Homélie du 19e dimanche du Temps Ordinaire

12 août 2025

« Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »

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Texte de l’homélie

« La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. » C’est précisément sur ce thème de la foi que les différentes lectures de ce jour orientent notre méditation.

Dans la lettre aux Hébreux, la deuxième lecture déploie un véritable mémorial de ceux qui nous ont précédés et qui ont pris au sérieux la foi en Dieu. Abraham obéit à l’appel du Seigneur, tout comme Isaac, Jacob et Sara. Chacun d’eux a reçu un appel personnel et y a répondu avec fidélité. La première chose dont nous pouvons faire mémoire, c’est que si nous sommes aujourd’hui dans une attitude de foi — et notre présence ici atteste que nous sommes en chemin —, c’est parce que d’autres nous ont devancés.

Il est infiniment précieux de se souvenir de ceux qui sont déjà entrés dans le Royaume, nos défunts et nos proches, grâce auxquels nous poursuivons ce parcours spirituel.

C’est cette certitude qui nous met en route et qui nous fait passer de l’esclavage à la liberté — comme le rappelle le livre de la Sagesse dans la première lecture :

« Cette nuit avait été connue d’avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie. » (Sg 18,6)

Entrer dans cette dynamique de foi, c’est accepter de passer du connu à l’inconnu. C’est accepter une forme de lâcher-prise, à l’image du peuple hébreu invité à traverser la mer Rouge et à quitter l’Égypte. Certes, l’Égypte offrait une forme de sécurité matérielle, et tout au long de leur marche au désert, les Hébreux regretteront parfois l’eau, les oignons et la viande qu’ils y consommaient malgré leur servitude. Mais passer de l’esclavage à la liberté, c’est précisément accepter de passer du connu à l’inconnu, de la mort à la vie.

Au fond, la foi est une invitation à entrer dans la confiance. Confiance et foi partagent d’ailleurs la même racine latine, qui est aussi celle du mot fidélité. Dès lors, nous pouvons nous interroger : où en sommes-nous sur ce chemin de foi et de confiance qui transforme notre rapport au temps ?

C’est là le sens des paroles de Jésus :

« Si le maître de maison savait à quelle heure le voleur doit venir, il ne le laisserait pas percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts. » (Lc 12, 39-40)

Le croyant et le non-croyant ne perçoivent pas le temps de la même manière. Certes, le temps s’écoule de façon uniforme pour chacun. La langue grecque utilise le mot Chronos pour désigner ce temps de la montre, identique pour tous. Mais elle utilise aussi le mot Kairos pour désigner le temps de la grâce : ce moment où la vie éternelle et le Royaume des cieux font irruption dans notre quotidien.

Il est bouleversant d’entendre Jésus commencer sa parabole par ces mots :

« Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Lc 12, 32)

Lorsque nous chantons au Sanctus que « le ciel et la terre sont remplis de ta gloire », nous affirmons que nous faisons dès ici-bas l’expérience d’une anticipation de l’éternité. C’est cela, la foi : une manière renouvelée d’accueillir les événements et les personnes, en découvrant que nos actes les plus quotidiens retentissent dans l’éternité. Le Seigneur s’y rend présent, mais il ne nous est accessible que par la foi, car il s’agit d’une réalité invisible.

Pour le disciple de Jésus, le temps n’est plus un simple Chronos, mais un Kairos. Notre existence devient un temps fléché, empreint d’une sainte urgence. Cela nous distingue fondamentalement de traditions comme les spiritualités asiatiques, fondées sur une vision circulaire du temps et sur la réincarnation. Tout en respectant ces traditions, notre foi chrétienne repose sur la Résurrection. : notre temps est orienté. Nous n’avons que cette vie pour croire, et que cette vie pour nous préparer à l’au-delà.

Jésus nous le rappelle sévèrement dans la parabole :

« Si le serviteur profite de l’absence du maître pour boire, manger et s’enivrer, le maître reviendra au jour où il ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ignore ; il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles » (Lc 12, 45-46)

Il nous faut donc maintenir vivante cette conscience de l’urgence. C’est un défi permanent, car le monde propose de nombreuses distractions très séduisantes. Nous voyons tant de personnes consacrer leur dimanche matin à laver leur voiture ou à prolonger leur sommeil, comme si la vie éternelle ne les concernait pas — alors même que tous auront à rendre des comptes. Si nous sommes rassemblés aujourd’hui dans cette chapelle, c’est que la vie éternelle nous a convoqués. Par la foi, nous nous savons en contact avec une transcendance qui dépasse le visible.

Être chrétien comporte une tension fondamentale, que la théologie résume par le « déjà » et le « pas encore ». Déjà, le Royaume de Dieu est présent parmi nous et nous vivons de la vie éternelle ; mais pas encore dans sa plénitude, ce qui nous oblige à nous engager pleinement dans le monde pour le rendre plus juste et plus fraternel.

La première lecture illustre parfaitement cette double exigence : en rappelant la nuit de la délivrance pascale, le livre de la Sagesse montre le peuple offrant des sacrifices tout en partageant les biens avec ses proches. Ils célèbrent le don de Dieu et, simultanément, se montrent solidaires de leurs compagnons de route, partageant le meilleur comme le pire. Célébration et communion fraternelle sont indissociables.

Nous fêtons aujourd’hui un grand saint : saint Laurent. Diacre de l’Église de Rome au IIIᵉ siècle, il avait la charge de la charité et du secours aux plus démunis. Lorsque l’empereur romain exigea qu’il lui remette les prétendues richesses de l’Église, Laurent distribua tout l’argent aux pauvres, puis se présenta devant l’empereur entouré de ces derniers en déclarant : « Voilà les trésors de l’Église ! » Il mourut martyr peu après. Saint Laurent incarnait cette synthèse parfaite entre le sens de la transcendance et la solidarité concrète.

Le manque d’ouverture à la transcendance conduit inévitablement à l’individualisme. Nous n’en sommes pas préservés sous prétexte que nous sommes rassemblés ici : cette tentation nous guette tous dès lors que nous oublions la réalité de la vie éternelle et la responsabilité qui nous incombe. Car « à qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »

Vivre de foi, c’est cesser de regarder la vie comme un dû pour la recevoir comme un don. C’est reconnaître que chaque jour est une grâce, quelles que soient nos difficultés de santé, nos épreuves familiales ou professionnelles. Le croyant n’est pas nécessairement meilleur qu’un autre, mais il possède une certitude fondamentale : il n’est jamais seul.

Découvrir cette présence du Seigneur à travers sa Parole, les sacrements et la communauté fraternelle transforme notre existence. Parce que nous nous savons accompagnés et comblés de dons, nous ressentons l’urgence de nous donner à notre tour et de prendre notre juste part dans ce monde.

En observant ces lectures, nous sommes invités à nous interroger : où en sommes-nous de notre foi en la vie éternelle ? Croyons-nous fermement que notre existence ne se termine pas entre quatre planches ?

Cette conviction transforme profondément notre regard. Éduquer un enfant en croyant en la vie éternelle, c’est refuser de croire que sa vie s’achèvera dans la tombe ; c’est l’éduquer pour le Royaume de Dieu, en lui apprenant à y discerner la présence du Seigneur.

Demandons au Seigneur la grâce de reprendre pleinement conscience de cette éternité promise. Les logiques du monde nous rattrapent si vite : le carriérisme, l’individualisme, et cette philosophie simpliste du « mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Nous savons que ces illusions ne rendent pas heureux. Lorsque nous découvrons la présence du Seigneur et que nous accueillons la vie comme une grâce, tout change.

Prions pour devenir, jour après jour, les témoins de Celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de la Sagesse 18,6-9.
  • Psaume 33(32),1.12.18-19.20.22.
  • Lettre aux Hébreux 11,1-2.8-19.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 12,32-48 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.
Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées.
Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.
Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils !
Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Pierre dit alors :
— « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tous ? »
Le Seigneur répondit :
— « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens.
Mais si le serviteur se dit en lui-même : “Mon maître tarde à venir”, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles.
Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »