Homélie du 12e dimanche du Temps Ordinaire

22 juin 2021

Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! »
Le vent tomba, et il se fit un grand calme.

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs, reconnaissez avec moi que c’est une drôle d’idée de partir le soir, pratiquement à la tombée de la nuit, après une dure journée très remplie, puisqu’on nous dit que Jésus avait parlé à la foule toute la journée. Dans cette situation, on aspire plutôt à un repos bien mérité, et non pas à traverser le lac de Génézareth, de Tibériade, encore appelé Mer de Galilée. Quelle idée curieuse de partir le soir venu…
C’est une idée d’autant plus curieuse que vous le savez, le peuple hébreu n’a pas particulièrement le pied marin. Au contraire, il a une grande méfiance de tout ce qui est liquide, craignant les eaux. C’est un peuple de commerçants, de pasteurs, et c’est intéressant de voir que Jésus va inviter les apôtres à être des « pêcheurs d’homme ». La profession de pêcheur n’est pas si répandue dans ce peuple, il y a beaucoup plus de gardiens de troupeaux à cette époque là.

On voit donc Jésus partir. On connaît bien ce récit de la tempête apaisée : Jésus monte dans la barque avec Ses disciples, et une violente tempête surgit. Lui dormait à l’arrière sur un coussin. Et cela pose la question du sommeil : quelle est notre manière d’être présent quand on dort ?

Être présent à l’autre autrement

Le sommeil n’est pas une forme d’absence : c’est être présent à l’autre autrement.

C’est quelque chose de très fort d’être à côté de quelqu’un qui dort profondément. Vous êtes attentif à ne pas faire de bruit, dans une attitude de respect pour que la personne se repose et refasse ses forces. C’est bien le cas de Jésus qui avait prêché toute la journée.

La première chose que l’on peut découvrir à travers ce passage est : est-ce que j’apprends à découvrir la présence du Seigneur d’une manière différente de celle dont j’ai l’habitude, d’une autre manière, comme à côté de quelqu’un qui dort près de moi. D’une certaine manière, Jésus nous demande un déplacement, de sortir de notre zone de confort. C’est d’autant plus le cas de le dire que tout ce monde là ne sait pas nager Et dans ce mouvement de peur, les disciples réveillent Jésus :

« Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ?… »

Cette interpellation ne vous rappelle-t-elle pas une autre parole ? En effet, nous l’avons entendue dans Marthe et Marie, où Marthe en colère dit à Jésus :

« Cela ne te fait rien que ma sœur me laisse faire le service seule ?… »

Il y a donc un sentiment de colère qui naît d’une expérience de solitude. Comme dans cette histoire on peut faire la comparaison de la dimension contemplative face à la dimension active de la suite du Christ, on peut aussi en faire une autre lecture et prendre en compte la notion que la colère de Marthe vient de sa solitude et de ne pas demander de l’aide.

De même, l’angoisse des passagers de la barque vient d’une expérience de solitude alors que le Christ est là. Ils l’ont entendu prêcher toute la journée : il a sans doutes fait des miracles, des personnes se sont peut-être converties, le preuve en est que même le soir tombé, il y avait plusieurs barques remplies de monde. On peut en déduire que beaucoup de gens sont allés à Sa suite car ils souhaitaient l’accompagner.
Alors, pourquoi éprouver cette peur ? Cette expérience de solitude est originelle : cela peut nous arriver, alors que Jésus est là, mais Il est présent autrement…

Ensuite, Jésus se réveille, Il menace la mer :

« Silence, tais-toi ! »

Cela nous invite à contempler le fruit de la parole du Christ.

L’autorité de la parole du Christ

Les disciples ont pourtant entendu cette parole toute la journée. En théologie, on dit que la parole du Christ est performative : cela signifie que c’est une parole qui accomplit ce qu’elle dit. Notre parole ne l’est pas, et heureusement. C’est ce que recherchent les dictateurs : qu’ils disent les choses et qu’elles se fassent. Mais c’est le cas seulement de la parole de Dieu : on le voit dans la Genèse.

« Il dit et cela fut. »

Cette est performative car elle accomplit. C’est là que l’on voit quelque chose de la divinité du Christ.

Et il est intéressant que ces disciples qui ont été appelés sous le registre de « pêcheurs d’hommes ». Si la profession de pêcheur n’est la plus répandue, on peut se demander ce que signifie être pêcheur d’hommes.

Pourquoi « pêcheurs d’hommes » ?

On le sait, personne ne peut rester dans l’eau plusieurs heures d’affilée. Même si on apporte de l’eau douce à boire et qu’on l’alimente par ailleurs, notre corps n’est pas fait pour le milieu aquatique. On ne supporterait pas et on pourrait mourir car nous sommes faits pour la terre.

Par cela, on peut aussi entendre la notion de « terre promise » : l’eau meurtrière versus terre promise. Ainsi, le pêcheur d’homme tire la personne d’un lieu mortifère pour l’amener sur le rivage. Si on est en train de se noyer et que l’on aspire qu’à voir le rivage, on comprend bien la notion de terre promise : il nous faut un peu de sol ferme pour sortir de là et poser les pieds et nous sécher les pieds sinon nous allons périr.

Ainsi, le pêcheur d’homme tire la personne d’un lieu mortifère pour l’emmener vers la vie, d’un lieu inhospitalier comme le milieu aquatique vers un lieu sécurisé source de réconfort et de joie.

Mettons-nous à la place des disciples qui sont dans ces barques qui commencent à tanguer avec l’eau qui rentre dedans, à la nuit tombée… ils se disent qu’ils sont perdus et que personne ne va venir à leur rencontre, qu’ils vont mourir. C’est l’angoisse qu’ils doivent quitter pour aller vers un lieu de confiance, sortir de l’anxiété pour rentrer dans la confiance.

C’est ce que le pêcheur d’homme fait et Jésus le fait. Et on le perçoit dans les mots même choisis :

« Pourquoi êtes-vous si craintifs ? »

Et le texte poursuit ainsi :

Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux :
« Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

La crainte n’est pas la peur

Soyons attentifs à ne pas confondre ces deux sentiments. Quand on passe d’un lieu mortifère à un lieu sécurisé, c’est comme passer de la peur à la crainte.
La crainte de Dieu, c’est faire l’expérience de Son amour tout puissant. Si

Si vous êtes dans la peur de Dieu, c’est que vous n’êtes pas encore réellement disciple du Christ, vous n’avez pas encore fait le passage sur l’autre rive, vous n’avez pas encore vécu cette Pâque.

« Passons sur l’autre rive. »

Le passage à réaliser, c’est celui de Pâques. Il nous faut vivre ce passage pour devenir des personnes ressuscitées., vivant de la Pâque.

Ainsi, il est intéressant de remarquer que l’expérience de Foi a fait passer de l’angoisse, de l’anxiété, de la peur a l’émerveillement de la puissance de Dieu, de la crainte de Dieu. Mais, comme les mots sont piégés, on confond parfois peur et crainte. Faisons l’expérience de la révérence, l’admiration, la gratitude face la puissance du Seigneur.

Ce passage là est très fort parce qu’ensuite, arrivé sur la terre ferme, Jésus délivre un possédé. En effet, cette personne n’est pas en mesure d’agir librement, et Il vient le délivrer, le faire passer de l’entrave et de la dépendance à la liberté. Cet homme est ainsi passé de la peur à la crainte, de la mer à la terre ferme.

Ces passages-là nous expliquent ce qu’est le Salut. Et c’est dans ce texte de la tempête apaisée que Jésus nous montre qu’Il veut nous faire sortir de l’angoisse pour nous amener à la confiance et à l’abandon à Sa parole.
C’est l’histoire d’une vie, il nous faut tout ce temps là pour comprendre cette parole.

Ainsi, nous qui perdons pieds bien souvent dans notre vie, nous pouvons demandons au Seigneur cette grâce de la confiance. Un autre texte qui évoque le même sujet est celui de Pierre qui essaye de rejoindre Jésus qui marche sur les eaux : il domine le monde du mal, de l’angoisse et du manque de confiance.

On est sur la même mer, et il y a un appel à expérimenter cette confiance nouvelle que l’on est plus seuls, pas comme le croyaient les disciples. Nous ne sommes pas comme Marthe face à Marie – « cela ne te fait rien ? » - nous ne sommes pas seuls. Il nous faut découvrir une nouvelle présence du Seigneur, une manière nouvelle du Seigneur d’être présent à nos côtés.

C’est une pédagogie. Evidemment, après une journée de prédication, on aspire à dormir, et c’est ce que fait le Christ. Il nous enseigne de cette manière.

C’est une pédagogie que nous retrouvons également dans l’Eucharistie. Elle exerce notre regard à découvrir une autre présence du Christ, une autre façon qu’Il emploie pour Se révéler.

« Ceci est mon corps, ceci est mon sang… »

Nous allons demander au Seigneur d’avoir cet autre regard car nos psychologies sont parfois blessées et malgré nous, nous sommes anxieux et angoissés, on ne le choisit pas.
Mais la différence entre le psychologie et la Foi, c’est qu’il y a un choix qui intervient : la Foi est un choix. Si nous ne sommes pas responsables de nos blessures et de nos traumatismes d’enfants – que les psychologues sont à même de pouvoir décrypter avec nous – nous avons le choix dans la manière de vivre cela. Dans la Foi, malgré ce que je peux vivre psychologiquement, j’accède à un autre niveau qui est celui de la confiance et l’accueil d’une présence.

Demandons cette grâce les uns pour les autres en cette Eucharistie. Demandons d’être les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à Son admirable lumière,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de Job 38,1.8-11.
  • Psaume 107(106),21a.22a.24.25-26a.27b.28-29.30-31.
  • Deuxième lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 5,14-17.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 4,35-41 :

Ce jour-là, le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. »
Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient.
Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »
Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »
Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »