Texte de l’homélie
Chers frères et sœurs,
En français comme en grec, la notion de « talent » revêt un double sens. Dans la langue du temps de Jésus, il s’agissait d’une unité monétaire représentant une somme considérable. Mais le terme désigne aussi nos dons, nos compétences et nos charismes. Ce double sens enrichit notre méditation : le Seigneur nous confie une immense richesse, et la question essentielle demeure : qu’en faisons-nous ? Considérons le serviteur qui n’a reçu qu’un seul talent. Sa réaction est immédiate :
« J’ai eu peur et je suis allé cacher ton talent dans la terre. » (Mt 25,25)
Cela évoque irrésistiblement Adam après la faute, se cachant dans le jardin :
« J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je m’appuie pour me cacher » (Gn 3,10)
Chez cet homme, la peur est alimentée par de fausses croyances sur Dieu :
« Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui amasses où tu n’as pas vanné. » (Mt 25,24)
Non seulement il nourrit des représentations erronées sur Dieu, mais il en nourrit aussi sur lui-même. Le drame est qu’il donne à ces fausses croyances la même autorité qu’à la parole même de son maître. En se comparant sans doute aux deux autres serviteurs qui avaient reçu cinq et deux talents, cet homme n’a pas su reconnaître le don unique qui lui était fait. En recevant un talent, il recevait une grâce singulière. Mais parce qu’il s’est dévalorisé et qu’il a douté de l’amour du Maître, il a perçu ce don unique comme un manque. Que de fausses croyances sur Dieu — alimentées par notre éducation ou nos propres pensées — et sur nous-mêmes nous empêchent d’estimer à sa juste valeur ce que nous avons reçu !
Faire fructifier ses talents (au sens de charismes), c’est accepter de lâcher prise : les fruits ne nous appartiennent pas. Et cela est d’autant plus précieux quand le don est unique. Prendre conscience que personne d’autre n’a cette capacité particulière d’écoute, de patience, d’organisation ou de mise en relation, c’est reconnaître la grâce de Dieu.
Pensons par exemple aux personnes timides : elles recèlent souvent de véritables trésors dans leur cœur, mais par manque de confiance ou besoin d’un cadre sécurisant, elles n’osent pas déployer leur don. C’est un manque pour toute la communauté. Comme le rappelle saint Paul,
« De même que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. […] Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui. » (1 Co 12, 12.26)
Nous formons un seul corps où chaque membre a sa fonction : si l’un d’eux ne fait pas fructifier sa grâce par peur, c’est l’Église entière qui en souffre. On ne choisit pas toujours sa psychologie, mais on peut choisir d’enraciner sa confiance en Dieu et de déraciner les fausses certitudes sur soi-même.
C’est là le cœur du jugement dans ce chapitre 25 de saint Matthieu, consacré aux fins dernières. La sévérité du maître peut nous choquer. Pourquoi un tel jugement ? Parce qu’en érigeant ses fausses croyances au rang de vérité absolue, le serviteur est tombé dans l’idolâtrie. L’idolâtre se fabrique une fausse image de Dieu — qu’il s’agisse d’un veau d’or ou d’une représentation mentale — pour garder le contrôle par la peur, refusant de reconnaître Dieu comme la source de tout bien. Le Seigneur montre avec force que l’on ne peut entrer dans son Royaume en restant enfermé dans une telle fermeture. La parole finale est déconcertante :
« Ôtez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. Car à celui qui a, on donnera encore et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. » (Mt 25,28-29)
Celui qui refusa la confiance et se laissa paralyser par ses fausses idées se voit retirer ce qu’il croyait posséder, car il est devenu incapable de le déployer. Le Maître ne lui avait pourtant pas rien donné : il lui avait confié une grâce unique qu’il aurait pu, à minima, faire fructifier en la remettant aux banquiers. Au lieu de cela, son attitude est celle d’un serviteur mauvais et paresseux. Il est primordial que nous sachions repérer ce que nous avons d’unique — ce qui nous a été confié dans notre famille, notre milieu professionnel ou notre communauté — pour le valoriser comme un don de Dieu. Un charisme est fait pour diffuser le bien et rendre nos vies fécondes. Les manques de confiance infondés envers nous-mêmes ou envers Dieu paralysent nos relations et freinent notre épanouissement. Si notre psychologie a ses limites, la vie spirituelle nous invite à aller plus loin : elle est un chemin de pure confiance en Dieu. Ce que nous avons de plus unique touche directement à l’éternité et à notre face-à-face futur avec Dieu. Quand un passage de l’Écriture nous choque ou nous fait peur — comme la sévérité de ce maître —, c’est une invitation à creuser davantage. Une clé d’interprétation de cette parabole est de comprendre que se préparer à la vie éternelle, c’est découvrir la grâce unique que nous avons reçue et la mettre au service du bien et de la relation, afin d’être les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre des Proverbes 31,10-13.19-20.30-31.
- Psaume 128(127),1-2.3.4-5c.6a.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens 5,1-6.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 25,14-30 :
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole :
« Un homme qui partait en voyage appela ses serviteurs et leur confia ses biens.
À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit. Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres.
Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître.Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes.
Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : “Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.”
Son maître lui déclara : “Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.”
Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : “Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.”
Son maître lui déclara : “Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.”
Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : “Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.”
Son maître lui répliqua : “Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts.
Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix.À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a.
Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents !” »