Texte de l’homélie
Chaque fois que nous lisons la parole de Dieu, même un passage de l’Écriture que nous avons entendu maintes et maintes fois, il y a toujours quelque chose de nouveau qui résonne en nous. Cette année, un verset particulier a suscité en moi un écho profond :
« Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il soit sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu… » (Jn 13,3)
Une des interprétations possibles de ce texte est que Jésus, dans son humanité, se trouve en pleine possession d’un pouvoir surnaturel, qui lui vient directement du Père. Il est habité par une puissance intérieure, une puissance d’amour telle que, nous le verrons demain lors la lecture de la Passion, tout ce qui tente de s’opposer à l’accomplissement du dessein du Père s’effondre devant lui. Dans son humanité, son lien avec son père lui confère une force absolument immense.
La question du pouvoir est aussi une question difficile. L’évangile note immédiatement auparavant, que Judas Iscariote était déjà sous l’emprise du démon. Le pouvoir, et singulièrement le pouvoir spirituel, s’apparente à une drogue dure ; il est le lieu d’un intense combat spirituel. L’exemple de Satan nous rappelle la difficulté de l’épreuve : une créature d’une splendeur et d’une puissance exceptionnelles, mais qui s’est opposée finalement à Dieu. Nous aussi, nous avons un pouvoir. Il ne s’agit ni du pouvoir des anges, ni de celui du Christ lui-même, mais nous exerçons une autorité : d’abord sur nous-mêmes, puis sur les autres, notamment à travers les responsabilités familiales de parents ou de grands-parents.
Dans cet ordre de réflexion, le pouvoir spirituel occupe une place à part. C’est le plus grand des pouvoirs, car il confère au prêtre la capacité de consacrer l’Eucharistie, de pardonner les péchés et d’agir en la personne même du Seigneur. Parce qu’il est le plus grand des pouvoirs, il est aussi le lieu du plus grand des combats.
C’est ici que le lien avec l’attitude de Jésus devient saisissant. L’évangile nous dit que, sachant que le père a tout remis entre ses mains, Jésus :
Se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture. » (Jn 13,4)
Alors qu’il est en pleine possession de ses moyens, cette suprême capacité ne le conduit pas à dominer, mais le pousse au service. Il s’abaisse à laver les pieds des disciples, une tâche qui était pourtant exclusivement réservée aux esclaves. Devant ce geste, Pierre se rebiffe en disant :
« Non, Seigneur, tu ne vas pas me laver les pieds, toi qui es le Maitre ! » (Jn 13,6-8)
Ce geste nous montre que la véritable manière d’exercer la puissance de Dieu consiste à toucher ce qu’il y a de plus bas et de plus humble dans la personne humaine, c’est-à-dire les pieds. Cela nous invite à interroger la manière dont nous exerçons nos différentes responsabilités, nos différentes autorités, à commencer par celle que nous devons avoir sur notre propre vie. Toute autorité, particulièrement spirituelle, exige un authentique esprit de service .
Et en méditant sur ce que j’allais vous dire, je pensais à comment les tribus de Jacob avaient été réparties au niveau des territoires. Peut-être, c’est quelque chose qui ne vous parle pas beaucoup, mais chaque tribu a eu un territoire particulier, sauf la tribu de Lévi, qui était la tribu des prêtres. Elle n’avait pas de pouvoir sur une terre, elle allait de tribus en tribus, exerçant leur ministère, demandant qu’on les aide à vivre à travers cet exercice du ministère. Ils mendiaient d’une certaine manière aux autres tribus leur subsistance. Comme si, justement, ce pouvoir considérable des prêtres ; l’Ancien Testament est une chose, mais évidemment dans le Nouveau Testament, c’est encore plus évident ; demandait cette immense humilité, cette dépendance.
Mais cela est vrai pour toutes nos responsabilités. Soyons attentifs à nous demander comment nous nous mettons au service, dans les responsabilités que nous avons. Sachant qu’il y a un combat intérieur, car l’orgueil nous guette dès que nous nous sentons investis d’une autorité, surtout lorsqu’il s’agit de la puissance du Christ reçue de son Père Jésus se met à genoux et lave les pieds des disciples, comme pour nous dire : Rappelez-vous que toutes les responsabilités ou la faculté d’exercer l’autorité, ça vous rend plus humble, parce que vous avez tout reçu. Comme le dit l’apôtre Saint Paul :
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu. » (1Co 4,7)
C’est vrai que si les uns et les autres, de façon différente, nous exerçons des responsabilités, et en particulier la responsabilité spirituelle, il est toujours bien de contempler Jésus dans cette relation avec le père.
C’est considérable, cette puissance d’amour. Frères et sœurs bien-aimés, je trouve que pour nous aussi, ça doit nous interroger. Parce que précisément, il peut y avoir des contre-témoignages dans notre façon d’exercer nos responsabilités. Et singulièrement les responsabilités spirituelles qui sont les plus grandes. Parce que précisément, nous utilisons ce pouvoir pour asservir, pour satisfaire nos besoins. Alors, c’est Jésus lui-même qui nous dit : faisons un examen de conscience. Comment exerçons-nous l’autorité dans nos réalités quotidiennes, qu’elles soient professionnelles, ecclésiales, personnelles, économiques ou spirituelles ? Plus nos responsabilités grandissent, plus le Seigneur exige que nous les options dans une dimension de service, et plus la tentation de l’orgueil se fait forte, à l’image de la chute du démon ou de la dérive de Judas.
Demandons au Seigneur la grâce de l’humilité en le contemplant dans son geste de service. Dans quelques instants, nous allons reproduire ce geste du lavement des pieds. Pour entrer véritablement dans cette démarche, nous devons nous appuyer sur le Christ. S’appuyer sur lui, c’est venir communier à son corps et à son sang, implorer sa grâce dans le pardon de nos fautes et écouter sa parole.
Le Christ trouvait son soutien dans sa relation avec le Père ; il est lui-même notre unique soutien.
Prions le Seigneur pour obtenir cette grâce particulière de l’humilité dans l’exercice de nos fonctions, et de nos responsabilités, afin de devenir les témoins authentiques de celui qui se lève de table, dépose son vêtement, prend un linge et lave les pieds de ses disciples.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre de l’Exode 12,1-8.11-14.
- Psaume 116(115),12-13.15-16ac.17-18.
- Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 11,23-26.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 13,1-15 :
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture.
Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit :
— « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? »
Jésus lui répondit :
— « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. »
Pierre lui dit :
— « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! »
Jésus lui répondit :
— « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. »
Simon-Pierre lui dit :
— « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
Jésus lui dit :
— « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. »
Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait :
— « Vous n’êtes pas tous purs. »Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis.
Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »