Frères et sœurs bienaimés, depuis Pâques, nous sommes en train de lire le livre des Actes des Apôtres, qui relate les débuts de l’Église naissante. Et il s’agit là de la visite de Philippe, l’un des sept — des sept diacres — qui arrive dans une ville de Samarie.
La Samarie, nous la connaissons plus par l’histoire de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine. Mais il est peut-être bon d’en savoir davantage : les Samaritains sont une secte juive qui se sont séparés du judaïsme ordinaire, du judaïsme orthodoxe pharisien, il y a cinq ou six siècles avant la venue du Christ. Ils n’ont pas la même Bible, ils n’ont pas de rabbins, ils ne reconnaissent pas Jérusalem comme la ville sainte. Ils sont coupés du monde juif tout en étant eux-mêmes et s’affirmant parmi les plus anciennes traditions juives.
Aujourd’hui, les statistiques disent qu’il y a 874 Samaritains dans le monde, répartis entre Israël et la Palestine.
C’est intéressant de voir qu’à partir du sixième dimanche de Pâques, dans ces moments où nous sommes invités à vraiment faire mémoire de cette présence du Saint-Esprit que nous allons accueillir au moment de la Pentecôte, cette rencontre de Philippe avec ces Samaritains constitue une véritable pédagogie pour l’accueil du Saint-Esprit. C’est une pédagogie dans le sens où Philippe manifeste par ses actes l’attachement des Samaritains qui étaient vraiment vus comme des pestiférés au temps de Jésus.
La pédagogie à l’œuvre aux premiers temps de l’Église
Et donc c’est par les actes que Philippe, à travers des délivrances d’esprits impurs, des guérisons, va pouvoir susciter l’intérêt des Samaritains. Est-ce qu’au fond, à travers cet épisode particulier, il n’y a pas quelque chose à recevoir de la manière d’accueillir le Saint-Esprit ? Agissons de façon à ce que d’autres se posent des questions.
Notre religion n’est pas une religion où l’on veut convertir à tout prix l’autre à notre point de vue mais au contraire, nous sommes dans l’esprit du Seigneur, nous agissons et d’autres viennent à notre rencontre et disent : « Mais pourquoi vous agissez comme ça ? Pourquoi vous faites comme ça ? ».
Pour prendre un exemple contemporain, nous avons notre chère Mère Teresa : dans ce monde très religieux de tradition indienne, était incomprise parce que les pauvres, il ne fallait pas s’en occuper, c’était ce qu’on appelle le karma, c’était le destin. Ils étaient pauvres, nés pauvres et c’est tout.
Et au fur et à mesure que Mère Teresa a développé son œuvre en Inde et à l’international, mais particulièrement dans ce pays, il y a eu des questionnements : « Mais c’est quoi votre religion ? ».
Et on voit bien que le Seigneur, au fond, dans cette pédagogie d’accueil du Saint-Esprit, nous demande, comme nous disait notre cher Pape François, d’aller auprès de ceux qui sont loin. Cette invitation résonne comme un rappel avec cette distance considérable qui existait entre le parti des Pharisiens et le parti des Samaritains. Considérable.
Et donc Philippe va dans cette ville de Samarie et ensuite, par ses actes, il réveille la curiosité des gens. Alors, certains disent : « Nous voulons nous aussi recevoir le Saint-Esprit, on veut être baptisés » et il va ensuite à Jérusalem auprès des Apôtres pour pouvoir confier ce qui s’était passé.
C’est intéressant la deuxième lecture parce qu’il peut y avoir aussi un parallèle entre cette Église naissante que la première lettre de Saint Pierre Apôtre manifeste :
« Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous. »
C’est absolument clair, au temps de Jésus, Ses disciples son considérés comme sectaires pour nombre de Juifs. Et on ne peut pas ne pas faire le lien entre la réalité des Samaritains et la réalité de l’Église naissante qui était mal vue.
Encore aujourd’hui, en Israël, c’est compliqué d’être chrétien. Alors peut-être est-ce dû à 2000 ans d’antisémitisme produits par l’Église, mais il y a quelque chose peut-être de plus fondamental. Je me souviens dans un pèlerinage en Terre Sainte, vous saluez un juif religieux, il ne vous répond pas parce que sinon il est impur.
Et vous avez peut-être vu cette vidéo sur les réseaux sociaux où un religieux pousse dans l’escalier une consacrée, une religieuse, un religieux orthodoxe juif la pousse dans l’escalier.
De même, ça a frôlé l’incident diplomatique quand le Saint-Sépulcre a été fermé au moment de la célébration de Pâques pour les chrétiens.
La Miséricorde va de pair avec le rejet
Donc on voit bien qu’il y a dans cette Église naissante quelque chose d’un parallèle peut-être à chercher, en tout cas à approfondir, avec les Samaritains. Ils sont aussi sur la défensive, les premiers chrétiens — alors je ne parle pas des grandes persécutions romaines, là on n’en est pas encore là, on en est au tout début, aux premiers jours d’une certaine manière.
Et donc ils sont sur la défensive et Jésus leur dit : « Vous devez répondre à tous ceux qui demandent raison de l’espérance qui habite en vous ». Parce qu’au fond, et c’est vrai que c’est quelque chose qui parfois nous habite, notre manière d’agir est particulière. Voire notre manière d’agir peut provoquer la haine, voir des actes de miséricorde propres aux chrétiens provoquer le rejet.
Vous vous souvenez peut-être de cette histoire de Jacques Fesch. Jacques Fesch, on en est, je crois, dans les années 50 si ma mémoire est bonne, cet homme qui avait été condamné parce qu’il avait tué un policier. Et puis il a fait tout un chemin spirituel en prison, un vrai chemin. Il y a ce livre écrit : « Dans 5 minutes je verrai Jésus », puisqu’il a été parmi l’un des derniers condamnés à mort en France.
Et la Conférence des évêques de France s’est interrogée : « N’y a-t-il pas là, comme pour le bon larron, un motif de commencer un procès de canonisation, béatification et canonisation ? ». Et là, la Police Nationale s’est érigée absolument contre ça, ils disent : « Si vous faites ça, nous ne protégerons jamais plus vos lieux de culte ».
Comme quoi, la miséricorde peut entraîner la haine. Et ce que dit Saint Pierre :
« Que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous, pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. »
Voilà, que ça les interroge à tel point que ça vienne questionner leur âme, que ça vienne faire découvrir peut-être la part d’ombre qu’ils ont en eux face à des personnes lumineuses.
La précarité et la pénibilité
Alors oui, accueillir le Saint-Esprit, c’est vivre dans une certaine précarité : la précarité des Samaritains, la précarité des premiers Chrétiens. Mais nos communautés en Occident ne sont-elles pas aussi précaires ? Parfois rejetées, voire moquées ? Et donc le Seigneur nous dit : « Faites le bien plutôt que faire le mal », parce que c’est ça qui va préparer peut-être la venue du Saint-Esprit, ouvrir le cœur de ceux qui vous regardent agir.
C’est-à-dire que pour accueillir le Saint-Esprit, il y a vivre une précarité, mais aussi une certaine pénibilité. Le Christ aussi a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui le juste pour les injustes, afin de nous introduire devant Dieu.
Un combat intérieur à mener
Rentrer dans une vie avec le Saint-Esprit, c’est rentrer dans un combat intérieur.
Rentrer dans une vie avec le Saint-Esprit, c’est rentrer dans un combat intérieur. Il y a une forme de difficulté, il y a une forme de souffrance parce que, précisément, ça ne nous est pas familier que de vivre du Saint-Esprit. Et je trouve ça beau que la liturgie, à travers le choix de ces textes, nous redise ça : nous préparer à recevoir le Saint-Esprit n’est pas juste affaire de convenance ou affaire d’émotion. Non, nous savons qu’il y a une pénibilité dans l’accueil du Saint-Esprit, un combat intérieur à mener.
Et ce combat intérieur — et nous en avons la réponse dans l’Évangile — c’est précisément de vivre de Celui qui nous habite de l’intérieur grâce au baptême : l’Esprit de vérité. Le monde ne peut Le recevoir — c’est-à-dire le monde, la société — ne Le connaît pas, il ne Le voit pas, car Il demeure auprès de vous et Il sera en vous.
L’intériorité à la manière chrétienne
La réponse à cette précarité, à cette pénibilité, à ce combat intérieur, c’est l’intériorité. Vivre habité par une présence. Parce que le Chrétien, précisément, c’est celui qui porte en lui-même plus que lui-même. C’est celui qui découvre, dans un vase d’argile, un trésor. C’est celui qui fait le choix de la vie spirituelle face à un monde qui ne voit pas cette vie spirituelle, ne se fixant que sur le visible. Nous, nous mettons le cap sur l’invisible.
Alors oui, le Seigneur, à travers Ses invitations à recevoir Ses commandements, nous dit : « Vous serez aimés de mon Père si vous vivez de ce qui vous habite, l’Esprit du Seigneur reçu à notre baptême », dont nous avons fait mémoire à travers ce rituel de l’aspersion d’eau au début de notre célébration.
Le don du baptême pour tenir dans la durée
C’est le plus grand jour de notre vie. C’est ce que disait le Pape Jean-Paul II :
« Le plus grand jour de ma vie, c’est le jour de mon baptême. »
C’est pour ça que c’est important de reconnaître au fond qu’il ne s’agit pas, comme on l’entend parfois : « On ne va pas baptiser les enfants ou les petits-enfants, on va leur laisser le choix ».
Mais qu’est-ce que… C’est comme si on disait : « On ne va pas les rendre propres, on va leur laisser le choix. On ne va pas leur apprendre à marcher, à tenir debout, ils seront à quatre pattes à vingt ans comme à quelques mois ».
Éduquer, c’est transmettre. On a le choix parce qu’on connaît. Et on connaît parce qu’on s’approche de la communauté chrétienne et qu’on est enseigné. Mais comment avoir le choix sans communauté chrétienne et sans enseignement ?
Vous voyez, il y a quelque chose qui n’est pas juste là. Il y a quelque chose qui n’est pas juste. Et on ne peut que rendre grâce, au contraire, pour les quelques dizaines de milliers de baptisés de Pâques, de catéchumènes devenus maintenant néophytes — ces nouvelles plantes qui grandissent — et qui ont fait le choix parce qu’ils se sont approchés justement du Seigneur, de la communauté, se sont laissés instruire, sont rentrés dans une docilité.
Être habités par Dieu
Parce qu’ils disaient, et qu’on les écoute : « Je ne peux pas vivre de ce que la société me propose : consommer toujours davantage, avoir toujours davantage, dominer sur l’autre… ça ne me rend pas heureux ». Parce qu’ils ont découvert — et c’est intéressant — que même s’ils n’étaient pas baptisés, ils étaient habités par une présence de Dieu. Ils sont à l’image et à la ressemblance du Seigneur.
C’est important que nous puissions reconnaître dans ceux qui sont encore loin, les Samaritains de notre époque, que l’action du Seigneur est aussi en eux. Ce que vous faites, vous, même si ce n’est pas en vertu d’une appartenance comme disciple de Jésus, ce que vous faites de bon, c’est le Saint-Esprit qui le fait en vous.
Frères et sœurs bien-aimés, nous sommes dans cette direction vers la Pentecôte, dans cette manière, dans cette nouvelle pédagogie, dans cette bascule à travers ce sixième dimanche de Pâques. Puissions-nous devenir des témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre des Actes des Apôtres 8,5-8.14-17.
- Psaume 66(65),1-3a.4-5.6-7a.16.20.
- Première lettre de saint Pierre Apôtre 3,15-18.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 14,15-21 :
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous.
D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi.
En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »