Homélie du 15e dimanche du Temps Ordinaire

13 juillet 2020

« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. »

Écouter l’homélie

Texte de l’homélie :

Il est rare que les lectures d’un dimanche soit aussi unifiées autour d’un thème, celui de la nature. On vient de l’entendre avec la parabole du semeur, mais aussi dans la première lecture, où il est question de semence, avec cette comparaison avec la parole. C’est surtout la lettre de Saint Paul que je voudrais méditer avec vous. Cette lettre est bien mystérieuse. Elle nous dit en somme que la création est en attente d’un salut, qu’elle gémit en attente d’une plus grande joie et d’une paix définitive. Et Saint Paul fait une comparaison :

« Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ;
nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps… »

Oui, nous gémissons car nous ne sommes pas complètement dans l’alliance divine.
Cette réalité est mystérieuse car, comment envisager le salut de la création – d’un arbre, d’un insecte, d’un minéral, que sais-je… ? Le pape François nous donne une lumière particulière dans son encyclique Laudato Si. Il s’agit là d’un des textes majeurs de ce vingt-et-unième siècle.
Frères et sœurs bien-aimés, vous ne pouvez pas passer à côté de ce texte ! S’il est une encyclique, il n’a pourtant rien de compliqué, car le pape François écrit d’une manière simple.

Dans ce texte, il nous présente beaucoup de choses qui peuvent se résumer en trois mots : « Tout est lié ! » Le salut de la création et de la nature est lié au salut de l’homme, et le salut de l’homme est lié à celui de la création. Mais il va plus loin : il dit que le gémissement de la création, c’est le gémissement des pauvres, et que le gémissement des pauvres, c’est le gémissement de la création. Il faut le lien entre l’accueil et l’attention, le soin apporté aux plus petits, à ceux qui sont dans une situation de plus grande fragilité à cause de l’âge, de la situation économique ou de la santé, parce qu’ils sont étrangers ou marginaux… Il nous dit ainsi que l’ont doit porter la même attention à celles et ceux qui sont plus dans la fragilité qu’à la création qui nous entoure.

Cette réalité prophétique est tout à fait nouvelle. Elle m’a interpellé dans ma charge des travaux de l’abbaye. Nous sommes à l’aube d’un très gros chantier de restauration d’un bâtiment détruit durant la première guerre, l’aile de Lorraine. Ainsi, avec les frères, nous avons pensé qu’il serait bon que ces travaux soient confiés à des entreprises qui aient à la fois un engagement social et environnemental.
D’une certaine façon, l’aspect environnemental est plutôt facile, car on sait se référer à la trace carbone, tracer les différents matériaux utilisés – ont-ils fait le tour de la planète avant d’arriver en Picardie ou sont-ils dans la proximité ?
La dimension sociale, elle, est plus difficile à trouver. Lorsque l’on en parle aux entreprises en donnant un nombre d’heures d’insertion sociale comme condition pour remporter le chantier – cela fait partie des clauses indispensables du marché - on voit bien que l’on aborde un sujet compliqué.

Autant pour ce qui est des clauses environnementales, on constate que ces critères sont passés dans les mœurs et que cela est compris comme étant bénéfique. L’écologie est assumée par la grande majorité de nos concitoyens, on l’a vu lors des dernières élections municipales.
La question sociale, elle, est plus compliquée : accepter de donner des heures pour des personnes en situation de précarité, parce qu’ils sont étrangers et ne parlent pas notre langue, parce qu’ils sont repris de justice et ont encore un bracelet à la cheville, parce qu’ils ont perdu l’expérience du travail depuis des années et l’habitude d’avoir des horaires… on voit que c’est difficile. Les entreprises semble très réticentes, car elles veulent faire le choix de l’efficacité. Bien entendu, les sociétés choisiront plutôt les personnes qui respectent les horaires, qui sont performantes et donnent satisfaction. Et c’est vrai qu’accueillir dans un chantier des personnes en fragilité sociale, c’est prendre soin, se donner du mal pour quelqu’un d’autre, et ça prend plus de temps et d’argent : il fut les accompagner, ils sont moins autonomes.

Et au fond, ce soin du plus pauvre, ce soin de la nature, n’est-ce pas la terre au centuple que le Seigneur nous rappelle dans la parabole du semeur ?

« Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »

Est-ce que la fécondité d’un projet, si matériel soit-il, n’est pas liée au soin que l’on apporte les uns aux autres et à la création entière ?
On le voit bien par exemple, dans le synode sur l’Amazonie, le pape François a voulu attirer l’attention de la communauté internationale sur ce qu’il se passe sur cette partie du monde : la création est piétinée, les peuples indigènes sont bafoués et sont les derniers à bénéficier des soins de santé – comme par hasard, c’est leur terre qui est la plus exploitée, la plus blessée, écorchée…

Alors oui, je trouve que ce texte du pape François est prophétique, car il nous rappelle l’urgence du lien, que tout est lié.

Nous sommes liés les uns aux autres ! Nous sommes aussi liés à la communion du Ciel, l’Église des saints… Nous sommes aussi liés aux animaux, aux végétaux. Le pape François le dit dans un passage : le sacrement assume toute la création.

« Le pain et le vin assument toute la création dans l’eucharistie. »

Frères et sœurs bien-aimés, nous sommes invités à prendre davantage soin les uns des autres, et cette crise sanitaire nous l’a rappelé, même si elle ne nous a pas touchés directement. A l’échelle nationale, quelque chose s’est passé, qui fait que l’on ne peut pas dire « je » sans dire « tu », et que l’on ne peut pas dire « tu » sans dire « nous »…
Oui, dans quelque projet que ce soit, l’accueil du plus pauvre va avec le respect et la protection de la nature, et réciproquement. Sinon, il y a un risque de ne pas aller jusqu’au bout de cette bonne nouvelle et de cette prophétie que nous annonce le pape François. Certes, cela va flatter les donateurs que l’on aille dans le sens de l’écologie, mais au fond, ne sommes-nous pas invités à aller plus loin dans l’accueil de celui qui est marginal et dont il va falloir s’occuper, si complexe que soit cette tâche, et cela lui donne une autre vision de son travail.

Alors que je suis très au contact des jeunes professionnels de 25 à 35 ans, je vois combien ils ont besoin de sens à leur travail. Et donner ce sens d’un double soin de la personne humaine et de la nature, c’est attirer les compétences les plus brillantes, parce que plus une personne est formée, plus elle a envie de donner du sens à son travail.
Et plus on a affaire à des personnes fragiles qui ne sont pas habitées au monde du travail, plus il faut des gens performants pour s’en occuper et les emmener plus loin.
On le sait bien, la restauration de cet édifice ne réside pas tant à remettre des murs debout qu’à remettre des hommes debout.

Frères et sœurs, nous sommes invités à revisiter nos liens, il s’agit là de la fécondité de notre vie. Nous sommes appelés à porter du fruit, et l’on voit bien qu’en nous, il y a quelque chose qui gémit. Nous sommes dans un processus de conversion et Saint Paul le dit très bien : « La nature gémit et nous gémissons avec elle ».
Lorsque l’homme se tournera vers Dieu, qu’il accueillera la limite et réalisera qu’il n’est pas tout puissant, que l’argent ne peut pas tout lui apporter, alors, il prendra soin de ses semblables et de la nature.

Ainsi, à travers cette encyclique du pape François, nous sommes invités à nous tourner vers ce qu’il y a de plus profond en nous-même, ce désir de communion qui fait que nous sommes à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Mais certains disent que la pollution et toutes les difficultés viennent de la personne humaine elle-même, et de conclure que le problème, c’est l’homme et de dénoncer l’anthropocentrisme – le fait de mettre l’homme au centre de la création. Certains vont même jusqu’à déclarer qu’il faut diminuer le nombre de personnes humaines pour que la nature reprenne ses droits.

C’est la question posée par Malthus : si on a un gâteau de 100 parts et que l’on est 10, cela fera 10 parts par personnes ; si l’on est 100, ce sera une seule part, et c’est beaucoup moins. Si on est un million, la part de chacun ne sera que des miettes : il faut donc diminuer le nombre de personnes humaines sur terre. En effet, la question posée là est une vraie question.
Mais nous, en tant que Chrétien, nous avons une vraie réponse : ce n’est pas la quantité, le nombre de personnes habitant la terre qui pose problème, c’est l’égoïsme, c’est l’amour de l’argent, cette manière de vouloir se servir de la nature et des personnes les plus fragiles pour avoir un bénéfice maximum. C’est notre cœur qui est loin de Dieu : voilà le vrai problème !

Nous pourrions peut-être être 10 milliards de personnes sur terre, mais il n’y aura certainement pas 10 milliards de voitures…

Pour terminer, j’ai peut-être deux regrets par rapport à cette encyclique : à aucun moment il n’est parlé de mariage indissoluble ni de méthode naturelle de régulation des naissances. Bien entendu, le pape François parle de la défense de la vie, il dénonce avec force l’avortement – la défense du vivant est partie intrinsèque de l’écologie. Mais nous pouvons nous demander si ce lien indissoluble qui unit les époux n’a pas un rapport avec la protection de la nature et la protection du plus pauvre ? Là où l’on apprend à prendre soin l’un de l’autre, n’est-ce pas au cœur même de la famille ?
Si l’on regarde de plus près les conséquences des séparations : cela nécessite deux appartements pour accueillir les enfants, qui sont eux-même parfois comme des balles de ping-pong entre père et mère, avec du transport en découlant. Le coût écologique est considérable, sans compter le coût affectif…

Dans le sujet de la régulation naturelle des naissances, il y a quelque chose d’intéressant également : quel est le premier contact que l’on a avec la nature si ce n’est notre propre corps ?
Considérons les époux comme un écosystème fragile dont il faut prendre soin.

Être attentif à son propre corps, être attentif au corps de l’autre, savoir mesurer, tempérer les unions intimes entre époux, n’est-ce pas aussi accueillir la limite qui est la condition de toutes défense de la nature ?
Le problème de la pollution, le problème de la déforestation, c’est certainement la conséquence du fait qu’on ne met pas de limites à nos désirs, que l’on est dans la toute puissance par rapport à notre besoin de confort et de bien-être, nous qui vivons dans une société développée. On ne veut pas de frein à tout cela…
Notre corps n’est-il pas ce pédagogue qui nous apprend précisément à accueillir la limite, que ce soit en ce qui concerne l’union intime des époux, mais aussi la maîtrise de nos sens et de nos désirs.
Cette première nature, cette première est création, c’est le corps qui nous est donné pour prodiguer toute forme de soin et toute forme d’attention. Le corps est aussi ce plus pauvre dont on n’a pas toujours pris soin, et qui va se dégradant.

Alors oui, frères et sœurs bien-aimés, « tout est lié », je le crois très profondément. Alors, si le pape François n’a pas jugé bon d’évoquer ces deux éléments là dans cette encyclique, c’est qu’il l’a jugé ainsi, il a certainement ses raisons. Si moi, comme simple prêtre, j’y ai pensé, j’imagine qu’en haut lieu cela a été évoqué et pensé ainsi.
C’est aussi un texte politique qui a été donné là, lors de la COP21, et il s’adressait à tous les chefs d’états réunis en ce lieu à Paris, et ces sujets sont assez clivants.

Mais, je trouve que cela fait sens d’unir à la défense des pauvres et de la nature avec l’indissolubilité du mariage et la régulation naturelle des naissances, et je tenais à partager cette réflexion avec vous.

Frères et sœurs bien-aimés, à travers ces lectures qui nous parlent de la nature et en ce début d’été avec les travaux des champs qui vont battre leur plein, nous sommes invités à avoir un regard plus contemplatif sur notre « prochain-proche » dans notre famille, sur ce qui nous entour, ceux que nous aimons et ceux que nous avons du mal à aimer, sur cette création qui est un don de Dieu, et, à mesure que nous nous tournons vers le Seigneur, nous allons tourner le monde entier vers Lui.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Isaïe 55,10-11.
  • Psaume 65(64),10abcd.10e-11.12-13.14.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 8,18-23.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 13,1-23 :

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles :
« Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger.
D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde.
Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché.
D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés.
D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent :
— « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? »
Il leur répondit :
— « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là.
À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.
Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre.
Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ‘Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai.’
Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent !

Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.
Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur.
Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin.
Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt.
Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit.
Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »