S’aimer soi-même

Conférence donnée aux jeunes pros (18-35 ans)

Dans notre société contemporaine marquée par l’individualisme, la valorisation professionnelle, sociale et sentimentale repose beaucoup sur le mérite personnel. Face à l’échec dans un de ces domaines, le sentiment de solitude est d’autant plus grand. La question de s’aimer soi-même a alors toute sa pertinence. Entre trop et pas assez, la limite n’est pas facile à trouver…

Père Pierre-Marie

Résumé de la conférence

Introduction : Un concept moderne pour une société en quête de repères

L’amour de soi-même est un sujet crucial dans nos sociétés contemporaines. Contrairement aux générations précédentes (parents et grands-parents) qui évoluaient dans une société stable où chacun avait une place prédéfinie, la société actuelle est marquée par l’insécurité, l’instabilité et une forte mobilité sociale. Aujourd’hui, tout repose sur le mérite personnel. Cette dureté sociale pousse les individus à penser que s’ils n’ont pas de place (professionnelle, sentimentale ou sociale), c’est par leur propre faute. Ce contexte moderne soulève deux questions existentielles majeures :

  • Qui suis-je ?
  • Quelle est ma valeur face aux autres et en société ?

Tordre le cou aux idées reçues : L’amour de soi est au cœur de la foi chrétienne

Il existe une fausse croyance selon laquelle l’amour de soi-même serait contraire à la vie chrétienne, assimilé à de l’orgueil ou à un repli égoïste. L’Évangile prouve exactement le contraire à travers deux fondements scripturaires :

  • L’Évangile selon Saint Matthieu (22, 36-40) : Jésus énonce les deux plus grands commandements : aimer Dieu de tout son cœur, et « aimer son prochain comme soi-même ». L’amour de soi est la mesure même de l’amour du prochain.
  • Le Lévitique (18, 19) dans l’Ancien Testament : Ce texte, auquel Jésus fait allusion, associe le commandement de l’amour de soi à la formule solennelle « Je suis le Seigneur ». Avoir confiance en la présence de Dieu passe ainsi par l’amour de soi-même. Les sciences humaines et la psychologie valident aujourd’hui ce que dit l’Évangile : les difficultés à s’aimer soi-même engendrent des difficultés à aimer les autres. Une personne qui se dévalorise ou qui refuse d’accepter ses propres fragilités sera profondément handicapée dans ses relations.
    L’éclairage théologique : Bien que Saint Augustin ait opposé l’amour de soi et l’amour de Dieu au début de l’Église, Saint Thomas d’Aquin a plus tard rectifié cette vision. Il affirme que s’aimer soi-même est nécessaire pour aimer autrui. Selon lui, nous sommes notre « prochain le plus proche ». L’amour de Dieu, l’amour de soi et l’amour du prochain forment un tout indissociable

Les origines de la négation de l’amour de soi

La tendance à rejeter l’amour de soi au sein de la tradition catholique découle de plusieurs dérives historiques et théologiques :

  • Le rigorisme moral (XIXe siècle) : Il a placé la morale rigide, et non la vie spirituelle ou la grâce, au centre de la vie chrétienne.
  • Le jansénisme (XVIIe siècle) : Souvent confondu avec le rigorisme, le jansénisme est une erreur sur la grâce (illustré par les dames de Port-Royal, qualifiées de « pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons »).
  • L’influence du protestantisme luthérien et calviniste : Ces courants partagent une vision très négative de la nature humaine, la considérant comme fondamentalement laide, le salut n’étant qu’un « voile » posé dessus pour la cacher. À l’inverse, la théologie catholique considère que la nature humaine est bonne, bien que blessée par le péché originel, et que la grâce vient la transformer de l’intérieur.

Trouver le juste milieu : Entre toute-puissance et dénigrement

L’amour de soi n’est pas une option, c’est un commandement. Il s’agit de trouver le juste équilibre (l’humilité) entre deux extrêmes :

    • Le « trop » d’amour de soi. : L’autocélébration, le narcissisme et la toute-puissance, qui relèvent de l’idolâtrie (donner à soi-même la place qui n’appartient qu’à Dieu).
    • Le « pas assez » d’amour de soi. : Le dénigrement, l’autoflagellation et la haine de soi vécue à tort comme une justification spirituelle. L’humilité permet une légitime fierté de ce que nous sommes par la grâce de Dieu, L’exemple parfait est la Vierge Marie qui proclame dans le Magnificat : « Toutes les générations me diront bienheureuse ». Elle ne le dit pas par orgueil, mais parce qu’elle reconnaît pleinement le don et la grâce de Dieu en elle.

Le combat spirituel contre la maltraitance de soi

Le manque d’amour de soi se traduit souvent par une violence concrète envers son propre être, que l’orateur dénonce fermement comme n’étant « pas de Dieu » :

  • La maltraitance psychologique : Se dire « je suis une mauvaise personne » ou « tu es nulle » à la moindre erreur.
  • La maltraitance physique : Les cas extrêmes de scarifications, de morsures ou de gifles auto-infligées. Ces comportements découlent souvent d’une éducation trop exigeante où la barre a été mise trop haut.
    Exemple cité : Une jeune fille rentre de l’école et dit fièrement à son père : « J’ai eu 18/20 papa ». Ce dernier lui répond : « Pourquoi tu n’as pas eu 20/20 ? »

    Ce genre de remarque brise l’enfant. L’orateur adjure ses auditeurs de ne jamais prendre la dévalorisation de soi pour un chemin spirituel : c’est une impasse.

Les conséquences sur le couple et la règle d’or

L’orateur constate que le manque d’acceptation de soi agit comme un parasite ou un handicap relationnel. Les exigences, la dureté et le manque de douceur que l’on s’inflige à soi-même sont inévitablement projetés sur l’autre. Pour y remédier, il convient d’appliquer la règle d’or (Matthieu 7, 12) : « Fais aux autres ce que tu veux que les autres te fassent pour toi-même », mais en l’appliquant aussi à soi. Il faut distinguer :

  • L’amour-propre : Mauvais, car synonyme d’orgueil et de vanité.
  • L’amour de soi : Bon, car synonyme de charité, de bienveillance et de patience envers soi-même.

Conclusion : L’accueil de ses propres fragilités

S’aimer soi-même, c’est faire preuve de douceur, de tendresse et d’empathie envers ses propres limites, en sachant que l’on fait de son mieux. L’accueil de nos propres fragilités est la condition sine qua non pour accepter celles de l’autre (conjoint, ami, famille) sans y voir une faiblesse intolérable. C’est là toute la grâce d’être disciple de Jésus : découvrir que notre propre fragilité est, en réalité, le plus beau chemin de relation avec l’autre,