Texte de l’homélie
Comme vous le savez, aujourd’hui, ce dimanche est le dimanche de la Parole. C’est aussi le dimanche de clôture de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Évidemment, il y a un lien entre ces deux événements puisque c’est la Parole de Dieu, et singulièrement l’Évangile, qui unit les Chrétiens.
Mais ça n’a pas toujours été le cas entre les Chrétiens. Il y a eu une absence de parole, et dès qu’il y a absence de parole, il y a quelque chose de mortifère qui naît dans le cœur de l’homme. Bien sûr, nous pensons au massacre de la Saint-Barthélemy avec l’assassinat de l’amiral de Coligny en 1572.
Et ce qui est intéressant, c’est de savoir quelle avait été la réaction du Pape alors, j’ai fait des recherches à ce sujet. À Rome, justement, la nouvelle du massacre arrive le 2 septembre, avant d’être définitivement confirmée. Le Pape Grégoire XIII ne cache plus sa satisfaction. Avant même que la nouvelle ne soit officiellement confirmée, il ordonne des feux de joie et compare le massacre parisien à la bataille de Lépante de l’année précédente.
Cette analogie entre la lutte contre les Turcs et les protestants souligne le caractère militant de l’Église. Plusieurs jours durant, on dresse des arcs de triomphe dans la Ville Éternelle, on organise des prières, des processions. La plus importante est celle du 8 septembre : le Pape, accompagné de nombreux clercs, parcourt la ville et rend grâce à Dieu. Le même jour, une deuxième procession avec des enfants avec des branches d’olivier à la main, puis il décrète un jubilé d’actions de grâce.
Et on dit que ce cher Pape Grégoire XIII, fraîchement élu (il est élu en 1572, l’année du massacre de la Saint-Barthélemy), disait : « Chaque goutte de sang protestant versée bénit Dieu. »
On a fait des progrès depuis ce temps-là, ça… et c’est fort heureux ! Parce que pour nous, c’était une époque, vraiment terrible ! Mais vous voyez la radicalisation, la violence au nom de Dieu n’est pas l’apanage d’une seule religion. Nous avons aussi connu ça.
Et en lisant ces quelques lignes, je me suis dit : « Qu’est-ce qui a manqué ? » Et bien, il a manqué une parole entre protestants et catholiques. Il a manqué une parole entre frères en Christ.
L’absence de parole est mortifère
Et cela nous rappelle aussi une histoire au tout début de la Bible, ,avec des frères qui ne se sont pas parlé, et ça s’est mal terminé : Caïn et Abel. Caïn conduit Abel dans les champs. Peut-être dit-il quelque chose, mais on ne sait pas, l’Écriture ne le mentionne pas. Il dit quelque chose, se jette sur lui et le tue. L’absence de parole est mortifère.
Et, je m’en suis rendu compte là en relisant la Parole de Dieu, c’est heureux de voir que c’est à des frères que le Seigneur adresse une parole pour les appeler à Le suivre. Là où il y avait eu absence de parole – entre Caïn et Abel - on voit au contraire le Verbe, c’est-à-dire la Parole de Dieu, qui S’adresse à des fratries : Simon et son frère André, Jacques et son frère Jean. Il met ainsi une unité, une vie possible. Il les appelle à Le suivre parce que, par Sa parole, Il répond à une pierre d’attente qui sommeillait dans le cœur de ces hommes.
La transmission se fait par la parole
Il se trouve que nous avons un déficit de parole. Nous sommes beaucoup dans une culture de l’image, et nous avons un déficit de parole, nous, Chrétiens, singulièrement dans l’expression de notre foi. Le fait que la foi chrétienne ne se transmette pas, en ce qui me concerne en tout cas, c’est en partie dû au fait que dans les familles, on ne dit pas ce en quoi on croit. Dans ma famille, par exemple - une famille de paroissiens lambda, j’allais dire - jamais ma famille, mes parents ne m’ont dit pourquoi ils croyaient en Jésus, pourquoi est-ce que l’Évangile les touchait.
On faisait à table de la géopolitique religieuse, mais c’est complètement différent ! Mais pourquoi est-ce que l’Évangile les faisait vivre, ils n’en parlaient pas.
Et je trouve que cette absence de parole est dommageable, parce que c’est une absence de transmission. Vous êtes, la plupart d’entre vous, parents, voire grands-parents, et vous êtes dans une position de transmission. Et c’est donc capital que vous ayez une parole sur votre foi, une parole qui dise votre attachement au Seigneur. Parce que, justement, c’est comme ça que la transmission se fait.
Alors, c’est tout beau de voir que le Seigneur, avec cet appel des premiers apôtres, nous redit l’importance de la parole.
Tout commence par une parole :
« Et Dieu dit, et cela fut. »
Tout commence par une parole. Toute unité, toute communion implique une parole. Et on le voit bien, même dans la vie professionnelle : l’absence de dialogue, de communication - pour reprendre un terme plus actuel - engendre en fait des grandes difficultés, des conflits, des mails incendiaires, etc… Alors que si on avait pris le temps juste de s’asseoir et de dialoguer, et de laisser l’autre s’exprimer jusqu’au bout, et bien il y aurait eu certainement beaucoup plus de choses qui auraient avancé dans le monde professionnel.
Et c’est intéressant de voir que dans la vie religieuse, nous avons nos difficultés de relation comme tout un chacun, mais nous avons une pédagogie quant à l’échange de la parole. Nous avons un temps et un lieu pour parler, pour dire des choses. Pour se dire…
Dans notre réunion de communauté, nous avons la rencontre avec le Prieur le lundi matin, c’est une rencontre hebdomadaire avec les frères.
Et je trouve ça très beau de voir que la vie religieuse, précisément, offre cette pédagogie. C’est à la fois une maison et une école. Une maison dans le sens d’une maison qui protège la parole, qui permet à chacun de dire ce qu’il a à dire. Et puis une école, c’est-à-dire quelque chose qui enseigne la manière de le dire.
Sortir de la fausse pudeur
Alors, c’est tout beau, ce dimanche de la Parole que le Seigneur nous donne, parce que ça nous permet de prendre conscience que notre parole est attendue plus que nous ne le croyons. Votre parole, frères et sœurs bien-aimés, est attendue. Elle est attendue par nos contemporains. Parce que si nous ne parlons pas, vous connaissez ce passage de l’Écriture :
« Si ne nous parlons pas, les pierres crieront ! »
Si nous ne parlons pas, d’autres paroles arriveront aux oreilles, et singulièrement aux oreilles de la jeunesse. Sortons donc de cette pudeur !
Parfois j’entends dire ça : « Oh, je n’ose pas trop dire ma foi par pudeur. » mais quelque part, c’est une fausse pudeur, une pudeur qui empêche qu’un bien advienne. Et je vois dans d’autres religions qu’il a un rôle particulier pour l’homme dans l’expression de la parole sacrée, et quand il dit au sein de sa famille ce en quoi il croit, il y a une puissance de la parole et une puissance de la foi qui se développent, et la transmission est au rendez-vous.
Et d’avoir cette manière de procéder dont nous bénéficions dans la vie religieuse, même si elle est perfectible, certainement, est d’une grande utilité, précisément, car on ne s’est pas choisis. Donc, forcément, il faut des instances pour qu’on puisse s’exprimer.
Quel espace de parole y-a-t-il dans nos familles ?
Et vous qui êtes en famille, quelles sont vos instances ? Quels sont vos lieux ? Quels sont vos temps où vous pouvez dire quelque chose et être écoutés jusqu’au bout ?
Parce que si ce n’est pas ça, s’il n’y a pas de temps et de lieu, et bien il y a quelque chose de mortifère, il y a quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, n’advient pas, un bien qui n’advient pas. L’autre n’arrive pas forcément à dire ce qu’il habite, à dire ce qu’il vit.
Et il y a ce qu’on appelle le « démon muet ». Vous vous rappelez dans l’Évangile, Jésus qui guérit quelqu’un qui était possédé par un démon muet. Le mutisme, justement, qui empêche un bien d’advenir, empêche donc une unité, isole les uns des autres…
Et dans ce récit de la Saint-Barthélemy - il y en aurait certainement tant d’autres parmi les récits de guerres de religion, c’est un autre temps, on le sait très bien - mais ça dit quelque chose. Ça dit qu’au fond, encore aujourd’hui, l’unité des chrétiens n’est pas forcément acquise. Ce n’est pas quelque chose qui est forcément au rendez-vous si on ne prend pas les moyens de se rencontrer et de dire ce sur quoi, peut-être, on n’est pas d’accord, ce en quoi on diffère, ce en quoi, au contraire, on est en communion. Parce qu’il y a des points sur lesquels on n’est pas d’accord entre chrétiens.
Mais admettons que nous avons fait des progrès. Donc déjà, rendons grâce par rapport au temps de Grégoire XIII. Justement, nous avons permis que cette Parole de Dieu soit au cœur même du dialogue œcuménique. Et vous le savez sans doutes, lors du Concile Vatican II, c’était la Parole de Dieu qui présidait.
Et notre frère Samuel nous a mis en valeur la Parole de Dieu, là, au pied de l’autel pour nous rappeler, justement, que le Concile lui-même aussi était présidé par la Parole de Dieu.
Donc voilà, je trouve que c’est pour nous une invitation à revisiter nos relations. Où est-ce qu’il y a des paroles entravées ? Où est-ce qu’il y a des paroles qui n’adviennent pas ? Où est-ce qu’il y a des moments où je n’arrive pas forcément à peut-être me livrer intérieurement, à livrer mon intime ? Et on sait très bien que le rapport à la foi, c’est un rapport à l’intime.
Se laisser scruter par la Parole de Dieu
Et donc, on va demander au Seigneur cette grâce particulière, justement dans ce dimanche de la Parole : déjà de fréquenter la Parole de Dieu avec peut-être plus d’assiduité, mais de la dire. De la dire et de nous laisser aussi transparaître… Une chose c’est lire la Parole de Dieu, une autre chose c’est que la Parole de Dieu nous lise. C’est-à-dire que la Parole de Dieu vienne réveiller dans le cœur l’appel comme pour les premiers apôtres.
Alors oui, c’est quelque chose qui est un combat intérieur que le rapport à l’unité, que le rapport à la Parole, et les deux sont liés. Alors on va demander au Seigneur cette grâce particulière de revisiter dans nos relations, et singulièrement les relations familiales - c’est avec le prochain proche que l’expression de la parole est le plus difficile - parce qu’on n’ose pas dire, on ne veut pas blesser, avec tous les non-dits, les secrets de famille… _Tout cela est mortifère et participe d’une manière ou d’une autre à installer une division, dans la famille, division dans l’Église.
Justement, on a besoin d’un Verbe, du Verbe de Dieu qui est la lumière du monde.
Que ce Verbe de Dieu dise tout Dieu, qu’il n’ait pas de pudeur, si on peut parler ainsi, qui dise tout Dieu et qui vienne rétablir l’unité entre les hommes.
Et c’est parce que Dieu s’est fait Verbe, et que ce Verbe s’est fait chair, que nous pouvons nous-mêmes entrer en communion les uns avec les autres et appeler Dieu notre Père,
Amen.
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 8,23b.9,1-3.
- Psaume 27(26),1.4abcd.13-14.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 1,10-13.17.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 4,12-23 :
Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : ‘Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée.’
À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs.
Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela.
Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.