Homélie du 19e dimanche du Temps Ordinaire

21 septembre 2017

« Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés,

C’est un véritable chemin de foi que le Seigneur propose aujourd’hui à ses disciples.

Se détacher des logiques du monde

Le premier pas de ce chemin consiste à se séparer des foules. Dans l’Évangile, Jésus vient de multiplier les pains pour nourrir la multitude dans le désert, un miracle qui rappelle évidemment le don de la manne. Après cet événement, le Christ monte sur la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il se trouve là, seul.

Les disciples, quant à eux, sont encore enthousiasmés par le succès du Seigneur. L’Évangile de saint Jean, qui rapporte également l’épisode de la tempête apaisée, précise que la foule voulait se saisir de Jésus pour le faire roi. Il existait certainement chez les disciples cette tentation d’être reconnus selon les critères de ce monde, de briller par ricochet grâce au prestige d’être aux côtés du Maître. C’est pourquoi Jésus les oblige à monter dans la barque et à partir sur l’autre rive. Il les pousse à s’éloigner pour éprouver leur foi, en leur apprenant à ne pas agir selon la logique humaine, mais selon celle de Dieu.

L’épreuve de la traversée et l’irruption du divin

La barque s’éloigne alors de la terre. Les Évangiles de Matthieu, Marc et Jean — l’épisode étant absent chez Luc — s’accordent à dire qu’elle se trouvait à environ trente ou quarante stades du rivage. Un stade représentant entre 150 et 180 mètres, les disciples s’étaient donc avancés de trois à cinq kilomètres sur un lac de Génésareth qui en mesure treize de large.

Partis à la fin de la journée, ils luttent toute la nuit. Quand Jésus les rejoint, entre trois et six heures du matin, ils n’ont pas beaucoup progressé malgré tous leurs efforts. Ils sont fatigués, abattus, confrontés à la limite de leurs propres forces pour traverser cette mer. C’est alors que Jésus apparaît, marchant sur les eaux. La réaction des disciples est surprenante : « C’est un fantôme ! » s’écrient-ils. Pourtant, ils avaient quitté Jésus en chair et en os la veille. Pourquoi cette frayeur ? Parce que, sans la clé de lecture de la foi, l’irruption du surnaturel dans notre monde — et marcher sur l’eau relève indubitablement du surnaturel — engendre la peur. Privés de cette adhésion intime au Christ, ils restent saisis de stupeur et d’effroi face à la manifestation du divin.

Fixer le Christ pour ne pas sombrer

C’est à ce moment que retentit la voix rassurante du Seigneur, qui invite à la confiance :

« Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur. Ce que vous avez reçu au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits » (Mt 14,27)

Pierre prend alors la parole et lance, comme pour mettre le Seigneur à l’épreuve :

« Si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau » (Mt 14,28)

Pierre descend de la barque et commence à marcher sur les eaux. La tradition spirituelle a toujours lu ce passage de la même manière : tant que Pierre fixait son regard sur le Christ, il marchait sur l’eau ; dès qu’il a détourné les yeux pour regarder la force des vents et des vagues, il a commencé à s’enfoncer. Il en va de même pour nous. Dès que nous nous focalisons sur l’adversité, sur les difficultés du quotidien, sur les contretemps, sur nos propres défauts ou sur ceux des autres, nous perdons pied. En revanche, lorsque nous gardons les yeux fixés sur le Christ, nous devenons capables de traverser les épreuves. Finalement, Pierre crie :

« Seigneur, sauve-moi ! » (Mt 14,30)

Et le Christ le saisit. À travers ce miracle, Jésus ne cherche pas à se donner en spectacle comme un homme extraordinaire. Il accomplit un acte de salut. Dans la symbolique biblique, les eaux représentent le chaos, le monde du mal et de l’inconnu — le peuple d’Israël n’étant pas un peuple de marins. Marcher sur les eaux évoque la traversée de la mer Rouge par Moïse, mais préfigure aussi le baptême. Par l’amour du Christ, nous entrons dans les eaux pour vaincre le mal.. Jésus triomphe du mal et invite ses disciples à faire de même.

La pédagogie du Christ et la croissance dans la foi

Pierre fait ici l’expérience intime d’être sauvé des eaux et tiré de l’abîme. Il fera plus tard une autre expérience de naufrage spirituel lors de son triple reniement. Mais nous pouvons raisonnablement penser que, dans sa détresse, il s’est souvenu de cette nuit sur le lac où le Seigneur l’avait sauvé, ce qui lui a permis, malgré son manque de foi initial, de se remettre à la suite du Maître.

Dans l’Évangile de Marc, un détail interpelle : il est dit que Jésus voulait les dépasser. Pourquoi ce geste ? Les commentateurs y voient une invitation à la confiance, similaire à l’épisode des disciples d’Emmaüs où Jésus fait semblant d’aller plus loin. Être disciple, c’est accepter de voir Dieu « de dos », de le suivre sans toujours le contempler face à face, dans l’abandon de la foi.

Cette traversée montre également une magnifique progression pédagogique. Ce n’est pas la première tempête apaisée dans l’Évangile de Matthieu. Lors de la première, les disciples s’interrogeaient encore avec perplexité :

« Qui est-il celui-là, pour que même les vents et la mer lui obéissent ? » (Mt 8,27)

Ici, l’expérience est bien plus profonde. Ayant personnellement éprouvé le salut et la puissance divine, ils tombent à ses pieds et confessent :

« Vraiment, tu es le Fils de Dieu » (Mt 14,33)

Une présence victorieuse dans nos tempêtes modernes

Le Seigneur use de la même pédagogie avec nous. Il nous appelle à aller plus loin, à dépasser nos peurs et à le découvrir là où nous ne l’attendons pas. Dans l’Ancien Testament, Élie rencontre Dieu dans le murmure d’une brise légère ; aujourd’hui, le Christ se révèle présent au cœur même de la tempête. Il rejoint nos vies agitées et notre monde chaotique, bouleversé et malade. Il s’y manifeste, non pas comme un spectateur passif, mais comme le vainqueur qui nous tire vers l’avant. C’est cette force supérieure que saint Paul évoque lorsqu’il se dit prêt à être anathème pour que ses frères découvrent le salut. L’Évangile de Marc ajoute que, dès que Jésus monte dans la barque, celle-ci touche aussitôt le rivage vers lequel ils se dirigeaient. Comme le souligne si bien L’Imitation de Jésus-Christ, ce que nous nous échinons à faire avec peine et par nos seules forces devient, avec le Christ, d’une simplicité et d’une fluidité qui nous dépassent totalement.

Chaque célébration dominicale, chaque temps de prière et chaque lecture de la Parole de Dieu sont autant d’occasions de renouveler notre acte de foi pour aller à la rencontre du Christ. Suivre le Seigneur est loin d’être évident, hier comme aujourd’hui. Face aux bruits de guerre et aux incertitudes de notre époque, le chrétien garde une certitude inébranlable : quelle que soit l’issue de la grande Histoire ou de nos petites histoires personnelles, le Christ sera là.

Demandons au Seigneur, et tout particulièrement à la Vierge Marie, de nous aider à grandir chaque jour dans cette dimension de confiance et d’abandon.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Lecture du premier livre des Rois 19, 9a.11-13a.
  • Psaume 84, 9ab-10, 11-12, 13-14
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 9,1-5.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 14,22-33 :

Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules.
Quand il les eut renvoyées, il se rendit dans la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire.

Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer.
En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils disaient :
— « C’est un fantôme », et la peur leur fit pousser des cris.
Mais aussitôt Jésus leur parla :
— « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! »
Pierre prit alors la parole :
— « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau. »
Jésus lui dit : « Viens ! »
Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant qu’il y avait du vent, il eut peur ; et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! »
Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit et lui dit :
— « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba.
Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent :
— « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »