Homélie du 22e dimanche du Temps Ordinaire

1er septembre 2026

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés,

S’il fallait trouver un fil rouge pour unir les différentes lectures que nous venons d’entendre — que ce soit le prophète Jérémie, que ce soit saint Paul quand il s’adresse aux Romains, ou l’évangéliste Matthieu qui donne la parole au Seigneur qui tance vertement notre ami saint Pierre —, s’il fallait trouver un fil rouge, on pourrait éventuellement oser cette proposition d’interprétation : comment traverser les épreuves lorsqu’on est appelé par vocation du Seigneur à le suivre ?

Parce que, vous l’avez vu dans la première lecture, le prophète Jérémie se plaint, et il a raison :

« Je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Violence, je dois crier, violence et dévastation. »

Vous savez, les épreuves du prophète Jérémie ont marqué sa vie de plusieurs manières :

  • Premièrement, il a été rejeté par les habitants de son village natal et sa propre famille, qui ont conspiré contre lui et l’ont haï en raison de ses messages.
  • Ensuite, il est nommé le prophète des pleurs. Vous savez que le mot jérémiade — vous l’avez entendu, une jérémiade c’est celui qui se plaint sans cesse — vient précisément du prophète Jérémie. « Le prophète des pleurs » : il s’est senti incompris, isolé, parfois abandonné par le peuple à cause des avertissements sévères qu’il devait transmettre.
  • Il y a d’autres formes d’épreuves qu’il a subi : des persécutions des autorités. Il a été frappé, mis aux fers, puis jeté dans une citerne par les princes de Juda qui l’ont accusé d’affaiblir le moral des troupes face au siège de Babylone.
  • Enfin, il a vécu la tragédie de l’invasion babylonienne, la destruction de Jérusalem, l’incendie du Temple, avant d’être entraîné de force en Égypte par les rescapés du peuple.

Il y a énormément d’épreuves chez Jérémie. On comprend bien — et c’est un passage qui est très beau —, il remet en cause sa vocation : « Qu’est-ce que je fais avec toutes ces épreuves-là ? Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. »

Parfois, nous aussi, dans nos vies, avec les épreuves que le Seigneur nous envoie, on a parfois cette tentation de remettre en cause l’appel de Dieu. De remettre en cause l’appel de Dieu parce que, précisément, ça provoque en nous des colères. On voit bien que Jérémie est en colère, et on comprend bien avec la liste des épreuves que j’ai dites juste à l’instant combien il pouvait être en colère, Jérémie.

Et puis saint Pierre, c’est pas mieux. Parce que saint Pierre, c’est une épreuve, mais une épreuve qui vient de son manque de discernement. Autant Jérémie c’était des épreuves extérieures, autant saint Pierre c’est un manque de discernement : « Cela ne t’arrivera pas, tu n’iras pas à ta passion. » — « Va derrière moi, Satan ! », alors que, vous le savez, dimanche dernier, au contraire, il reconnaît Jésus comme le vrai Dieu, et Jésus lui dit :

« Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont donné cela, mais mon Père qui est aux cieux. »

On voit qu’il est secoué, saint Pierre. C’est une épreuve certainement pour lui, parce qu’il n’a pas compris la passion, parce qu’il n’a pas compris que derrière il y a la résurrection.

Alors je trouve cela intéressant de relire aussi les épreuves dans notre vie. On a beaucoup d’épreuves, il y a beaucoup de choses pour lesquelles on n’a pas signé. Aucun parent n’a signé pour voir son enfant partir avec lui, personne n’a signé pour avoir une grave maladie, personne n’a signé pour traverser une injustice. Personne n’a signé.

Mais est-ce qu’il ne faut pas aller plus loin ? Est-ce qu’au fond, l’épreuve n’est pas un révélateur ? Vous le savez pour ceux qui ont moins de 20 ans — ils ne l’ont peut-être pas connu —, mais auparavant, avant la photo numérique, il y avait la photo argentique. Et la photo argentique, il y avait un négatif qu’on projetait sur un papier, et ce dit papier, on le trempait dans un bain qu’on appelait le révélateur, puis ensuite dans un autre bain qu’on appelait le fixateur. Les plus anciens parmi nous ont connu ces différentes étapes.

Eh bien je me dis : au fond, l’épreuve, c’est comme un révélateur. Cela vient révéler en nous le cœur. Cela vient révéler en nous le cœur, même si on doit passer par la colère, parce que c’est un passage absolument inévitable. On voit bien chez Jérémie, on suppose chez saint Paul qu’il y a eu aussi des moments de colère parce qu’il a été lui-même rejeté, et puis chez saint Pierre aussi.

Cette colère, au fond, c’est intéressant de la traverser. De se dire : « Tiens, qu’est-ce qu’elle vient dire cette colère ? » Bien souvent, cette colère est le signe d’une injustice : « Pour moi, c’est injuste ». Parce que c’est vrai : répondre à l’appel du Seigneur et, comme Jérémie, traverser toutes les épreuves que j’ai nommées, il y a quelque chose d’injuste. Il y a quelque chose d’injuste, si on veut dire, chez saint Pierre parce qu’on le comprend bien, il veut bien faire, il veut protéger son Seigneur, il veut être attentif car il ne comprend pas, il n’a pas les tenants et les aboutissants…

Et je me dis : qu’est-ce qui ensuite permet de traverser cette épreuve ? Qu’est-ce qui permet d’aller plus loin que les injustices que l’on a pu subir d’une manière ou d’une autre dans la vie de couple, dans la vie de famille, dans la vie de communauté, dans la vie de l’Église, etc… ? Il y a aussi des injustices, évidemment.

Mais je me dis, est-ce qu’au fond ce n’est pas mettre le cap sur l’intériorité ? Bien sûr, on passe par ce moment de colère, mais que nous ne soyons pas limités à cette question de violence intérieure face aux épreuves que nous vivons.

Et j’aime bien cette phrase dans Jérémie, qui est à un moment très touchant, vraiment très beau :

« Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais la parole du Seigneur était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os, je m’épuisais à la maîtriser. »

Quand on est appelé à quelque chose dans la vie chrétienne, même si on passe par des épreuves, le fait de pouvoir mettre le cap sur l’intériorité, c’est ça qui va nous sauver. C’est ça qui va nous sauver parce que sinon, ensuite, on risque de partir dans une forme de colère et de se laisser enfermer dans cette colère et de se renfermer intérieurement.

À un moment donné, c’est saint Paul qui le dit dans la lettre aux Romains, c’est ce très beau passage :

« Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais voilà, présentez au Seigneur tout votre corps, votre personne entière en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu. »

À un moment donné, il y a un lâcher-prise. Il y a un lâcher-prise, il y a le fait d’un vrai oui qui est prononcé sans condition. C’est ce que dit le Seigneur dans l’Évangile :

« Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »

Au fond, cela signifie : qu’il renonce à fixer les conditions dans lesquelles il va suivre le Seigneur, mais qu’il y ait un vrai oui, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; celui qui veut éviter les épreuves se perdra.
Mais au contraire, celui qui accueille l’épreuve de la main de Dieu comme pour le renvoyer à ce qu’il a de plus intime, à l’appel qu’il a reçu, celui-là se sauvera. Celui-là aura accès à la vie, à des sources d’eau vie.

Et donc au fond, les épreuves, ça nous met un peu devant un choix, comme on voit dans le Deutéronome :

« Je mets devant toi la bénédiction, la malédiction, la mort ou la vie ; choisis la vie. »

L’épreuve nous met dans un choix. Ça nous met dans un choix : est-ce qu’on choisit vraiment la vie ? Parce qu’il y a aussi une autre manière de vivre l’épreuve. De vivre l’épreuve de s’enfermer dans cette colère, dans sa colère. Bien voilà, le démon aussi a vécu une épreuve, on le sait très bien. Les anges qui ont suivi le démon n’ont pas accueilli le mystère de l’Incarnation et ils se sont détournés de Dieu pour toujours, parce que l’ange voit jusqu’aux dernières conséquences de son acte. Ça, c’est aussi une manière de vivre l’épreuve. Vous voyez ?

Mais ce n’est pas la manière que le Seigneur veut nous donner. Il y a une forme de confiance à laquelle nous sommes appelés lorsque nous sommes dans cette situation d’épreuve, les uns et les autres, pour différentes raisons. Encore une fois, que ce soit sur le plan professionnel, familial, matrimonial, sur le plan de la communauté, de l’Église, de notre vie spirituelle, des doutes qu’on peut avoir, et cetera. Et bien le Seigneur nous dit : « Mais est-ce que tu me fais confiance ? Est-ce que tu me fais confiance, est-ce que tu me laisses choisir les circonstances ? »

J’aime bien cette phrase du philosophe Pascal qui disait :

« Les circonstances et les nécessités, voilà nos maîtres spirituels. »

C’est-à-dire ce qu’on n’a pas choisi, ce qui s’impose à nous. Il y a une foule de choses qui s’imposent à nous : notre santé (personne ne choisit la maladie, évidemment), personne ne choisit le deuil d’un être proche, personne ne choisit d’être traité injustement, et cetera. Tout ce qu’on n’a pas choisi et qui s’impose à nous, voilà nos maîtres spirituels, voilà ce qui nous trace un chemin.

Et je trouve cette parole-là très puissante parce que justement, c’est ça qui nous permet de rebondir, de nous réouvrir le cœur. Et c’est très beau dans le livre de Job — s’il y en a un qui a été soumis à l’épreuve, c’est bien lui. Comment est-ce que Job est sorti de la colère ? Il est sorti de la colère par l’émerveillement. C’est par l’émerveillement, et grâce à un ami qui était là et qui dit :

« Mais regarde le ciel et la terre, regarde, est-ce que c’est toi qui les as faits ? Regarde les astres, les grands luminaires, et cetera. »

Il l’emmène à sortir de lui-même, à se déployer. Parce que dans l’épreuve, il y a une sorte de recroquevirement sur nous-mêmes, évidemment. On est tous pareils, on se replie, on geint, on n’en peut plus. Ainsi, le livre de Job dit : « Regarde, déploie-toi, entre dans l’émerveillement. » Et ensuite, Job reconnaît, rouvre son cœur.

Donc je trouve ça intéressant de se dire : dans ces paroles qui nous sont données aujourd’hui, il y a cette invitation à suivre le Seigneur, mais pas à la manière qu’on avait choisie, pas forcément à la manière qu’on avait au départ pensée. Parce que bien sûr, dans notre vie, ce n’est jamais comme on pense. Ce n’est jamais comme on pense.

Alors demandons au Seigneur cette grâce particulière du lâcher-prise, de l’abandon. Demandons d’offrir aussi nos personnes, votre personne tout entière au Seigneur, comme nous le dit saint Paul aux Romains. Demandons aussi de choisir la vie, de choisir la vie pour devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de Jérémie 20,7-9.
  • Psaume 63(62),2.3-4.5-6.8-9.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 12,1-2.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 16,21-27 :

En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.
Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
— « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Alors Jésus dit à ses disciples :
— « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »