le témoignage d’une détenue lors de la visite du pape dans une prison d’Espagne : quelques mots admirables de simplicité, de vérité, de détresse, tout un destin en quelques mots, tout un monde nouveau surgissant pour ceux qui ont été plus préservés par la vie.

Mais ce n’est pas encore cela qui fait le missionnaire. Il ne lui suffit pas de compatir : il faut une compassion plus profonde, plus fondamentale encore. Il faut compatir non à la détresse mais à la joie, ne faire plus qu’un avec la joie de Dieu. Car le missionnaire doit avoir les yeux fixés sur la gloire, sur la joie du paradis qu’il annonce à tous, sur ce Royaume des cieux tout proche.
Il doit user de signes que lui confie Jésus :

« Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. »

Oui ces signes sont comme des irruptions furtives de la gloire dans notre monde. Le missionnaire est conscient des détresses du monde, mais aussi de la puissance de la grâce ; il ne doit jamais oublier un de ces deux termes, au risque d’éteindre la flamme missionnaire.

Demandons à la Vierge Marie Notre Dame des Apôtres, de nous accompagner sur ce chemin, de ne pas nous fermer à la misère humaine, de ne pas oublier de nous enraciner dans la gloire de Dieu.
Alors notre vie pourra porter du fruit,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de l’Exode 19,2-6.
  • Psaume 100(99),1-2.3.5.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 5,6-11.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 9,36-38.10,1-8 :

Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger.
Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. »
Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. Voici les noms des douze Apôtres : le premier, Simon, nommé Pierre ; André son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le publicain ; Jacques, fils d’Alphée, et Thaddée ; Simon le Zélote et Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra.
Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche.
Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. »