Homélie du 28e dimanche du Temps Ordinaire

12 octobre 2026

Alors il dit à ses serviteurs : “Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.”

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Texte de l’homélie

« Le Seigneur de l’univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses, de vins capiteux, de viandes succulentes, de vins décantés.
Plus de deuil, le linceul qui couvre les nations aura disparu. »

Chers frères et sœurs,

Il nous est bon d’entendre ces paroles du prophète Isaïe. Il les adressait lui-même à ce petit peuple qui traversait des périodes sombres de son histoire : dans quelques décennies, il va être déporté, subir ce sort funeste. Et il nous est bon aussi, à nous qui vivons dans un monde tellement ballotté, tellement incertain, d’écouter aussi ces paroles qui évoquent les joies du paradis, ce bien-être, cette paix, cette harmonie.
Et puis, rappelons-le-nous, ce n’est pas simplement une espèce d’illusion bienfaisante, un opium du peuple - comme aurait dit Marx - c’est une promesse de Dieu.

Qu’est-ce qu’une promesse ?

Une promesse, c’est quelque chose qui est dur comme fer. Vous vous souvenez peut-être dans l’acte d’espérance, on dit ceci :

« Mon Dieu, j’espère que vous me donnerez votre grâce en ce monde, et si j’observe vos commandements, le bonheur éternel dans l’autre, parce que vous l’avez promis et que vous tenez toujours vos promesses. »

Voilà : le fondement de cette sécurité, c’est la promesse de Dieu, une promesse dont Il ne peut se daigner, qu’Il ne peut abandonner. Et cette promesse est effectivement la fin de la tristesse, c’est la plénitude, ce repas. Et nous en avons besoin pour aller bien.
Si on garde les yeux uniquement sur l’horizon de notre monde, la dépression est assurée…

Mais il me semble qu’il faut aller un peu plus loin, pour dire ce texte un tout petit peu plus finement. Parce que, qu’est-ce qu’il y a au cœur de cette fête ? Et bien, il y a un grand festin, il y a un repas. Et il faut être attentif quand il y a un repas dans la Bible, car, le plus souvent, cela signifie qu’une alliance est en train de se faire. Il y a une alliance entre Dieu et nous.

Après que Moïse ait reçu les tables de la loi, les 70 anciens ont vu Dieu sur le Sinaï, ils ont mangé avec Lui. Voilà un des grands exemple de repas et d’alliance entre Dieu et les hommes.

Quelle est la signification profonde de ce repas de fête ?

Autrement dit, c’est beaucoup plus qu’un super barbecue un peu arrosé, c’est quelque chose qui va nous engager plus profondément.
Et nous allons voir que l’Évangile prend exactement le relais :

« Le royaume des cieux est comparable à un roi qui célébrait une alliance, qui célébrait des noces, les noces de son fils. »

Célébration des noces, un roi qui invite à faire la fête, tout cela, ça va très bien, mais quelque chose commence à grincer un petit peu : ce sont des noces…

Et on a très bien compris à l’époque de Jésus : ce ne sont pas des noces « quelconques » comme entre Pamela et Quentin qui vont célébrer leur noces le 25 juin prochain. Non, ce sont les noces de Dieu et de l’humanité, c’est-à-dire de chacun d’entre nous avec Lui.

Alors tout de suite, ça résiste un peu. Car plus encore qu’une alliance, l’image des noces signifie une certaine qualité d’exclusivité du lien avec Dieu. Un lien nuptial, c’est un lien exclusif, un lien qui nous prend tout entier.

Sommes-nous d’accord pour nous donner tout entier à Dieu ? « L’excès en tout est un défaut », « de la religion point trop n’en faut »… C’est souvent un peu le slogan que nous avons, même nous, bons chrétiens : « attention, faut pas virer dans le fanatisme ! »
Et derrière le mot fanatisme, on veut éviter finalement quelque chose à quoi on est appelé, c’est-à-dire un don radical de soi. Et ça, c’est une tromperie.

Le lien nuptial est-il compatible avec notre tiédeur ?

Et beaucoup de chrétiens vivent dans cette forme, appelons-le de manière peut-être un peu brutale mais de tiédeur. Oui, nous acceptons de la religion d’en avoir juste assez pour être heureux, pour rester droit, mais avec mesure.

Que veut dire aussi le mot « noces » ? Et bien, c’est un lien qui est non seulement exclusif et total, mais un lien qui va impliquer notre affectivité la plus profonde, qui implique notre cœur, et qui implique enfin comme une nouvelle spontanéité.

Aimer le bon Dieu, ça ne va pas de soi. L’aimer exclusivement et l’aimer avec le cœur, encore moins. Vous voyez, c’est quand même ce que le Seigneur veut de nous : Il sait très bien qu’on peut donner la périphérie de soi-même.
Le père Lamy disait :

« Il donne les feuilles et se garde les fruits. »

C’est très beau, cette image. Or, la relation qu’on doit établir avec Dieu, elle doit partir du plus profond de notre personnalité. Quand il voyait ces chrétiens peut-être « corrects », si je puis dire, mais qui s’impliquaient sans profondeur, Le père Lamy disait encore :

"Ils ont un cœur et ne savent pas aimer."

Rappelons-nous encore ce vibrant appel que le pape Jean-Paul II, il y a quelques décennies, adressait aux jeunes au stade, non pas au Stade de France, mais au Parc des Princes. A l’époque, il s’est adressé à eux en disant :

« Vous valez ce que vaut votre cœur. Et que vaut votre cœur ? Que vaut ce point intime de notre être, sait-il aimer ? »

C’est un vrai mystère pour chacun de nous, on ne le sait pas. Cela nous échappe… Cette parabole des invités réticents, elle se borne pas là par hasard. Bien sûr, elle vise le peuple juif, les Juifs qui se sont dérobés à cette alliance, scellée dans le sang du Christ, mais elle vise aussi toute l’humanité.

Vous vous souvenez ce que disait saint François quand il prenait conscience de cette réalité ? Il disait en pleurant, ou en tout cas on lui prête ces paroles :

« L’amour n’est pas aimé ! »

Le lien nuptial avec le Seigneur est-il réservé aux religieux ?

Je me demandais, mais pourquoi une telle réticence peut-être est comme favorisée au sein de notre Église ? Et bien, il semble que dans l’histoire de l’Église, on ai comme délégué la radicalité de la vie chrétienne à quelques-uns, des « professionnels du culte », des « professionnels de la charité fraternelle », et ce que sont les religieux ou peut-être les prêtres.
Ce sont eux les contemplatifs, ce sont eux qui se donnent le titre de « frères » et « sœurs », titre qui était donné à tout chrétien au début de la chrétienté…

Alors voilà, qu’ils fassent cette tâche le mieux possible et nous, suivons notre affaire.
Le pape Jean-Paul II encore lui, au moment où notre Église allait entrer dans le troisième millénaire, disait :

« Il faut que chacun vive un haut degré de vie chrétienne ! »

C’est d’ailleurs ce que nous enseigne l’Ancien Testament depuis le début : quel est le modèle de tout Juif pieux ? Quel est ce modèle de relation à Dieu ? Et bien, c’est le lévite. Le lévite, c’est-à-dire le prêtre, précisément celui qui n’a pas d’héritage sur la terre, celui qui en a été exclu délibérément pour ne s’attacher qu’à Dieu, pour faire de Dieu son unique bien.

C’est ce que dit le Psaume 15 :

« Seigneur, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort.
Mon partage et ma coupe mon héritage, mon seul bien. »

Mais aussi le Psaume de ce jour, qui est aussi un psaume de lévite, un psaume de prêtre, celui qui veut vivre dans le temple jour et nuit, ce que nous avons chanté tout à l’heure :

« J’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. »

Comment vivre pleinement ces noces avec le Seigneur ?

Alors, vivre ainsi, c’est faire du Christ véritablement le Seigneur de sa vie, celui qui en saisit tous les aspects, qui en imprègne toutes les couches. Se livrer à tel point, peut-être que nous avons une certaine réticence. Mais voilà ce qui transforme le monde !
J’aime cette parole d’Édith Stein :

« Plus une personne vit recueillie au plus profond de son âme, plus fort est le rayonnement qui émane d’elle et qui entraîne les autres. »

Et cette autre parole d’un père de l’Orient qui disait :

« Par votre prière, vous êtes comme les pères et mères des événements de ce monde. Nous générons l’histoire, nous en sommes comme les parents. »

Il faut retrouver cette qualité de vie intérieure qui transforme le monde.

Et puis à contrario, si je puis dire, ou à l’inverse, pour nous, nous pouvons traverser avec beaucoup plus de sérénité dans ces cas-là le monde qui est le nôtre. Nous pouvons, comme saint Paul, être dans l’abondance, être rassasié, souffrir de la famine, vivre de peu, peu importe ! Le centre de saint Paul était ailleurs, et il pouvait traverser le monde avec paix et joie.

Vivre cette alliance ici et maintenant !

Voilà. Et cette joie-là, nous n’avons pas à attendre le Ciel pour la goûter. Vous voyez, par rapport à ces premières réflexions que je faisais sur le paradis, la petite Thérèse de l’Enfant-Jésus, vous vous souvenez, elle était absolument donnée à Dieu. Et elle disait en vertu de ceci :

« Du ciel, finalement, je n’en attend pas grand-chose, car, pour être avec Dieu, j’y suis vraiment déjà tout à fait ! »

Et puis je pense à cet admirable père de famille dont je parlais aux jeunes hier, à Edmond Michelet : résistant, il est arrêté, il est conduit à la prison de Fresnes, il est mis à l’isolement, il ne peut voir personne. Alors que fait-il ? Son cachot devient une cellule de moine, dès l’aube, en passant par l’Angelus, la messe qu’il se répète de mémoire, qu’il se récite de mémoire, les complies, le salut dont il reprend aussi les paroles pour vivre dans un cœur à cœur avec Dieu perpétuel qui lui permet de traverser ces terribles heures.

Chers frères et sœurs, tout ceci, c’est une lutte, c’est quelque chose à quoi nous devons consentir.
Cette radicalité nous dérange peut-être, mais sachons-le, notre monde en tant besoin et notre Dieu la désire,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Isaïe 25,6-10a.
  • Psaume 23(22),1-2ab.2c-3.4.5.6.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 4,12-14.19-20.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,1-14 :

En ce temps-là, Jésus se mit de nouveau à parler aux grands prêtres et aux anciens du peuple, et il leur dit en paraboles :
« Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils.
Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir.
Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : “Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.”
Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.
Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville.
Alors il dit à ses serviteurs : “Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.”
Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.
Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce.
Il lui dit : “Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?” L’autre garda le silence.
Alors le roi dit aux serviteurs : “Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.”
Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »