Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Au terme du cinquième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu, après nous avoir fait entendre les Béatitudes, Jésus commence à former ses disciples au tout début de son ministère apostolique. Il les forme d’une manière très particulière sur la question du mal : quelle attitude adopter face au mal, et surtout, qui est réellement notre ennemi ?
En effet, le passage évangélique de ce jour nous invite à redimensionner notre relation à l’adversaire. Qui est notre ennemi ? Il est très rare que nous ayons un ennemi mortel cherchant sciemment la destruction totale de notre personne. Le plus souvent, notre ennemi est celui qui vient révéler notre incapacité d’aimer ou mettre au jour nos idolâtries.. C’est celui qui nous exaspère, celui avec qui il nous coûte de vivre — et là, force est de constater que la liste devient vite assez longue ! Très souvent, c’est le « prochain proche » qui devient cet adversaire.
Cela nous donne une tout autre manière de concevoir notre rapport au mal. Au fond, la personne avec qui il m’est difficile de vivre — dans le cadre professionnel, familial ou paroissial — est souvent celle qui me fait le plus progresser. Elle nous force à revisiter plusieurs aspects de notre personnalité. Les trois exemples donnés par Jésus sont à cet égard très éclairants, bien que profondément contre-intuitifs.
- Le premier concerne l’affront :
« Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. » (Mt 5,39)
D’un point de vue culturel et anatomique, pour frapper la joue droite d’une personne en étant droitier, le coup est porté du dos de la main. Dans la tradition biblique, ce geste est considéré comme une humiliation suprême. Le visage ne représente pas une simple partie du corps : il est l’expression même de l’identité de la personne. Atteindre le visage de l’autre, c’est s’en prendre à son identité et à son égo. Lorsque notre ennemi vient heurter notre égo, lorsqu’il nous remet à notre place parce que nous avons surévalué notre propre importance, cela constitue un choc — une gifle morale. Mais cette offense vient aussi nous rappeler la nécessité de l’humilité. Et Jésus nous dit : « Tends l’autre joue. » Cela ne signifie pas subir passivement, mais offrir un autre visage, poser un autre regard sur la situation. Au lieu de courir immédiatement à notre propre justification en cas de critique ou de calomnie, nous sommes invités à redimensionner l’importance accordée à notre image.
- Le deuxième exemple concerne nos biens matériels :
« Si quelqu’un veut te poursuivre en justice pour prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton manteau. » (Mt 5,40)
Par cette hyperbole rabbinique, Jésus nous interroge : les biens matériels sont-ils la véritable sécurité de ta vie ? Ou ta sécurité réside-t-elle ailleurs, dans la qualité de tes relations avec tes proches et dans ton lien avec le Seigneur ?
- Le troisième exemple touche à notre relation au corps :
« Si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. » (Mt 5,41)
C’est avec notre corps que nous marchons. Jésus nous demande : le confort physique est-il ton critère absolu ? Comment accueilles-tu le manque, la fatigue, la fragilité ou la limitation — qu’il s’agisse du vieillissement, de la maladie ou du handicap ? Entre le culte du corps et sa négation, Jésus nous montre un chemin de juste appréciation et d’humilité. À travers ces trois injustices flagrantes — la gifle, le vêtement confisqué, la réquisition forcée —, Jésus enseigne à ses apôtres la pédagogie divine. Il nous dit de ne pas riposter au méchant :
« Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais soyez vainqueurs du mal par le bien. » (Rm 12, 21)
C’est une parole d’une puissance inouïe. La réponse chrétienne au mal ne consiste jamais en une surenchère de violence. Si la loi du talion (« œil pour œil, dent pour dent ») constituait déjà un progrès historique en fixant une juste proportion à la vengeance, Jésus nous fait franchir un pas décisif : la seule force qui mette définitivement un terme au mal, ce n’est pas une violence supérieure, c’est la miséricorde..
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux, et vous serez les fils du Très-Haut. » (Lc 6,35-36)
Cette logique est déroutante et contre-intuitive parce qu’il reste en nous beaucoup de colère. Pourtant, y a-t-il un autre chemin ? La réconciliation nécessite d’être deux, et l’autre ne demandera pas toujours pardon ; mais nous pouvons, dans notre cœur, choisir de ne pas laisser le mal nous altérer.
À ce sujet, comment ne pas être bouleversé par le témoignage de ce jeune père de famille qui, ayant perdu son épouse lors de l’attentat du Bataclan, déclarait aux terroristes : « Vous n’aurez pas ma haine » ? Même en dehors de la foi explicite, c’est l’Esprit Saint qui œuvre. De même, au lendemain des attentats, lorsque le journal Charlie Hebdo titrait « Tout est pardonné », c’était, consciemment ou non, un écho direct de la grâce évangélique. Un arbre qui pousse fait moins de bruit qu’une forêt qui tombe, mais les chrétiens doivent résolument se ranger du côté de l’arbre qui pousse.
Face au problème du mal, notre existence hésite entre deux options : soit la vie est un non-sens absurde, soit elle est un mystère. Choisir la foi, c’est opter pour le mystère. C’est croire qu’il y a une lumière cachée à découvrir et exercer cette véritable intelligence — du latin intus legere, « lire à l’intérieur » des événements — pour comprendre comment le Seigneur trace son chemin au cœur même des injustices.
Comme nous le rappelle saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens, la sagesse du monde ne peut pas résoudre le mystère du mal. Il faut une lumière supérieure pour l’affronter. « Tendre l’autre joue » n’a rien à voir avec le masochisme. Durant sa Passion, le Christ n’a jamais recherché la souffrance pour elle-même. Tendre l’autre joue, c’est faire preuve d’un regard plus perçant, un regard porteur du Royaume qui illumine les ténèbres.
À la veille du Mercredi des Cendres, cette parole d’Évangile revêt une portée singulièrement providentielle. Les trois aspects relevés par Jésus — notre identité face au mépris, l’usage des biens et le rapport au corps — préfigurent les trois tentations du Christ au désert :
- la tentation du pain : le corps,
- La tentation de la puissance et des richesses : les biens,
- la tentation de se jeter du haut du Temple : l’orgueil spirituel.
Aux décomptes du démon, l’Évangile répond par les vertus de la chasteté, de la pauvreté et de l’humilité.
Au moment de participer à cette Eucharistie, demandons au Seigneur la grâce de convertir notre regard. C’est toute la pédagogie du sacrement : là où les yeux ne voient que du pain et du vin, le regard de la foi contemple le Corps et le Sang du Christ. Puisse cette messe nous aider à débusquer l’orgueil et la recherche du confort qui nous entravent, afin que nous soyons au milieu du monde les témoins lumineux de Celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre du Lévitique 19,1-2.17-18.
- Psaume 103(102),1-2.3-4.8.10.12-13.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 3,16-23.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 5,38-48 :
En ce temps- là, Jésus disait à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Œil pour œil, et dent pour dent’.
Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre.
Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau.
Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.
À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos !Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.’
Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.
En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »