Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Il est toujours bon de resituer un texte dans son contexte, celui de l’Évangile que nous venons d’entendre, en particulier. Nous sommes au tout début du ministère de Jésus, au cinquième chapitre de Saint Matthieu. Dimanche dernier, nous avons entendu le texte des béatitudes. Auparavant, pour vous situer également, il y a eu le baptême du Seigneur, puis le choix des quatre premiers disciples. Nous nous trouvons donc dans une étape de formation : celle des disciples à la vie intérieure.
De quoi s’agit-il ? Il s’agit du sel et de la lumière. Vous le savez, le sel, est ce qui permet de donner du goût aux aliments ; un plat qui n’est pas suffisamment salé est fade et nous ne prenons pas plaisir à le manger. Mais donner du goût, fait aussi allusion à quelque chose de plus spirituel : le don de sagesse.
En latin, le verbe goûter, vient de sapere qui a donné le mot sagesse. Ce don de sagesse est une certaine manière de goûter les réalités de ce monde.
« Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur » (Ps 33,9)
Nous voyons ces deux aspects dans l’Évangile à travers le sel et la lumière. Nous sommes ainsi invités à percevoir les choses différemment des autres. Saint François de Sales disait :
« Le don de sagesse, c’est l’amour qui savoure, goûte et expérimente combien est doux et suave le Seigneur. »
Le pape François, dans une homélie précisait que :
« Le don de sagesse nous permet de voir les choses, les situations, les conjonctures et les problèmes, avec les yeux de Dieu. »
Goûter, avoir le don de sagesse et être le sel de la terre, c’est au fond une certaine manière d’envisager les événements et les personnes.
Le regard de Dieu sur la fragilité
Cette sagesse dicte notre attitude envers les autres, en particulier envers ceux qui sont en grande fragilité. En ce dimanche de prière pour les malades et pour les personnels de santé, le prophète Isaïe nous dit :
« Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante […] ta lumière se lèvera dans les ténèbres » (Is 58,9)
Savoir goûter les choses, poser le regard de Dieu ou chausser « les lunettes de Dieu » sur les personnes, c’est précisément faire sortir de notre cœur le joug, le geste accusateur et la parole malfaisante.
Cela nous renvoie au fond à autre chose : nous vivons ce don de sagesse lorsque nous bénissons. Bénir, c’est voir l’autre comme une grâce. c’est dire du bien. C’est accomplir ce que demande le prophète en enlevant de notre bouche la parole malfaisante. Vous le savez peut-être, le rituel de bénédiction de l’eau intègre du sel. De même, dans l’ancien rituel du baptême, on mettait du sel sur les lèvres de l’enfant au moment de l’exorcisme pour demander la force spirituelle de lutter contre la tentation.
L’association de ces deux éléments est intéressante.
Elle montre que la sagesse implique un combat spirituel. Avoir un regard de bénédiction sur l’autre n’est pas intuitif ; c’est parfois difficile. Au contraire, nous cédons parfois au geste accusateur ou à la parole malfaisante. Entrer dans le don de sagesse, savoir goûter les choses à la manière de Dieu, c’est accepter un combat intérieur qui nous fait découvrir que cette manière d’envisager les évènements et les personnes est le fruit de la grâce de Dieu.
Ce n’est pas un hasard si cet épisode sur le sel et la lumière du monde vient juste après le baptême. Le baptême du Christ est, pourrait-on dire, la première Pentecôte. C’est le Saint-Esprit qui nous fait découvrir ce regard, qui nous fait goûter la beauté de chaque personne, qui nous fait bénir et nous donne la force de lutter contre la tentation, singulièrement celle de la critique, de la parole malfaisante.
Une responsabilité envers le monde
Le prophète Isaïe nous rappelle que nous sommes invités à porter ce regard sur toute personne affligée ou privée de valeur aux yeux du monde :
« Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. » (Is 58, 7)
Agir ainsi, c’est le don de sagesse. C’est une manière de voir l’autre et de goûter sa beauté qui diffère de celle du monde, laquelle s’appuie essentiellement sur la richesse, le savoir et le pouvoir.
Il est beau de reprendre conscience de cette réalité :
« Vous êtes le sel de la terre » (Mt 5, 13)
Ce n’est pas juste une promesse pour le futur, c’est un état présent, déjà acquis. Par votre baptême, vous avez cette capacité de redonner du goût à des vies qui n’en avaient plus, comme celles que nomme le prophète : l’affamé, le sans-abri, le démuni ou le rejeté.
Nous devons prendre conscience que nous possédons dès à présent cette capacité de regarder chaque personne pour lui faire découvrir sa propre beauté, quelle que soit sa situation. Plus encore, en tant que sel, nous pouvons reconnaitre ce même esprit chez tous ceux qui, au nom de leurs convictions - et ils sont nombreux dans notre pays et dans le monde – nourrissent les affamés, accueillent les plus pauvres et vêtent ceux qui sont nus. Quelles que soient leurs convictions, pour nous, disciples de Jésus, nous voyons dans ces gestes l’œuvre du Saint-Esprit. C’est lui qui permet de donner à ceux qui n’ont rien, de relever celui qui est tombé et de lui redonner espérance et goût à la vie.
Ce don de sagesse dépasse largement le cercle habituel des chrétiens. Il s’étend aussi à tous ceux qui désirent se faire proche des personnes en état de fragilité. S’il est important de dire que nous n’avons pas l’exclusivité de la charité, nous en avons en revanche la responsabilité.
Parce que nous sommes sel et lumière, ces gestes nous incombent de manière forte.
Si nous ne vivons pas comme sel et lumière, si nous ne redonnons pas goût et ne déployons pas cette capacité de relever l’autre, ne nous plaignons pas si la parole de Jésus s’applique à nous :
« Si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien. On le jette dehors et il est piétiné par les gens » (Mt 5, 13)
Cette phrase s’applique à tous ceux qui, tout en étant sel de la terre, ne vivent pas conformément aux promesses de leur baptême. Le Seigneur nous demande d’être fidèles à ces promesses.
De la contemplation à l’action
Être fidèle aux promesses de notre baptême, c’est découvrir que la vie du Saint-Esprit et ses dons nous confèrent une responsabilité envers le monde. Elle nous appelle à redécouvrir la beauté de chacun, à proclamer que chaque vie vaut la peine d’être vécue. Même la plus blessée, la plus abattue ou la plus abandonnée, chaque vie mérite de retrouver une saveur et de devenir lumineuse. Si nous vivons de la lumière qui nous habite, nous rendons à notre tour les autres lumineux.
Lors des funérailles à l’église, le premier rituel c’est celui de la lumière, où l’on fait mémoire de ce qui a été lumineux chez le défunt. C’est un rituel magnifique, car il rappelle notre vocation. : être lumineux pour rendre les autres capables d’éclairer à leur tour.
Devenons ce que nous sommes. Nous sommes déjà lumière et sel, capables de faire découvrir l’œuvre de Dieu autour de nous et d’être attentifs à l’action du Saint-Esprit en nous. Au fond, c’est à cette vie contemplative que le Seigneur veut former ses premiers disciples. Vivre du don de sagesse, goûter différemment et relever les personnes, c’est mener une vie contemplative. De cette contemplation dépend notre capacité à relever les autres, car elle nous rend attentifs aux motions du Saint-Esprit.
Nous allons demander à Jésus cette grâce particulière d’être attentif à ce regard.
La foi est le chemin du regard ; elle est une manière de voir les événements et les personnes. Vivre de ce don de sagesse c’est faire goûter à l’autre cette capacité qu’il a de faire du bien parce que l’esprit de Dieu habite en lui.
Certes, c’est un combat intérieur, car l’égoïsme et la parole malfaisante habitent aussi en nous. Nous avons vite tendance à voir le point noir sur la page blanche et à remarquer les défauts des autres ; il ne faut pas être intelligent pour cela, il suffit d’être observateur. C’est pour cette raison que nous revenons régulièrement auprès du Seigneur chaque dimanche : pour reprendre des forces, demander des grâces particulières et vivre de ce don qui nous permet de goûter les choses autrement tout en faisant goûter à notre entourage la beauté de Dieu.
Cette semaine, nous célèbrerons Notre-Dame de Lourdes. Nous nous tournons vers la Vierge Marie, elle qui garde toutes ces choses dans son cœur, comme le dit l’Écriture. Elle possède ce don de sagesse en plénitude par le Saint-Esprit. Ce n’est pas pour rien que Lourdes est le lieu où elle prend soin des malades, de ceux qui sont rejetés ou mis de côté.
Puissions-nous demander à Marie d’être attentifs à l’œuvre de Dieu en nous et autour de nous. Demandons-lui de nous aider à devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 58,7-10.
- Psaume 112(111),4-5.6-7.8a.9.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 2,1-5.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 5,13-16 :
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »