Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Dimanche dernier nous avons laissé Jésus et les disciples avec cet épisode de la multiplication des pains. Et donc des foules étaient rassemblées autour du Christ et on comprend peut-être mieux le début de ce passage de l’Évangile qui nous paraît peut-être un peu choquant pour nos oreilles modernes :
« Jésus obligea les disciples à monter dans la barque. »
Ce côté autoritaire du Christ ne nous est pas familier, mais au fond, n’est-ce pas aussi une invitation pour que les disciples ne s’enthousiasment pas avec ces succès, mais arrivent à une connaissance du Christ différente de celles, de ceux qui le suivent parce qu’ils ont été nourris ?
C’est pour cela que Jésus les appelle à aller sur l’autre rive. Qu’est-ce que c’est que passer sur l’autre rive ? C’est avoir un autre point de vue, un autre point de vue sur l’homme, un autre point de vue sur Dieu, sur le monde.
De ce côté-là de l’Oise, de cette rive-là de l’Oise, nous avons un point de vue, si nous traversons le pont, nous avons un autre point de vue sur la campagne qui nous entoure.
Oui, le Seigneur invite Ses disciples à traverser la mer — et nous avons déjà toute une invitation à faire le parallèle avec Moïse et cette traversée des eaux — pour qu’ils puissent avoir quelque chose de différent et avoir une vision du monde, une manière de concevoir le monde différente.
Cette vision du monde nous parle aussi de la Genèse. Et il y a dans l’Évangile — vous regarderez vous-mêmes — des passages qui nous renvoient à cette réalité de la Genèse, du commencement. Et de fait, cette mer agitée renvoie au chaos primordial du début, mais aussi c’est que cet épisode commence le soir. Car vous le savez, dans la Genèse, chaque jour de la création commence le soir :
« Il y eut un soir, il y eut un matin. »
Mais, il y a peut-être aussi un autre parallèle avec le livre de la Genèse, c’est que l’Esprit de Dieu planait sur les eaux. Et là, est le Christ qui plane sur les eaux, là où est le Christ et l’Esprit du Christ.
Et donc, c’est une nouvelle manière d’envisager événements et personnes à laquelle les disciples sont invités. Ils sont invités à se laisser bousculer. D’une certaine manière, ils sont invités à laisser la certitude du succès, du succès de la multiplication des pains. Ils sont invités à perdre pied — on voit Pierre qui perd pied quand il regarde les flots agités — pour aller vers autre chose : une autre manière de voir, une autre manière de voir la réalité de ce monde, une autre manière de voir Dieu.
C’est l’expérience aussi qu’a faite Élie avec ses différentes invitations que l’on voit dans la première lecture. Il y a eu un tremblement de terre, mais Dieu n’était pas dans le tremblement de terre. Il y a eu des événements qui ont au fond secoué, qui étaient très impressionnants, mais Dieu n’était pas là. Et donc, du coup, il s’est invité, Élie, à sortir, ne pas prendre l’ouragan comme un lieu de présence de Dieu, non, ni le tremblement de terre, mais ce qui est dit :
« Le murmure d’une brise légère… »
Brise, souffle : on parle du Saint-Esprit. C’est le Saint-Esprit qui nous fait traverser les eaux, qui nous fait accéder à une autre manière de voir le monde. C’est, d’une certaine manière, une certaine anticipation de la Pentecôte que ce passage de la mer de Galilée où les disciples vont devoir lâcher leurs certitudes d’être les disciples d’un rabbi qui a du succès, et puis éprouver eux-mêmes leur propre fragilité, leur propre manque de foi. Nous avons entendu les mots de Jésus :
« Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Et puis ils traversent et ils arrivent à Génésareth. Alors, cette région ne nous parle pas beaucoup, mais quand on regarde sur une carte, Génésareth est une plaine agricole extrêmement fertile. Et on peut interpréter ce passage de agité de la mer de Galilée pour arriver à Génésareth comme pour dire : pour découvrir la fécondité de nos vies, il y a quelque chose à traverser, un lâcher-prise. Un lâcher pour que le Seigneur puisse rendre nos vies plus fécondes et nous permettre de porter du fruit.
Alors oui, frères et sœurs bien-aimés, à travers cette traversée de la mer avec Jésus qui rejoint les disciples sur la barque agitée, et Pierre qui va à la rencontre de Jésus — bien sûr, le parallèle a été fait avec la barque de l’Église, et dans la mer agitée de ce monde, avec Pierre, chef de l’Église qui va à la à la rencontre du Seigneur mais perd pied lui-même — c’est une pédagogie que le Seigneur nous demande de d’accepter. À un moment donné dans notre vie, d’une certaine manière de perdre pied, de ne plus savoir où on en est…
Mais n’est-ce pas le la condition pour justement avoir un autre regard sur le monde ? Une autre manière, passer sur l’autre rive, une autre vision du monde. Et ce qui est intéressant, c’est que le mot « rive » en hébreu, c’est le même mot qui dit le « langage ».
Au fond, passer sur l’autre rive, c’est avoir un autre langage, un autre langage sur Dieu, un autre langage sur la réalité du monde.
Alors oui, frères et sœurs bien-aimés, l’Esprit Saint, le jour de Pentecôte, permet à chacun de comprendre l’autre qui parle un autre langage dans sa propre langue maternelle.
Nous sommes invités aussi à avoir un langage différent, à sortir de nos certitudes pour découvrir que le Seigneur, avec les moments d’agitation que nous pouvons connaître. Parfois nos vies ne sont pas toujours des longs fleuves tranquilles, on a des moments plus compliqués que d’autres, des moments où le Seigneur nous semble être un fantôme, voilà, où nous sommes tentés de demander au Seigneur : « Où es-tu ? Tu n’es pas là », et de dire : « Je suis perdu ».
Et bien, le Seigneur nous invite à nous laisser rejoindre par Lui dans ces moments-là. Laissons-nous conduire par Lui vers une fécondité nouvelle pour devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à Son admirable lumière,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Premier livre des Rois 19,9a.11-13a.
- Psaume 85(84),9ab-10.11-12.13-14.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 9,1-5.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 14,22-33 :
Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier.
Le soir venu, il était là, seul. La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire. Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. »
Pris de peur, ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » Pierre prit alors la parole :
— « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
Jésus lui dit :
— « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus.
Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria :
— « Seigneur, sauve-moi ! »
Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit :
— « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba.
Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »