Homélie du 13e dimanche du Temps Ordinaire

29 juin 2026

« Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »

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Texte de l’homélie

Mercredi dernier, un jeune prêtre est venu célébrer une première messe dans cette chapelle. C’est un moment particulièrement émouvant quand on voit un jeune que nous avons connu depuis sa tendre enfance célébrer la messe et donner le pardon des péchés.

À la fin de la messe, il était proposé aux participants de venir recevoir la bénédiction à laquelle l’Église attache une indulgence plénière et aussi d’embrasser, pour ceux qui le voulaient, les mains consacrées par le saint chrême. Est-ce un geste excessif ?

Il me semble que l’évangile de ce jour nous aide à répondre. Cela correspond en effet assez bien au deuxième versant de l’évangile du jour qui souligne la dignité des missionnaires. Mais ce deuxième versant est précédé du premier qui traite des exigences de la mission. Dans une troisième partie, je m’efforcerai de voir l’interaction entre ces deux aspects.

Les exigences de la mission

Le passage d’Évangile que nous avons entendu se situe à la fin du discours de mission qui correspond au chapitre 10 de l’Évangile selon saint Matthieu. Juste avant ce passage, Jésus annonce que les missionnaires seraient persécutés et qu’ils ne doivent pas avoir peur de parler ouvertement.

La mission, ce n’est pas un passe-temps pour gens désœuvrés, ce n’est pas une activité de loisirs ! Il nous invite clairement à ne pas être des dilettantes. Il s’agit d’être « saisi par le Christ » comme d’un feu intérieur qui inspire tous les renoncements exigés par la fidélité à l’évangile : le renoncement aux affections, à la considération, à l’avoir…
Je retiens trois exigences que nous présente l’évangile de ce jour.

Faire passer Jésus avant tout, Lui donner la priorité

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. »

La mission ne prend pas seulement le temps mais le cœur. On ne peut annoncer le salut seulement du bout des lèvres. Ce n’est pas une idée que l’on transmet mais on parle d’une personne.
Dans la mission, il ne s’agit pas seulement de parler de Jésus comme d’un sujet qui nous serait étranger : il s’agit de témoigner de quelqu’un à qui on est attaché.

Nul ne peut être vraiment missionnaire s’il ne s’implique pas plus dans l’amour de Jésus, si Jésus ne passe pas au-dessus de toutes ses affections. Il n’en est pas digne.

On en a bien des exemples déjà dans l’Ancien Testament : Abraham était prêt à sacrifier Isaac (Gn 22, 2ss). Au contraire, le prêtre Eli a préféré ses fils (ils étaient des vauriens nous dit l’Écriture) à l’honneur de Dieu (1 S 2, 12s). Le reproche qui est fait au grand prêtre Éli :

« Pourquoi honores-tu tes fils plus que moi ? »” (1 S 2, 29)

« Etre saisi par le Christ », voilà l’enjeu, un enjeu vital. Et c’est cela, peut-être, le lien entre toutes ces phrases de Jésus : « Etre saisi par le Christ »

Etre prêt à des renoncements et à des efforts

« Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. »

La mission, ce n’est pas quelque chose de facile. Cela implique un renoncement, d’accepter de perdre sa vie, de ne plus en avoir la maîtrise pour se livrer totalement au Christ. Nul ne peut être vraiment missionnaire s’il considère sa vie comme plus importante que le message qu’il est appelé à donner. Nul ne peut être vraiment missionnaire s’il n’accepte pas de souffrir.
Jésus appelle les membres de son Corps mystique à s’associer à ses propres souffrances et à les compléter en leur chair (cf. Col 1, 24).

Saint Paul est un exemple particulièrement éloquent du missionnaire :

"Toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme des pertes à cause du Christ. Mais oui, je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu’est la connaissance de Jésus-Christ le Seigneur…
Il s’agit de le connaître, lui, et la puissance de sa résurrection, et la communion à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort, afin de parvenir, s’il est possible, à la résurrection d’entre les morts.
Non que j’aie déjà obtenu tout cela ou que je sois devenu parfait ; mais je m’élance pour tâcher de le saisir parce que j’ai été saisi moi-même par Jésus-Christ." (Ph 3, 7-12)

Être prêt à affronter l’adversité

« Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la trouvera. »

La mission, ce n’est pas « caresser les gens dans le sens du poil », c’est annoncer une parole qui peut déranger :

« N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive. » (Mt 10, 34)

Notre attachement à Jésus entraîne une réorganisation de nos amitiés humaines, y compris au sein de la famille. On le voit bien dans le cas d’une conversion : nos amis changent. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas être ami avec des incroyants mais simplement que l’on prend de la distance avec des gens qui nous éloignent de Jésus.

“L’annonce est animée par la foi, qui donne au missionnaire de l’enthousiasme et de la ferveur. Pour définir cette attitude, comme on l’a déjà dit, les Actes emploient le terme parrhesia qui signifie parler avec hardiesse et courage ; ce terme se trouve dans saint Paul :
« Notre Dieu nous a accordé de prêcher en toute hardiesse devant vous l’Évangile de Dieu, au milieu d’une lutte pénible. » (1 Th 2, 2)
« Priez aussi pour moi, afin qu’il me soit donné d’ouvrir la bouche pour parler et d’annoncer hardiment le Mystère de l’Évangile, dont je suis l’ambassadeur dans mes chaînes obtenez-moi la hardiesse d’en parler comme je le dois. » (Ep 6, 19-20)

“La preuve suprême est le don de la vie jusqu’à l’acceptation de la mort pour témoigner de la foi au Christ. Comme toujours dans l’histoire chrétienne, les « martyrs », c’est-à-dire les témoins, sont nombreux et ils sont indispensables à la marche de l’Évangile.” (Cf. Redemptoris missio n° 45)

Dignité du missionnaire

Identification entre Jésus et son missionnaire

« Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »

On le voit déjà dans la première lecture par l’accueil qui est fait à Élisée. La Sunanite l’accueille en tant qu’il est “un saint homme de Dieu”. Elle considère comme une grâce le fait de le recevoir.
Dans toute la tradition biblique, Dieu récompense ceux qui accueillent les envoyés de Dieu (veuve de Sarepta 1 R 17, 9-16 qui pétrit une galette avec un peu de farine et d’huile pour accueillir le prophète Élie).

Quand un homme de Dieu est rejeté, c’est aussi Dieu qui est rejeté. Par exemple, Dieu qui a été rejeté en la personne de Samuel :

« Dieu dit à Samuel : ‘Écoute la voix du peuple en tout ce qu’ils te diront, car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, mais c’est moi qu’ils rejettent, ne voulant plus que je règne sur eux. » (1 S 8, 7)

« La communion intime avec le Christ est un élément essentiel de la spiritualité missionnaire : on ne peut comprendre ni vivre la mission qu’en se référant au Christ comme à celui qui a été envoyé pour évangéliser. … Précisément parce qu’il est ‘envoyé’, le missionnaire expérimente la présence réconfortante du Christ qui l’accompagne à tout instant de sa vie : ‘N’aie pas peur… car je suis avec toi.’ (Ac 18, 9-10) » (Cf. Redemptoris missio n° 88)

On peut lire l’Évangile dans une perspective particulière : Suis-je digne de l’amour du Christ ? Suis-je digne de l’amitié, de l’amour, que le Christ me porte ?

« considération » à l’égard des missionnaires

L’Église n’est pas pour le culte de la personnalité. Cependant, toujours, elle considère qu’il y a un respect et même une considération qui sont dus aux hommes et aux femmes de Dieu.
C’est l’expérience de Paul :

« Malgré l’épreuve que vous était ce corps infirme, vous n’avez marqué ni mépris ni dégoût ; mais vous m’avez accueilli comme un ange de Dieu, comme le Christ Jésus. » (Ga 4, 14)

Les fidèles sont appelés à regarder leurs ministres avec un esprit de foi. C’est la foi qui peut discerner dans l’apôtre le Christ qui l’envoie. Il s’agit, par la foi, d’accueillir Dieu, dans la personne de l’homme de Dieu, du prophète, de l’apôtre.

Il est bon d’exprimer une reconnaissance pour le don des missionnaires. Il s’agit de leur faciliter la tâche, de les encourager. Un regard ajusté aide les ministres à se donner à leur mission.

Saine fierté du missionnaire

Il y a une saine fierté – pas une fierté un peu puante – qui est de bon aloi.
Voici ce que disait Jean-Paul II :

“Ceux qui font partie de l’Église catholique doivent se considérer comme privilégiés (et non pas comme “complexés” d’être chrétiens) et, de ce fait, d’autant plus engagés à donner un témoignage de foi et de vie chrétienne qui soit un service à l’égard de leurs frères et une réponse due à Dieu.” (Cf. Redemptoris missio n° 11)

Par les temps qui courent il n’est pas rare que le « monde » nous nous invite à être complexés d’être disciples de Jésus et de vivre Son évangile. Pour chacun de nous, il est important d’avoir conscience de notre dignité de baptisés.

Embrasser les mains des nouveaux ordonnés aide l’ordonné lui-même à avoir conscience qu’il ne peut faire n’importe quoi avec ses mains, et surtout pas le péché.

Garder vigilance et prudence pour éviter les dérapages

Ce qui est premier, ce sont les exigences de la mission. Les gestes qui soulignent la dignité du missionnaire arrivent en second mais ils sont importants pour stimuler le missionnaire à se donner davantage à sa mission, pas pour que ses chevilles enflent. Il peut y avoir ainsi une spirale vertueuse, sachant qu’avec la faiblesse humaine, il faut toujours garder une vigilance, une prudence.

Le missionnaire lui-même doit rester modeste

L’homme de Dieu doit toujours se rappeler qu’au-delà de sa personne, c’est surtout Dieu qui est accueilli (un peu comme la mule qui portait le Saint Sacrement : “bêtement”, elle pensait que toutes ces inclinations étaient pour elle !).

Nous en avons un très bel exemple en Jean-Baptiste. Il est l’index pointé vers Jésus, pas vers lui-même. Il se réjouit quand tous vont à Jésus :

« Moi, je ne suis pas le Christ, mais j’ai été envoyé devant lui. Celui à qui l’épouse appartient, c’est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il entend la voix de l’époux, et il en est tout joyeux. Telle est ma joie : elle est parfaite. Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi, que je diminue. » (Jn 3)

Comme le dit saint Paul :

« Ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile ; ainsi, on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous. » (2 Co 4, 7)

D’une manière très concrète, ce n’est pas parce que ses mains sont consacrées que le prêtre est dispensé de faire la vaisselle. La consécration ne le dispense pas d’aider les autres, même matériellement, ce à quoi elle l’exhorte, c’est à se garder du péché.
C’est ce que nous dit saint Paul :

« Il ne faut donc pas que le péché règne dans votre corps mortel et vous fasse obéir à ses désirs. Ne présentez pas au péché les membres de votre corps comme des armes au service de l’injustice ; au contraire, présentez-vous à Dieu comme des vivants revenus d’entre les morts, présentez à Dieu vos membres comme des armes au service de la justice. » (Rm 6)

De la même manière, l’aide que nous apportent nos bienfaiteurs doit nous stimuler à nous donner davantage dans notre mission. Nous sommes conscients d’avoir un devoir de générosité dans notre vocation.

Les fidèles

S’il est juste que les fidèles regardent les ministres avec foi du fait de la grâce qu’ils ont reçue, ils doivent pas tomber dans une forme d’adulation. Ces dernières années, nous avons vu tellement de prêtres adulés qui se sont révélés de grands pécheurs… Il faut continuer à faire la différence entre Jésus et son missionnaire et ne pas faire un raccourci trop rapide.

Les fidèles ne doivent jamais oublier que leurs ministres sont des « vases d’argile ». Il faut en prendre soin mais garder à l’esprit qu’ils restent des humains fragiles.

Ultimement, la gloire doit revenir à Dieu, pas à l’homme.

L’importance de la hiérarchie

Même si elle a failli dans un certain nombre de situations, une des missions de la hiérarchie est précisément d’exercer une forme de régulation, d’avoir un regard extérieur.
Les visites apostoliques pour des communautés ou des diocèses sont prévues pour cela. Sans tomber dans une suspicion généralisée, nous avons à garder une vigilance et une prudence.

Le chapitre 34 du prophète Ézéchiel (1-7) est un avertissement sévère à l’égard des mauvais pasteurs :

« Malheur aux pasteurs d’Israël qui se paissent eux-mêmes. Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau ? Vous vous êtes nourris de lait, vous vous êtes vêtus de laine, vous avez sacrifié les brebis les plus grasses, mais vous n’avez pas fait paître le troupeau. Vous n’avez pas fortifié les brebis chétives, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez régies avec violence et dureté. »

Conclusion :

En guise de conclusion, j’aimerais reprendre l’exemple de saint François d’Assise dans son attitude vis-à-vis des prêtres. Son respect et sa dévotion au sacerdoce ministériel sont très présents dans ses Écrits.

« Il discernait en eux le Fils de Dieu. » (Test. 6-9)

On rapporte un témoignage émouvant sur l’attitude habituelle du Pauvre d’Assise vis-à-vis du sacerdoce.

Alors qu’il traversait un village lombard, de nombreux habitants sortirent pour le saluer. Soudain, un hérétique cathare s’avança et lui désigna le curé du lieu :
« Dis-moi, Frère, toi qui es un homme de Dieu, comment celui-ci ose-t-il réclamer la foi et le respect, alors qu’il entretient une concubine et mène une vie scandaleuse ? »
Sans répondre, François s’approcha du prêtre qui se cachait dans la foule. Il s’agenouilla devant lui dans le chemin et, lui embrassant les mains, déclara : « J’ignore si ces mains sont réellement souillées, mais … ces mains ont touché le Corps de mon Seigneur ! Par respect pour Lui, je veux honorer son représentant. »

Plutôt que d’entrer dans la critique, Saint François préférait rendre aux prêtres le sens et la fierté de leur mission. Cette voie a sans doute été plus fructueuse. Il encourageait les prêtres à voir l’humilité de Dieu qui acceptait de passer par eux et les invitait à lui faire « l’hommage de leurs cœurs ! » à Jésus (3L 23-28).

Ainsi, prenons exemple sur Saint François et tous les saints qui ont eu une attitude ajustée, pas une adulation mais un vrai respect, fondé sur cette Foi dans la grâce que les prêtres et les ministres de l’Évangile ont reçu.
Demandons cette grâce pour le bien de l’Église,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Deuxième livre des Rois 4,8-11.14-16a.
  • Psaume 89(88),2-3.16-17.18-19.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 6,3-4.8-11.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 10,37-42 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera.
Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé.
Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »