Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés, c’est peut-être la deuxième lecture qui va nous donner le fil rouge de notre méditation, puisque dans cette deuxième lecture, l’apôtre Paul, qui s’adresse aux Corinthiens, encourage à être d’accord ensemble.
« Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix »
Il invite à revisiter nos relations. Et aujourd’hui, où nous fêtons la Sainte Trinité, qu’est-ce que la Trinité, si ce n’est des relations ? Relations du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Mais avant d’avoir fêté la Trinité, nous avons fêté la Pentecôte. Et il y a donc une logique dans ce calendrier liturgique. C’est l’Esprit Saint qui est la relation du Père et du Fils, qui est l’amour du Père et du Fils, qui nous permet d’entrer dans ce que veut dire la Sainte Trinité.
Et ça, c’est valable aussi pour toutes nos relations.
Une communion, parce que les personnes divines sont en communion les unes avec les autres bien plus que n’importe quelle personne humaine pourrait l’être. Mais une grande différence entre chaque personne divine, une distinction, beaucoup plus distincte que chaque personne humaine peut être entre elles.
Donc c’est un mystère de communion et de différence. Et ça, ça vient revisiter nos relations du quotidien. Est-ce que ces différences, nous les voyons comme une menace ou au contraire, comme une condition d’entrer dans une dimension trinitaire, d’une condition de répondre à cet appel de Saint Paul :
« Cherchez la perfection, soyez d’accord entre vous »
Est-ce qu’au fond, être d’accord entre vous, c’est être semblable les uns et les autres ? Ce n’est pas ça le mystère trinitaire. Le Père n’est pas le Fils, le Fils n’est pas l’Esprit.
Être d’accord ensemble, c’est accueillir la différence, non pas comme une menace, mais comme, au contraire, un lieu où je me dépasse moi-même. Et on l’avait déjà célébré, cette dimension-là de relation, dans la Pentecôte. Rappelez-vous, dimanche dernier, eh bien, nous avions cet esprit de Pentecôte qui permettait aux apôtres qui étaient réunis, puis ensuite plus largement à l’Église naissante.
Chacun se comprenait dans sa propre langue alors qu’ils parlaient des langues différentes. Vous vous rappelez ce passage où l’esprit du Seigneur s’empare de chacun. Chacun comprend dans sa langue maternelle alors que les autres sont par le grec, par le latin, par l’hébreu, par les dialectes de la région méditerranéenne, et chacun le comprend en fonction de ce qu’il est. Je trouve que ça indique bien, ce que c’est aussi le mystère trinitaire.
C’est que nous sommes invités à rentrer en relation, déjà en affirmant que nous avons et nous portons en nous-mêmes, une manière de voir le monde Parce qu’une langue, c’est une manière de voir le monde. C’est intéressant de voir que par exemple, en hébreu, le mot langue, c’est ce qui, vous savez dans l’hébreu, c’est des mots valises, c’est-à-dire ils ont plusieurs sens.
Eh bien, c’est le même mot pour dire la langue, la langue, le grec, le latin… que pour dire la rive. Une langue, c’est une rive, la rive d’un fleuve. Et donc la rive, c’est un point de vue sur le monde. Quand Jésus invite à passer sur l’autre rive, Il nous invite à changer de point de vue. Je trouve ça intéressant de dire : « tiens, j’accueille le point de vue de l’autre sans me sentir menacé dans ma manière de voir mon point de vue, dans ma langue maternelle, puisque je comprends le point de vue de l’autre à partir de ce que je suis ». Vous voyez ?
Donc, je trouve ça intéressant de dire : Tiens, ça vient revisiter nos relations les uns avec les autres en accueillant la réalité profonde, puisqu’une langue, c’est une vision du monde. On n’a pas conscience, peut-être, mais quand vous avez, vous allez parler une autre langue, l’allemand, c’est une autre vision du monde. Et puis, évidemment, dans le bassin méditerranéen, aux temps bibliques, évidemment, le grec était la langue de la philosophie, le latin, la langue du droit, l’hébreu, la langue de la révélation C’est vraiment des visions du monde très différentes. Et j’accueille, à la fois, je reçois ma vision du monde, je l’affirme, mais je ne l’affirme pas contre l’autre. Toi, tu as une autre vision du monde, tu es sur l’autre rive, tu parles un autre langage. Et le mystère de la Trinité nous aide, on croit en un Dieu unique, mais pas en un Dieu solitaire. On croit en un Dieu qui, en lui-même, est communion d’amour.
Et dans cette réalité d’amour qui circule, une circulation d’amour, en affirmant chacun Père, Fils et Esprit-Saint dans sa mission particulière et en même temps dans sa communion qui n’existe nulle part ailleurs puisqu’il s’agit d’un seul Dieu.
Alors, Ça reste un mystère pour nous, évidemment, parce que c’est complexe de rentrer dans le mystère de la Trinité. Mais je trouve que ça nous aide à revisiter les relations que nous avons les uns et les autres, et ne pas opposer à la fois les charismes personnels et le charisme de l’autre. Ne pas opposer ce qui pourrait être du don que l’on a reçu, des talents qu’on a reçus et les talents que les autres ont reçus. Parce que c’est l’union aussi d’un seul corps que nous sommes invités à bâtir.
Donc, le mystère de la Trinité nous aide justement dans cette pédagogie, vous voyez. Chaque personne divine a une mission, sans rentrer en compétition les unes avec les autres, mais chaque personne divine est en communion, bien plus que n’importe quelle personne humaine pourrait être en communion. Donc, je trouve, c’est quelque chose qui nous aide et qui nous permet, au fond, de rentrer aussi dans la réalité de l’eucharistie.
Et donc le Seigneur, nous rejoint nous-mêmes dans ce que nous sommes profondément. Et chacun de nous, on a notre chemin vers Dieu. Eh bien, il nous rejoint à partir de la fragilité du corps et du sang du Christ consacré sur l’autel.
Oui, c’est cette manière de rejoindre que le Seigneur a, comme le Seigneur aussi, de façon très modeste, moi, plus j’avance comme prêtre, plus je suis frappé par la fragilité des sacrements. Un peu d’eau sur le front d’un enfant, un peu de pain et du vin sur l’autel, quelques paroles entre un homme et une femme au jour de leurs noces, et c’est le ciel qui s’ouvre. Nous sommes la religion du vertige, tout est vertigineux dans la vie chrétienne.
Et nous croyons que justement cette présence de la Trinité, cette capacité d’accueillir le chemin de l’autre, nous la recevons au baptême. C’est ce qu’on appelle l’inhabitation de la Trinité en nous, c’est-à-dire, nous portons en nous-mêmes plus que nous-mêmes. C’est ça la différence, c’est ça la définition du chrétien. Il porte en lui-même, par grâce ; pas parce qu’on est meilleur que les autres, certainement pas ; mais par grâce, on porte en nous-mêmes plus que nous-mêmes.
Et nous portons cette capacité d’aller sur l’autre rive, d’accueillir le langage de l’autre, d’accueillir sa vision, sa manière d’organiser ; tout en restant nous-mêmes. Et c’est vraiment ça le mystère de la Trinité. C’est ce qui vient revisiter toutes nos relations et qui vient nous dire aussi combien nous sommes invités à en témoigner dans notre vie quotidienne. Parce qu’on voit bien que oui, en nous, il y a quelque chose qui s’oppose à ça. C’est sûr qu’il y a une transformation à opérer pour accueillir le chemin de l’autre. Il y a une Pâque, et c’est intéressant de voir que la fête de la Trinité, par ricochet, elle est fixée en fonction de la fête de Pâque Parce que c’est fixé le dimanche après Pentecôte et Pentecôte est fixé à partir de Pâque. Donc, c’est-à-dire qu’il y a un passage.
Pour rentrer dans cette manière de voir les relations, il y a à sortir de sa zone de confort, aller plus loin que ce qui pourrait être le même. Il n’y a pas de communion entre clones. Les clones ne sont pas en communion. Parce que pour avoir une communion, il faut précisément avoir une altérité. Ce qu’on appelle l’altérité, c’est un mot un petit peu compliqué, Cette altérité, de notre point de vue, elle se vit en Dieu. En Dieu, il y a de l’autre. C’est énorme. C’est en Dieu lui-même, il y a une circulation de l’amour. Et en Dieu Lui-même, à la fois, il y a une distinction et à la fois une communion. Alors, c’est vrai qu’il faut un passage. La tradition juive, de ce point de vue-là, est assez intéressante parce que vous savez que la Pentecôte est souvent vue comme l’anti-Babel. Babel, c’était l’inverse.
Il y avait une seule langue, nous dit le récit biblique, une seule langue sur toute la Terre, un seul chemin pour aller vers Dieu. Ils construisaient une tour pour rejoindre le ciel Mais il n’y avait qu’une seule manière de faire. Eh bien, la Pentecôte, c’est l’anti-Babel, c’est l’inverse. Et la Trinité, c’est l’anti-Babel. Mais elle nous dit la tradition juive, la tour de Babel, un tiers a été détruit, un tiers a été emporté par les intempéries, mais un tiers habite en chacun d’entre nous. Ça veut dire qu’en moi, je veux que l’autre fasse comme moi je veux, selon ma manière d’agir, selon mon plan. Ça, c’est en moi. Et c’est là qu’il y a un combat spirituel. Quand on vit de la dimension trinitaire, on prend conscience en nous, il y a une capacité d’accueillir l’altérité, mais en nous aussi une capacité d’imposer à l’autre le point de vue, d’imposer à l’autre notre manière de faire, pensant que c’est la manière de faire. Et ça a été à l’origine de toutes les dictatures.
Toutes les dictatures fonctionnent comme ça. C’est la devise du troisième Reich. « Ein Volk, ein Reich, ein Führer » c’est-à-dire « un peuple, un empire, un chef ». Il n’y en a qu’un. Quand vous dites, quand quelqu’un commence à affirmer qu’il n’y a qu’une manière de faire, là, tout de suite, vous allumez les warnings, vous dites : Il y a un problème chez cette personne et potentiellement, il y a de la souffrance à la clé Il n’y a pas qu’une seule manière d’être catholique, par exemple, sinon, ce serait une secte, ce ne serait pas une Église. Justement, la grâce de l’Église, c’est d’accueillir la diversité. Mais on voit bien combien ça demande d’efforts. Parce que si chacun on s’interrogeait : « Vous dites quoi de Jésus chacun d’entre nous » ? On aurait, et c’est bien naturel, des points de vue différents. Mais accueillir l’autre, la différence de l’autre comme un chemin vers Dieu, c’est une vraie conversion à la Trinité.
Nous croyons que par le judaïsme, nous avons reçu la révélation d’un Dieu unique. Mais par le christianisme, nous avons ce Dieu unique, il n’est pas solitaire, il est circulation d’amour. Il est en Lui-même communion et différence. Alors, c’est extraordinaire de vivre comme ça. Je trouve notre foi, quelle grâce d’être disciple de Jésus. Parce que précisément, on a accès à quelque chose de complètement inédit. C’est du jamais vu. D’avoir une vision de Dieu comme ça, c’est du jamais vu. Il n’y a que le christianisme qui le propose. Et après le christianisme, de notre point de vue, il n’y a pas eu de nouveautés sur la manière de voir Dieu et de le contempler après les religions qui sont venues après. Vous voyez donc que le judaïsme, c’est le Dieu unique. Ce Dieu unique, il n’est pas solitaire, le christianisme. Il est communion d’amour, il accueille la différence, il est altérité.
Et ça, ça demande de changer de rive, vous voyez, passer sur l’autre rive, d’accueillir le point de vue de l’autre, d’accueillir le rivage de l’autre, parce que vous vous mettez de cette rive-là de l’Oise ou vous allez de l’autre côté, et bien vous avez un point de vue forcément qui est différent sur la ville.
Vous voyez donc que, c’est une très belle fête la Trinité. Ça nous aide à rentrer dans, déjà dans une humilité, de voir que Dieu accepte d’aller aussi loin dans la différence en lui-même. Et puis ça nous aide, à grandir comme disciple de Jésus, dans ce côté vertigineux de notre foi qui, précisément, nous donne accès à une réalité qui, jusque-là, était inédite. Alors on va remercier le Seigneur pour la grâce d’être disciple de Jésus. Vraiment qu’est-ce qu’elle est belle, notre foi, parce que c’est la foi qui permet d’accéder au mystère de la Trinité.
Et on reste sur le seuil parce que c’est un mystère tellement immense et pour l’intelligence humaine tellement grand.
Saint-Augustin avait eu un rêve, vous savez. Il voyait un enfant qui était sur le bord de la plage et qui, avec son seau, voulait mettre la mer dans son trou, dans un trou dans le sable qu’il avait fait. Et puis il se réveille et il a cette intuition : Et toi avec, ton traité sur la Trinité, est-ce que toi, tu ne veux pas faire pareil, mettre Dieu dans tes pensées humaines ? C’est quelque chose qui nous dépasse tellement, mais en même temps qui nous encourage tellement.
Parce que si Dieu - et nous sommes porteurs de ce Dieu d’amour, de ce Dieu trinitaire par le baptême - agit comme ça, c’est cette manière-là de révéler à la face du monde la manière d’entrer en relation les uns avec les autres.
Alors encouragez-vous soyez d’accord entre vous ; je ne veux pas dire penser la même chose pas du tout parce que ça ce serait le danger. Mais que le Dieu d’amour et de paix sera avec vous parce que vous accueillerez le chemin de chacun vous ferez. J’aime bien cette phrase du pape Benoît XVI, à qui on avait fait une mauvaise réputation parce qu’il a été dans les jeunesses hitlériennes, comme tous les hommes de sa génération Donc c’était un embrigadement obligatoire et donc on lui reprochait. Un journaliste lui dit : Combien y a-t-il de chemins pour aller vers Dieu ? Et lui de répondre : « Autant que de personnes. »
Si nous sommes ici, c’est que nous avons un chemin. Alors à tâtons, nous cherchons bien sûr, et chacun, je ne vous connais pas, mais nous avons un chemin. Que la question de la vie spirituelle reste une question ouverte. C’est ça qui est important. Et nous ne mettons pas à juger le chemin de l’autre. C’est tellement intime, la foi.
Alors, soyons juste les témoins, à travers cet accueil du chemin de l’autre, d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres, à son admirable lumière,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre de l’Exode 34,4b-6.8-9.
- Livre de Daniel 3,52.53.54.55.56.
- Deuxième lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 13,11-13.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 3,16-18 :
En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème :
« Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. »