Homélie du 12e dimanche du Temps Ordinaire

22 juin 2026

« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. »

Cette homélie a été prononcée au cours de la messe dominicale célébrée à l’église Saint-Germain de Compiègne.

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Texte de l’homélie

Chers frères et sœurs,

« Ne craignez pas les hommes. N’ayez pas peur. » (Mt 10,26)

Cette belle parole de l’Évangile que le Seigneur nous donne aujourd’hui nous invite à une profonde confiance. Elle résonne de manière d’autant plus forte que les signes observables dans notre monde actuel, dépeignent, au contraire, une société de plus en plus anxiogène.
Pourtant, à travers la voix de saint Paul, le Seigneur nous rappelle :

« Qu’il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. » (Rm 5,15)

Certes, nous voyons le péché qui fait son œuvre en nous et autour de nous. Mais l’apôtre affirme :

« Si la mort a frappé la multitude, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance. » (Rm 5,15)

C’est une vision profondément positive du monde que le Seigneur nous donne aujourd’hui à travers son Évangile et à travers son apôtre Paul. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles nous sommes plongés - qu’elles soient personnelles, professionnelles, ecclésiales, internationales ou familiales -, ces réalités ne peuvent engloutir la Bonne Nouvelle. Il ne s’agit pas ici d’un simple optimisme béat, mais d’une certitude ancrée dans la puissance de la Résurrection. Là où la mort a agi, la vie s’est répandue en abondance.
Il est bon de nous remémorer cette réalité spirituelle, car il nous arrive de céder au découragement face à nos propres limites, à notre entourage ou à la malveillance et à la fragilité du monde.

Le Seigneur nous interpelle :

« Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière. » (Mt 10,27)

Aujourd’hui, il n’est pas toujours évident d’affirmer la beauté et la bonté du monde. Pourtant le récit de la création scande ce verset comme un refrain :

« Et Dieu vit que cela était bon. » (Gn1)

Bien sûr, le péché originel a frappé toute l’humanité, mais cela ne doit pas nous décourager, car nous avons la certitude que Dieu ne nous oublie pas :

« Ne valez-vous pas plus que beaucoup de moineaux ? Pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. » (Mt 10,29-31)

C’est précisément cette expérience de la présence de Dieu dans notre vie, qui rend la transmission du christianisme si difficile. Dans d’autres religions, la transmission est parfois facilitée par des structures visibles : des interdits alimentaires ou des commandements concrets. Dans le christianisme, il n’en n’est rien. Jésus a fait imploser la frontière entre le pur et l’impur, nous permettant de manger à la table de tous.
Il n’y a qu’un seul commandement : le commandement nouveau, celui de l’amour.

Parce que qu’il repose sur l’amour - une réalité purement intérieure -, le christianisme nous oblige à un témoignage vécu. Il n’est pas une posture psychologique qui consisterait à voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide, mais une expérience de foi. Nous sommes habités par une présence, accompagnés par un amour.

Transmettre des règles extérieures est une tâche aisée ; faire rayonner cette vie intérieure demande un véritable combat spirituel. Il nous faut sans cesse nous replacer devant cette vérité : « Vous valez bien plus que des moineaux, vous avez une valeur à mes yeux, parce que je vous accompagne, parce que je suis venu habiter aussi votre terre ».

« Celui qui se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai pour lui devant mon père qui est aux cieux. » (Mt 10,32)

Cette vie intérieure est menacée. En 1946, l’écrivain Georges Bernanos écrivait déjà :

« La société moderne est une conspiration contre toute forme de vie intérieure. »

Que dirait-il aujourd’hui ? Notre société moderne nous entraîne vers des valeurs centrifuges qui nous éloignent de nous-mêmes et font de nous des analphabètes de notre propre intériorité au détriment de la dimension plus contemplative. Pourtant le chrétien, c’est celui qui porte en lui-même plus que lui-même. Cette certitude découle directement de l’Incarnation : nous sommes les seuls à croire qu’en Jésus-Christ, Dieu s’est fait homme.
Cela ne nous rend pas meilleurs que les autres, mais nous confère une immense responsabilité dans notre témoignage. C’est cette manière de vivre en chrétien qui affirme la beauté du monde et la bonté du monde.

Il ne s’agit pas de regretter le passé en affirmant que « c’était mieux avant ». Je préfère de loin cette phrase de Saint-Augustin :

« Soyez saint et alors les temps seront saints, soyez bon et alors les temps seront bons. »

Voilà ce que l’on attend d’un disciple de Jésus. Nous avons reçu cette présence gratuitement lors de notre baptême. C’est ce que la théologie appelle « l’inhabitation de la Trinité » en nous.
Contrairement à d’autres religions, cette appartenance ne s’hérite pas par la naissance comme dans le judaïsme et ne résulte pas d’une auto-déclaration comme dans la profession de foi musulmane ; elle est un pur don de la grâce. C’est le don gratuit. A ce sujet, le pape Jean-Paul II aimait à répéter que :

« Le plus grand jour de ma vie, c’est le jour de mon baptême. »

Nous devons raviver cette gratitude pour la grâce d’être disciples de Jésus, pour le don gratuit que nous avons reçu, pour la beauté de notre foi. Au point de départ, il y a un don totalement immérité. C’est ce don qui fait que nous sommes ici aujourd’hui, car nous avons été appelés par amour.
Redécouvrir cette gratuité nous est indispensable pour nous relancer dans une dynamique contemplative et pour oser témoigner.

Le Seigneur nous dit :

« Ce que vous avez reçu au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits » (Mt 10,27)

Parfois, nous manquons d’audace dans nos témoignages, manifestant une timidité que certains qualifient de pudeur, particulièrement en France, avec cette question de laïcité.
Pourtant la laïcité n’interdit pas le témoignage, et il est toujours recommandé d’agir avec intelligence et discernement. Témoigner, c’est parfois simplement dire à un collègue de travail qui traverse un deuil : « Je prie pour toi », plutôt que de se limiter à un timide « Je pense à toi ».
En restant sur le pas de la porte, nous privons parfois le monde d’une ouverture vers la transcendance.

Cette audace est cruciale dans une société qui perd de vue la dignité et la beauté de la personne humaine. Les évêques ont demandé à prier pour la défense de la vie parce que potentiellement, cette semaine sera peut-être votée au Parlement la loi sur la fin de vie et le suicide assisté.
Récemment le pape Léon XIV a fait cette encyclique sur l’intelligence artificielle, intitulée Magnifique Humanité. Il appartient à l’Église et à chacun de nous, de rappeler la beauté de l’être humain, tout particulièrement lorsqu’il est vulnérable, dépendant ou en fin de vie.

En tant que disciples de Jésus, nous portons un regard profondément positif sur la fragilité. Ce regard nous vient de l’Eucharistie. Dans l’Eucharistie, nous découvrons que la fragilité est un lieu de rencontre. Quoi de plus fragile qu’un peu de pain et un peu de vin posé sur l’autel ? Pourtant, une fois consacrés, ils deviennent le Royaume.
Toute fragilité offerte devient un lieu de rencontre avec le Dieu à la fois Un et Trine.

Nous sommes la religion du vertige et de la vulnérabilité. Nous sommes la religion de la fragilité. Nous sommes ceux qui affirment que ce n’est pas parce que c’est fragile que ce n’est pas beau. Ce n’est pas parce que c’est vulnérable qu’il n’y a pas là un appel à plus de grandeur.

« Vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux. »

Nous connaissons ces vérités par cœur, mais le tumulte du monde ou le découragement nous les font parfois oublier. L’enjeu pour notre société est immense.
Demandons au Seigneur de devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de Jérémie 20,10-13.
  • Psaume 69(68),8-10.14.17.33-35.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 5,12-15.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 10,26-33 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits.
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps.
Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux.
Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »