Texte de l’homélie
La solennité de l’Ascension du Seigneur que nous célébrons marque un tournant vers la Pentecôte et la réception du Saint-Esprit. Pourquoi l’Ascension ? Pourquoi, le Seigneur n’est-il pas resté parmi nous jusqu’à présent avec son corps glorieux, qui est par définition incorruptible et immortel ? Techniquement, cela aurait été possible. Quelqu’un qui a un corps glorieux n’est pas soumis aux aléas de la matière. Les récits de la Résurrection nous le montrent bien : Jésus entre alors que les portes sont closes, il apparait et se rend présent en plusieurs endroits simultanément. Imaginez un instant que Jésus soit présent avec son corps glorieux encore jusqu’à maintenant et jusqu’à la fin des temps, lorsque tout sera mis sous la domination du Père. Une telle situation s’avérerait complexe. Quelle place resterait-il alors pour notre libre arbitre ? Nous aurions une difficulté sur la foi. Jésus se trouve dans plusieurs endroits au même moment, on va consulter, c’est Dieu, on a la réponse. Nous aurions une difficulté, une tentation, pareil, nous aurions la réponse. Au fond, l’ascension, le fait de cet éloignement, c’est pour permettre le libre arbitre. La foi, est un mystère fait d’ombres et de lumières.
Il y a de la lumière dans notre intelligence. La foi élève notre intelligence aux réalités qui ne sont pas accessibles aux cinq sens. Mais il y a une part d’ombre, d’incertitude. La preuve, les disciples eux-mêmes doutaient, se demandant si le moment était venu pour lui de libérer Israël. En montant aux cieux, le Seigneur signifie aux disciples qu’il leur appartient désormais de traverser ces doutes, portés bien sûr par la puissance du Saint-Esprit. Ce n’est plus au Christ de leur dicter visiblement la marche à suivre, après avoir passé tant d’années à leurs côtés. Les quarante jours qui séparent Pâques de l’Ascension revêtent une symbolique profonde. Dans le langage biblique, le chiffre quarante évoque les quarante semaines de la grossesse. Il est donc synonyme de fécondité, de nouvelle naissance, d’une nouvelle manière d’être au monde et d’être lié au Christ. Dès que vous avez quarante dans la Bible, tout de suite, vous pensez grossesse, naissance, fécondité. Donc c’est intéressant de voir que Jésus, fait bien de rejoindre son père avec son corps glorieux, parce qu’il nous confie ainsi à l’action du Saint-Esprit, qui conseille chacun selon ses besoins propres. C’est l’esprit de conseil. J’aime rappeler la réponse que le pape Benoît XVI fit un jour à un journaliste un peu facétieux. Interrogé sur le nombre de chemins qui mènent à Dieu, ce pape, que l’on ne pouvait pas qualifier de relativiste, répondit : « autant que de personnes ». En effet, c’est le Saint-Esprit qui, de l’intérieur, éclaire l’âme des fidèles et la guide là où le Seigneur l’attend.
C’est la fête qui permet à chacun de se déployer, dès lors qu’il a reçu l’Esprit du Seigneur au baptême. Pour autant, les doutes des disciples demeurent compréhensibles. L’Évangile de dimanche dernier, nous les montrait déjà remplis de crainte et montrés du doigt. Mais les disciples de Jésus ne sont pas les adeptes d’un rabbi qui fait des miracles. Des rabbis qui font des miracles dans l’histoire du judaïsme, il y en a eu plein. Mais, ils n’ont pas donné un milliard trois cent millions de fidèles. Et donc c’est intéressant de voir comment Jésus, en montant au ciel, nous prépare une place et nous donne cette capacité d’engagement. Nous imaginons les disciples pris de stupéfaction. Ce n’est pas tous les jours que quelqu’un se lève dans le ciel pour ne pas revenir. C’est quand même particulier Et puis surtout, ils avaient leurs questions : « Est-ce maintenant, le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? Est-ce que tu vas mettre les Romains dehors, l’occupant dehors ? » Alors qu’ils fixaient le ciel, deux hommes vêtus de blanc, souvent assimilés à des anges, leur disent :
« Mais pourquoi, regardez-vous le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel, d’auprès de vous, reviendra de la même manière, que vous l’avez vu s’en aller » (Ac 1,11)
C’est une invitation à l’action. Malgré la stupéfaction, les doutes et la présence de l’occupant romain, il fallait agir. Deux mille ans après, bien des choses dans l’Église restent à bâtir, à construire. Mais là, nous étions face à une communauté tellement fragile, petite, montrée du doigt. Si Jésus n’était pas, remonté au ciel, non seulement le libre arbitre n’aurait pas été préservé, mais l’engagement, l’audace des apôtres et la venue du Saint-Esprit, n’auraient pas été possibles. Si Jésus n’était pas monté au ciel, il n’aurait pas permis la possibilité d’étendre ça à tous les royaumes de la terre. Donc, cela veut dire aussi, que, nous avons un rapport à l’éternité qui est différent, puisqu’on sait que le Seigneur nous y attend avec son corps glorieux, et on sait, nous, dans notre foi catholique, que la Vierge Marie aussi, nous attend là-bas avec son corps et son âme. Ce sont les deux personnes, Jésus personne divine, Marie personne humaine, qui sont auprès du Seigneur avec leur corps et leur âme, ce à quoi nous sommes appelés à la fin des temps à la résurrection de la chair. Mais c’est la fin des temps. Donc, ça donne un rapport au temps qui est différent.
J’emporte avec moi les actes d’amour désintéressés. Parce que Jésus lui-même s’y trouve. Il nous a donné son Saint-Esprit, il y a une connexion avec le ciel de par l’Ascension, qu’il n’y avait pas avant. Vous voyez, la manière de concevoir le temps est différente. Il y a un début, il y a une fin. Dans le christianisme, il y a le début, ce que nous identifions comme le livre de la Genèse, il y a une fin quand Jésus viendra juger les vivants et les morts. Tout à fait différent de la manière asiatique de voir le temps. La manière asiatique, c’est un temps circulaire. C’est la réincarnation, mais ça n’a strictement rien à voir avec la résurrection. Nous, c’est un temps fléché, qui avance, qui nous engage, qui fait que l’éternité est au bout du chemin. Il y a urgence. J’interprète justement cette parole de ce qu’on identifie comme deux hommes en vêtement blanc, pas comme des anges, de dire : « Pourquoi rester là à regarder vers le ciel » ? Maintenant, c’est à notre tour d’être des témoins, de dire les merveilles de Dieu, d’exprimer avec nos fragilités, ce n’est pas parce qu’on est meilleurs que les autres, certainement pas, mais nous avons un contact avec l’au-delà, par la grâce à l’Ascension, que nous n’avions pas avant, et évidemment avec le Saint-Esprit, Et c’est pour ça qu’on invoque dans la messe les fidèles défunts. C’est pour ça que dans nombre d’églises de campagne, pour rentrer dans l’église, on traverse le cimetière. Parce que les défunts sont là. Parce que la vie éternelle est là. C’est une très belle fête qui nous donne du courage, parce que nous pourrions nous décourager déjà de nous-mêmes ainsi que du monde. Il n’y a qu’au cimetière que nous serons complètement détendu, sinon, entretemps, il y a de la tension. L’Ascension, c’est la fête de l’espérance, c’est notre réalité dans les cieux. Non pas pour nous désengager « c’est dans les cieux, je reste dans ma chaise longue ». Aujourd’hui, cette messe est offerte pour votre congrégation. Vous êtes vraiment, mes sœurs, des femmes engagées : dans le catéchisme, les paroisses, les différentes activités auprès des jeunes et les camps, avec les forces qui sont les vôtres. Mais la prière est aussi un engagement. Justement, la vie religieuse, c’est une source d’espérance, parce que l’on dit : Notre réalité n’est pas ici, elle est dans les Cieux. Dans notre mission, nous avons une obligation de moyens, non de résultats. Parmi les nombreux enfants que vous avez croisés au catéchisme, certains n’ont plus aucun contact avec l’Eglise ; pourtant, une parole a été semée par votre intermédiaire. Chaque religieux consacré est ainsi un repère, un « poteau indicateur » qui rappelle que notre cité se trouve dans les Cieux. Nous ne sommes pas chargés, et c’est la grande différence avec le judaïsme, de restaurer un paradis terrestre. J’étudie beaucoup le judaïsme qui est une religion absolument fascinante. Les juifs disent : « vous trouvez que ça va mieux depuis que Jésus est venu là depuis deux mille ans ? » Mais là n’est pas notre perspective. Le salut que nous annonçons s’accomplit pleinement dans l’au-delà. Là où le judaïsme attend un Messie qui instaurera la justice, la paix, l’abondance et l’absence de larmes ici-bas, notre foi se tourne vers les réalités célestes. L’Ascension, fête du libre arbitre, nous invite à nous positionner. Elle nous rappelle le chemin unique de chacun vers Dieu, la conscience de la vie éternelle, et la promesse d’une contemplation qui n’aura pas de fin, pour ceux qui aiment le Seigneur, une éternelle béatitude. Demandons frères et sœurs bien-aimés, des grâces d’espérance pour nous-mêmes, pour nos congrégations, pour nos familles. Demandons de devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre des Actes des Apôtres 1,1-11.
- Psaume 47(46),2-3.6-7.8-9.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens 1,17-23.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 28,16-20 :
En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »