Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Nous sommes habitués à l’évangile, il nous instruit, nous édifie, mais ne nous scandalise plus. Or aujourd’hui il y a de quoi être scandalisé ! Car je ne sais si la réponse que fait le Christ à la Cananéenne, ne tomberait pas sous une loi anti-discrimination…
Et ailleurs dans l’évangile Jésus dit à ses apôtres :
« Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : ‘Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.’ »
N’est ce pas faire acception de personnes ? Acception de nationalités ? faire preuve de la part du Dieu très juste de préférences inacceptables ? Exercer une vraie discrimination ? et puis le Christ n’est-il pas profondément humiliant :
« Il n’est pas juste que les chiens volent le pain des petits enfants… »
Jésus qui a tellement de recul par rapport aux pratiques de son temps, sur cette matière-là, semble épouser à plein les préjugés du temps : les enfants, ce sont les juifs, les païens des chiens… n’importe quel lecteur moderne non averti, refermerait aussi l’évangile… Et puis, si nous voulons enfoncer le clou, faire de telles préférences, n’est-ce pas fatalement, donner aux juifs un motif d’orgueil sans limite, et être pour les païens un objet de scandale infini ?
Alors la première des choses : c’est de dire au Seigneur « Tu es mon maître, mon rabbi, mon enseignant, et je veux être docile à ton enseignement, avant de le juger. Je veux être disciple, me laisser instruire, par toi ô Christ, et non disciple du monde, alors enseigne moi ! »
Redonner au Christ toute Sa place dans notre vie
La première des choses, c’est donc de renoncer à faire rentrer le Seigneur et la Bonne Nouvelle dans les cases de la « bien-pensance » contemporaine, de son égalitarisme absolu, c’est Lui redonner sa pleine liberté.
L’Evangile n’a que trop souffert quand on a voulu l’adapter aux idéologies dominantes… Aux États-Unis, c’est la théologie de la prospérité qui justifie tous les excès du capitalisme, à d’autres époques, sous d’autres latitudes, c’était la théologie de la libération, mal comprise, et aujourd’hui en Europe ce pourrait être une forme de démocratisme, l’esprit d’égalité extrême comme disait Montesquieu. Chacun alors veut être tout et nul ne tolère les distinctions.
Accepter que les choix du Seigneur soient différents des nôtres
La deuxième chose, c’est d’accepter que le Seigneur soit libre d’aimer comme Il l’entend. Écoutons la lettre aux Romains avec le questionnement de Saint Paul :
« J’ai aimé Jacob Et j’ai haï Ésaü. »
Que dirons-nous donc ? Y a-t-il en Dieu de l’injustice ?
Pour ses contemporains cela ne passait pas comme une lettre à la poste !
Oui, Saint Paul poursuit en citant le Seigneur :
« En effet, il dit à Moïse : « Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j’aurai compassion de qui j’ai compassion ». »
Ces lignes nous disent ceci : nous n’avons pas « droit » à l’amour de Dieu. Nous n’avons pas « droit à être élu ». Or aujourd’hui il suffit que l’on naisse pour qu’aussitôt les bonnes fées se penchent sur notre berceau et nous déversent les droits les plus variés et plus innombrables, et parfois les plus irréalistes. La déclaration américaine n’hésitait pas écrire dans sa charte que tout homme avait « droit au bonheur »… quelle naïveté et quelle erreur que de croire que le bonheur est un droit…
Et puis il y a toujours une mauvaise fée, qui, après que ses consœurs nous aient gratifiés de ces droits innombrables, apporte ce dernier cadeau : le ressentiment. Et ce qui devait nous simplifier la vie, nous ouvrir une boulevard de prospérité, d’aise et de joie, devient le secret cancer qui dévore notre âme quand nous sommes frustrés dans nos droits…
Alors oui, il nous faut réentendre ces textes, l’homme moderne, l’homme occidental, abreuvé de droits de l’homme, de droits humains, doit être guéri de cet esprit de revendication qui nous pourrit nous altère, et ne nous permet plus d’être les objets de la sollicitude divine… Je ne dis en aucune façon qu’il ne faille pas les respecter, pour autrui, mais pour nous-mêmes, il est toujours dangereux de nous en saisir pour nous en faire comme un bouclier quand on voit notamment comment ils ont proliféré de manière parfois si anarchique.
Discerner l’amour particulier du Seigneur pour chacun
Mais ne nous arrêtons pas là ! Oui Dieu fait des différences entre les personnes… Qu’est ce que cela veut dire ? eh bien tout d’abord, que Dieu ne nous aime pas en masse, et pour nous le faire comprendre, Il choisit. Il choisit Noé, Il choisit Abraham, Il choisit Isaac, Jacob, Moïse ! Il choisit un peuple.
Et Dieu tout au long de l’Histoire Sainte ne va cesser de choisir. Et choisir tel ou tel, c’est ne pas choisir les autres. Choisir sa femme, c’est ne pas choisir les autres. Choisir les juifs, c’est dans un premier temps au moins ne pas choisir les païens.
Mais c’est à ce prix que nous comprenons que l’amour de Dieu est personnel. Et l’ultime choix que Dieu posera, c’est celui de son Fils :
« Voici mon serviteur, que je soutiendrai, Mon élu, en qui mon âme prend plaisir. »
Oui : mon élu ! Un unique individu, parmi des milliards de milliards, choisi par Dieu, pour être le sauveur…
Quel est le dynamisme de l’élection du Seigneur ?
Mais il nous faut surtout comprendre la dynamique de l’élection. Car Dieu élit, choisit un homme, un peuple, mais pour à travers lui atteindre tous, l’universel ! Comme Il le dit à Abraham :
« En toi seront bénis tous les peuples de la terre »
C’est ce que nous devons comprendre. C’est donc qu’il y a une hiérarchie dans l’amour, chacun en son temps. Dieu choisit d’abord Israël, mais pour qu’Israël soit « lumière des nations » comme dit Isaïe.
Et malheur à Israël, s’il garde pour lui le trésor de l’élection ! c’est garder un trésor qui ne lui appartient pas.
C’est ce que veut dire Isaïe dans la première lecture. Le peuple a été emmené en exil, il est revenu, et Isaïe lui dit : ton épreuve est passée, tu as tendance à soigner tes plaies, et rester dans ton cocon, à préserver tes traditions mais n’oublie pas les étrangers et leur destin de salut !
« Les étrangers qui se sont attachés au Seigneur pour l’honorer, pour aimer son nom, pour devenir ses serviteurs, tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner et tiennent ferme à mon alliance, je les conduirai à ma montagne sainte. »
Mais n’oublions pas non plus qu’aujourd’hui, le nouvel Israël, d’une certaine façon c’est l’Église. Et elle peut avoir exactement la même tentation qu’Israël. Garder les biens du salut pour elle-même. Ne plus aller au-devant des incroyants qui attendent cette bonne Nouvelle…
Nous sommes envoyés en mission dès maintenant
Le Pape François, le Pape Léon nous le rappellent : il faut aller au devant du monde pour que le monde ait la vie : garder pour soi les biens du salut, c’est être des obèses de la grâce. Nous recevons la grâce, mais si elle ne s’écoule pas sur les autres à travers nous, elle nous paralyse. Comme la nourriture dont nous abusons qui au lieu de nous fortifier, nous alourdit.
Chacun de nous est un canal de grâce pour les autres. Dès que nous avons reçu la moitié d’un quart d’une parole de l’Évangile, elle n’est plus simplement pour nous, elle est pour tous. N’attendons pas d’avoir notre Master 2 en évangélisation pour partager la bonne nouvelle.
Dans cette période de vacances, demandons-nous : qui inviter la semaine prochaine à la messe. Comment accueillons-nous ceux qui sont loin de la foi. Les invitons-nous chez nous ? Leur proposons-nous un dialogue ?
Et puis une dernière chose : être canal de grâce c’est aussi en payer le prix : si nous voulons que notre voisin, nos amis, nos proches de la famille rencontrent le Seigneur, il faut pouvoir aussi prendre notre part des souffrances du Christ pour que l’Évangile soit accueilli.
Je suis touché par saint Paul : tellement épris du Salut de ses frères de race, des Juifs qu’il accepterait d’être anathème pour eux, c’est-à-dire de souffrir mort et passion pour qu’ils puissent connaître la joie d’accueillir le Christ en plénitude.
Et nous, à quel point nous sommes épris du salut du monde, de nos proches, des incroyants, des pécheurs ? à quel point sommes nous prêts à annoncer, à prier, à souffrir pour que se réalise cette ineffable rencontre entre l’âme tout aussi aveuglée qu’assoiffée et son bien aimé Seigneur ?
Que Notre-Dame de la Mission nous y aide,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 56,1.6-7.
- Psaume 67(66),2-3.5.7-8.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 11,13-15.29-32.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 15,21-28 :
En ce temps-là, partant de Génésareth, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. »
Mais il ne lui répondit pas un mot. Les disciples s’approchèrent pour lui demander :
— « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! »
Jésus répondit :
— « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »
Mais elle vint se prosterner devant lui en disant :
— « Seigneur, viens à mon secours ! »
Il répondit :
— « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
Elle reprit :
— « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Jésus répondit :
— « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! »
Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.