Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Qu’est-ce que c’est qu’un deuil ? Un deuil, c’est la fin d’une relation. La fin des échanges, la fin d’une amitié ou d’un amour, des regards qui ne se croiseront plus, des tendresses, des embrassades qui ne seront plus au rendez-vous.
Un deuil, c’est la fin d’une relation.
Et quand Jésus arrive au milieu des disciples, des apôtres, ils sont dans un état de deuil. Ils croient que cette relation privilégiée qu’ils ont eue durant tant d’années avec le Seigneur ne sera plus.
La Pâque, qu’est-ce que c’est ? C’est la restauration d’une relation. Alors vous me direz : comment faire pour restaurer la relation avec un être défunt ? Eh oui, et c’est la Pâque du Seigneur précisément parce que par sa descente aux enfers, le Seigneur est venu ramener vers la vie éternelle tous ceux qui depuis Adam attendaient un salut.
Le fait que la Pâque du Seigneur soit au cœur de notre foi, c’est aussi l’invitation à avoir un contact avec nos défunts. C’est une miséricorde que de pouvoir aussi prier pour nos défunts, invoquer leurs prières, invoquer leurs suffrages, invoquer leurs différentes intentions, etc. Oui, c’est une miséricorde parce qu’auparavant, avant la Pâque du Christ, on ne pouvait pas prier pour les défunts.
Vous savez dans la tradition juive - et c’est encore le cas - il n’y a pas de lien avec les défunts sont dans le Shéol ou l’Hadès, le monde des morts, mais il n’y a pas de lien avec eux.
Et donc je me dis, la première miséricorde qui nous est faite, puisque nous fêtons le dimanche de la Miséricorde, c’est aussi de nous rappeler que nous pouvons avoir, vivre ce qu’on appelle la communion des saints, être en lien avec nos chers défunts, les prier, invoquer aussi leurs prières. Et puis, particulièrement, nos frères défunts qui sont au purgatoire, qui attendent d’être dans la pleine lumière du Christ, c’est la Pâque du Christ qui va les amener dans cette pleine lumière. C’est grâce à cette Pâque que les portes étaient alors fermées, comme une voie sans issue - parce que le deuil peut apparaître comme une voie sans issue – sont maintenant comme un nouveau chemin ouvert.
Mais la miséricorde, c’est autre chose, parce que le fait qu’une relation n’existe plus peut non seulement se traduire par le deuil, mais par la blessure de la relation. Des relations qui, d’une manière ou d’une autre ont été blessées, que ce soit dans le milieu personnel, professionnel, ecclésial, matrimonial, familial. C’est aussi une forme de deuil d’une plénitude dans la communion. Et donc, c’est bien aussi de faire mémoire de ces relations qui à un moment donné ont été peut-être intenses, mais qui aujourd’hui sont blessées. Et la Pâque du Seigneur, là aussi, ouvre un chemin.
La Pâque du Seigneur ouvre une possibilité de réconciliation à une condition. La condition, c’est ce qu’a vécu Thomas : c’est de mettre ses blessures - y compris celles vécues dans nos relations – en contact avec les blessures du Christ. Dans Ses blessures, nous trouvons la guérison. Et comment est-ce qu’on met les blessures de relation, les relations blessées, les relations complexes, les relations qui aujourd’hui sont conflictuelles en contact avec les blessures du Christ ? Eh bien c’est ce que nous allons vivre dans quelques instants dans l’Eucharistie, vous êtes au bon endroit, mes chers amis !
C’est dans la Sainte eucharistie que nous confions dans la prière nos relations blessées et en les mettant en contact avec Elle, en les déposant sur la patène, c’est aussi un contact avec les blessures du Christ que nous voulons leur donner.
Oui, dans Ses blessures, nous trouvons la guérison.
Alors c’est vrai, cette guérison peut être progressive. Elle peut être parfois complexe, mais on le sait bien, on sort toujours par le haut d’une relation conflictuelle. C’est là où nous sommes appelés, là où il ne paraissait pas y avoir d’issue possible, de difficultés à rentrer dans une nouvelle communion, une confiance mutuelle pour X raisons. Eh bien la miséricorde de Dieu rend possible ce qui était impossible.
Alors oui, c’est l’occasion de nous rappeler que cette invitation à la réconciliation, au pardon, qui est au cœur même de l’Évangile que nous venons d’entendre :
« Recevez l’Esprit Saint ! »
Et vous avez aussi compris que l’Esprit Saint est relation, par définition. C’est l’amour du Père et du Fils. Recevez l’Esprit Saint, donc recevez ce qui vous met en relation, ce qui est le cœur de la relation - si on peut dire - à l’intérieur de la Trinité. Voilà, et suivant si vous remettez ou non ces péchés, ils seront maintenus ou pas…
Cette grâce qui a été donnée aux apôtres, à leurs successeurs et aux prêtres, du pardon, de la miséricorde est celle de la miséricorde.
Ainsi, nous sommes aussi invités à nous demander quelle est la place du pardon dans notre vie ? C’est aussi une question pour aujourd’hui. Et on pourrait faire mémoire de nos relations complexes, difficiles, et de demander au Seigneur de rouler la pierre. Parce qu’il s’agit bien de ça… Il y a des relations qui sont des tombeaux fermés. La lumière n’entre pas. Le chrétien, c’est un rouleur de pierre. C’est celui qui permet d’accéder à la lumière, d’accéder là où les ténèbres régnaient.
C’est là notre vocation comme chrétien : c’est d’être rouleur de pierre.
Alors il y a des relations où on sent que c’est complexe, c’est fermé, c’est verrouillé, comme les portes. Comme les portes, les portes verrouillées, et Jésus rentre dans ce qui est verrouillé.
Et je trouve ça très beau que Jésus invite Thomas à toucher Ses plaies. Je ne serais pas disciple de Jésus si Jésus n’était pas ressuscité avec Ses plaies. Je ne serais pas disciple de Jésus. Ça ne m’intéresse pas, un homme aux super-pouvoirs qui ressuscite d’entre les morts absolument intact, qui est présent en même temps dans différents lieux, qui franchit des portes verrouillées…
Un Superman, ça ne m’intéresse pas. En revanche, le Christ qui ressuscite avec Ses plaies, c’est une source d’espérance. Parce que précisément, chacun d’entre nous nous avons aussi nos plaies, et nos relations aussi sont parfois purulentes et sont douloureuses. Et nous avons par la résurrection du Christ, par cette miséricorde, un chemin d’espérance. C’est ça qui fait la différence entre ceux qui croient en Jésus et ceux qui ne croient pas : c’est que nous avons un chemin d’espérance.
Ce qui paraissait sans issue, eh bien il y a une issue nouvelle, quelque chose qui s’ouvre. Et évidemment la Pâque du Seigneur nous fait penser à la Pâque des Hébreux où la mer Rouge s’est ouverte sous leurs pas précisément pour les faire passer de l’esclavage à la liberté.
Parce que c’est vrai qu’une relation complexe est une forme d’esclavage : on ne se sent pas libre d’être en lien avec la personne avec qui c’est compliqué d’être, d’entretenir un lien, d’entretenir une communion.
La Pâque du Seigneur permet justement d’ouvrir quelque chose qui était fermé, permet un au-delà, permet un nouvel horizon, permet quelque chose qui était impossible. Parce que c’est ça la Pâque du Seigneur, c’est rendre possible ce qui était impossible.
Et pour nous, être disciples de Jésus, c’est faire ce choix de la vie du possible que Saint Jean à la fin de l’Évangile rappelle très bien :
« Mais cela a été écrit pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. »
Là où il y avait le tombeau fermé, là où il y avait des attitudes mortifères - et on sait bien que dans nos différents liens entre nous, il y a parfois des liens mortifères où la lumière ne rentre pas - eh bien le Seigneur dit :
« Pour qu’en croyant, vous ayez la vie en vous. »
La Pâque du Seigneur, c’est un combat. C’est un combat spirituel, un combat qui nous invite à choisir la vie.
Vous connaissez la fameuse phrase du Deutéronome :
« Je mets devant toi la bénédiction ou la malédiction, la mort ou la vie, choisis la vie ! »
Choisir la vie, c’est choisir de rouler la pierre. Choisir la vie, c’est être face au tombeau ouvert duquel sort une lumière. Choisir la vie, c’est apporter la lumière là où il y avait les ténèbres.
Alors c’est forcément un combat intérieur , parce que parfois, on est bien tranquilles dans nos ténèbres et surtout on ne veut pas de problèmes, on veut mettre à distance un certain nombre de personnes, il y a parfois des relations qui sont complexes voire impossibles. Reconnaissons au moins avec humilité que ces relations-là sont des échecs parce qu’on n’est pas faits pour ça. On est à l’image et à la ressemblance d’un Dieu qui est relation par Sa nature,.
Donc oui, parfois on a des bonnes surprises. On ne peut pas ne pas penser à la réconciliation franco-allemande, par exemple, qui, je trouve est une grande source d’espérance et à laquelle on s’est peut-être beaucoup trop habitués. Des pays qui ont eu trois guerres successives dont deux guerres mondiales et qui finalement se sont réconciliés peuvent être donnés en exemple.
On se rappelle bien la figure, l’image du président Mitterrand avec Helmut Kohl main dans la main face à l’ossuaire de Douaumont, le lieu par excellence de tant et tant de souffrances…
Être chrétien, c’est ça : c’est ouvrir des chemins, ce n’est pas monter des murs. Aujourd’hui, il y en a qui veulent monter des murs. Ils sont pas disciples de Jésus. Pas du Jésus que je professe, certainement. Et il peut y avoir dans nos sociétés une forme de raidissement, et même dans notre Église. Mais fermer des possibilités de communion, ce n’est pas être disciple de Jésus, Lui qui, par Sa Pâque, a rouvert des possibles, a rendu possible l’impossible.
Face à la Pâque du Seigneur, face à la miséricorde qui nous est faite et qui se manifeste avec cet exemple de Thomas, nous sommes face à un choix. Qu’est-ce que nous choisissons ? Est-ce qu’on choisit de s’enfermer dans les peurs, d’habiter le tombeau obscur ? Est-ce qu’on est rouleur de pierre ?
Les deux sont possibles, j’allais dire, les deux sont en nous. Reconnaissons-le…
Alors face à cette miséricorde, nous entendons cette invitation :
« Recevez l’Esprit Saint, à qui vous remettrez ses péchés ils seront remis, à qui vous maintiendrez ses péchés ils seront maintenus. »
Cette grâce de remettre les péchés qui a été donnée aux apôtres, à leurs successeurs et à ceux qui par l’imposition des mains, les prêtres, ont reçu cette capacité de pardonner, c’est ça la Pâque du Seigneur. C’est ça la Pâque du Seigneur : c’est rentrer dans une logique de pardon. Modestement, parce qu’on le sait bien, comme on dit en théologie — vous avez peut-être entendu cette phrase-là — on est dans le « déjà et le pas encore ».
Oui, déjà nous sommes sauvés, déjà nous sommes pardonnés, mais pas encore dans la plénitude. Et nos gestes de pardon sont modestes dans le sens où c’est des signes avant-coureurs de là où Dieu sera tout en tous, c’est-à-dire la vie éternelle. Mais c’est pas parce qu’ils sont avant-coureurs et modestes qu’ils ne doivent pas être au rendez-vous, ces gestes de pardon. Et c’est le Saint-Esprit lui-même qui nous donne cette grâce d’accéder à cette miséricorde.
Alors frères et sœurs bien-aimés, face au tombeau ouvert, face à ce lieu de ténèbres où est entrée la lumière, laissons la lumière du Saint-Esprit rentrer dans nos vies.
Demandons cette grâce particulière de devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre des Actes des Apôtres 2,42-47.
- Psaume 118(117),2-4.13-15ab.22-24.
- Première lettre de saint Pierre Apôtre 1,3-9.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,19-31 :
C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu.
Les autres disciples lui disaient :
— « Nous avons vu le Seigneur ! »
Mais il leur déclara :
— « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux.
Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas :
— « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »
Alors Thomas lui dit :
— « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Jésus lui dit :
— « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.