Homélie du 23e dimanche du Temps Ordinaire

9 septembre 2026

« En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés,

En ce dimanche, l’Église nous propose de réfléchir sur la correction fraternelle.

Anti-individualisme

Le chapitre 18 de l’évangile de saint Matthieu contient des recommandations pour la communauté. La correction fraternelle dont il est question dans l’évangile de ce jour est aux antipodes d’une forme d’individualisme que l’on trouve déjà dans la réflexion de Caïn lorsque Dieu l’interroge au sujet de son frère Abel :

« Suis le gardien de mon frère ? »

Dans cette posture individualiste, on n’a pas du tout la conscience de faire partie d’un corps. C’est un peu chacun pour soi. Pourtant, on ne se sauve pas tout seul : il y a un bien commun, une solidarité profonde. Le Pape François parlait de la joie d’être un peuple. On peut voir ce peuple à différents niveaux : Église universelle, diocèse, paroisse ou communauté.

Pour garder cette image du corps chère à saint Paul : si un membre est malade, c’est tout le corps qui est malade. On le sait bien : si j’ai un problème dans une partie de mon corps, je suis tout entier concerné.
De manière un peu schématique, on peut voir trois attitudes vis-à-vis de nos frères :

Une forme d’indifférence

On ne se sent pas concerné par les errances de nos frères. C’est un peu chacun pour soi. C’est un peu comme pour une maladie : que dirions-nous de celui qui a identifié en nous une maladie et ne dit rien pour ne pas nous faire de la peine ou ne pas risquer de nous mécontenter ?

Il est souvent plus confortable de ne rien dire : nous n’aimons pas les conflits ; nous avons tendance à fuir la confrontation et nous nous trouvons pour cela une foule de pseudo-justifications comme le respect de la liberté de chacun.

Mais rester indifférent au sort de son frère, n’est-ce pas non-assistance à personne en danger ?
Ne rien dire lorsque nous voyons notre frère se fourvoyer, n’est-ce pas une omission ?
L’évangile n’encourage jamais une forme d’indifférence.

Par exemple, si quelqu’un a tendance à boire, il serait coupable de ne rien dire sous prétexte de ne pas froisser la personne… Cette forme d’indifférence serait déjà une forme de complicité avec le mal. Bien sûr, cela requiert beaucoup de délicatesse pour dire les choses sans jugement.

Que de situations sont devenues incontrôlables parce que nous n’avons pas osé dire ! Pour garder cet exemple de l’alcool, il est fréquent que beaucoup étaient au courant mais n’ont rien dit. En disant les choses, nous n’avons pas obligation de résultat : la personne n’entendra peut-être pas mais, comme dans la première lecture, nous aurons fait notre part. Cela est d’autant plus vrai si nous avons une responsabilité particulière par rapport à cette personne.

Cela est vrai aussi des abus. Dans bien des cas, nous voyons qu’il y a eu un silence malsain qui a favorisé la propagation du mal.
La culture de la miséricorde n’est pas la culture de l’indifférence et du laisser-aller.

Une attitude accusatrice

Cette manière de se démarquer des pécheurs est caractéristique des pharisiens (le mot signifie « séparé ») qui se considèrent comme meilleurs et méprisent les autres. On ne se sauve pas en se démarquant des autres, en pointant un doigt accusateur mais en les aidant à se laisser sauver.

Voilà ce que disait le pape François :

« L’Évangile nous propose de corriger et d’aider à grandir une personne à partir de la reconnaissance du caractère objectivement mauvais de ses actions (cf. Mt 18, 15), mais sans émettre des jugements sur sa responsabilité et sur sa culpabilité (cf. Mt 7, 1 ; Lc 6, 37). » (Pape François, Evangelii Gaudium, n° 172)

Jésus est venu non pas pour condamner, mais pour sauver. Jésus fait le contraire, Il Se solidarise du pécheur. Il ne s’abaisse pas pour s’abaisser. Il y a une motivation : si Jésus s’est abaissé (Ph 2,6-11), c’est pour nous relever.
Comme le dit Isaïe :

« C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. (…) c’est à cause de nos fautes qu’il a été transpercé, c’est par nos péchés qu’il a été broyé.. » (Is 53, 4-5)

Jésus va vers les pécheurs au lieu de les éviter.

L’attitude des saints

C’est d’abord la manière de faire de Jésus qui va vers les brebis perdues, vers les lépreux qu’Il réintègre dans la communauté. Il est dans l’inclusion, pas dans l’exclusion.

L’évangile de ce jour parle à diverses reprises du frère :

« S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. »

On ne se sauve pas tout seul, égoïstement. Pensez à saint Paul :

« J’éprouve une grande tristesse et une douleur incessante en mon cœur. Car je souhaiterais d’être moi-même anathème, séparé du Christ, pour mes frères, ceux de ma race selon la chair » (Rm 9, 2-3)

Peut-être connaissez-vous le petit cordonnier d’Alexandrie ?

Saint Antoine du désert n’avait qu’un désir : devenir un saint.
Un jour, il apprend qu’il y a, à Alexandrie, un petit cordonnier plus avancé que lui en vie chrétienne. Étonné, il va le trouver et lui pose différentes questions pour voir quel est le secret de sa sainteté : ce n’est pas parce qu’il prie parce qu’Antoine prie plus que lui ; ce n’est pas parce qu’il est généreux à l’égard des pauvres car Antoine fait mieux que lui.
A un moment, il lui demande :
— « Tu vis dans cette ville de perdition, Alexandrie, cela ne te fait rien ? »
— « Oh si ! Répond le petit cordonnier. Cela me rend malade ; souvent je n’en dors pas. Et cela me rend tellement malade que je dis à Dieu : « Écoutez, mon Dieu, vous vous en supplie, faites-moi peut-être descendre vivant en enfer, mais que ceux-ci soient au moins sauvés. » »
Alors, saint Antoine se retire, discrètement, en se disant : « Je n’en suis pas encore là. Moi, je ne peux pas. »
(cf. Pierre Trevet, Paraboles d’un curé de campagne, tome 2, Ed. De l’Emmanuel, n° 55 pp 104-105)

La sainteté, c’est être travaillé par le désir du salut des autres !

Pensez à saint Dominique : il passait ses nuits en prière et réveillait ses frères par son cri :

« Que vont devenir les pécheurs ? »

La pensée que des hommes se perdaient ne lui laissait aucun repos.

Les saints ne peuvent pas se désintéresser du sort de leurs frères. C’est bien sûr l’attitude qui devrait être la nôtre. Un chrétien ne peut pas se désintéresser du salut des autres, d’où l’évangélisation. C’est quelque chose qui tenait très à cœur au pape François qui aimait aller vers les périphéries.

Cela porte de beaux fruits : la prière est d’autant plus puissante que nous sommes unis. C’est Jésus qui nous l’affirme avec ces mots :

« Si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. »

Articulation entre correction et miséricorde

Saint Thomas d’Aquin considère la correction fraternelle comme une œuvre de miséricorde. Dès le livre du Lévitique, Dieu dit très explicitement à son peuple :

« Tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui. » (Lv 19, 17)

L’amour fraternel nous recommande de veiller les uns sur les autres.

A l’opposé de la médisance

Le plus facile, c’est la médisance : tout le monde sait faire ! Il est facile de nous indigner, de nous scandaliser, de reprocher et de répandre aux quatre vents les fautes du prochain. Habituellement, nous faisons les choses de travers. Nous parlons dans le dos des gens mais nous n’avons pas le courage de voir directement la personne pour lui dire ce qui ne va pas.
Il est facile de dire les choses par derrière. C’est la médisance.

Comme le disait Saint François de Salles cité par le Pape François :

« La médisance, c’est tremper sa langue dans le sang de son prochain. »

Finalité constructive

Si je fais la démarche de la correction fraternelle, je dois m’interroger auparavant sur les motifs qui me font agir :

  • Est-ce mon égoïsme qui est blessé ?
  • Est-ce que je reprends les autres d’après la gène que cela m’occasionne, pour protéger mon bien-être ?
  • Est-ce l’amour de moi-même ou l’amour de l’autre qui m’amène à cette démarche ?

Il y a un mot très beau dans l’Évangile :

« S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. »

La correction fraternelle c’est des frères qui s’unissent pour gagner un nouveau frère. droite

L’intérêt, c’est de gagner le frère. C’est le mot aussi de saint Paul qui s’est fait l’esclave de tous pour les gagner à Jésus-Christ (1 Co 9, 19-22). Les deux ou trois témoins dont parle l’évangile, ce ne sont pas des gens pour parler contre celui qui s’égare mais bien au contraire des frères qui s’unissent pour, en faveur de celui qui s’égare. La finalité est constructive :

« S’il en est besoin, dites une parole bonne, constructive, bienveillante pour ceux qui vous écoutent. » (Ep 4, 29)

Le but n’est pas d’accabler l’autre mais de l’aider. Cela part du fait de se soucier des autres : pas comme Caïn.

Cela demande du courage

Un des bons signes d’une vraie correction fraternelle est que cela nous coûte de faire des reproches à ceux qui s’égarent. Cela montre au moins que nous ne le faisons pas par plaisir ! Si nous disons quelque chose, c’est parce que cela nous semble bon.

Il nous est difficile d’aller voir notre frère, en frère, pour le corriger selon la méthode et l’esprit que Jésus nous propose dans l’évangile.

Il s’agit de péché et non pas d’un défaut chez l’autre qui nous dérange. Si vous allez voir dans les notes de la bible de Jérusalem, il est dit :

« La précision ’contre toi’ (si ton frère vient à pécher contre toi) ajoutée dans de nombreux manuscrits semble à rejeter. Il s’agit d’une faute grave et publique qui n’est pas nécessairement contre celui qui la corrige. »

Autrement dit, ce qui m’incite à corriger mon frère, ce n’est pas le fait qu’il m’énerve mais le fait qu’il pèche, c’est-à-dire qu’il se sépare de Dieu, qu’il prend de la distance à l’égard de Dieu.
La correction fraternelle n’est pas une réaction à l’offense subie, mais c’est un geste d’amour pour le frère.

Saint Augustin commente :

« Il t’a offensé, et en t’offensant il s’est fait une profonde blessure : tu n’as aucun souci de la blessure de ton frère ? (…) Oublie donc l’injure qui t’est faite, mais non pas la blessure dont souffre ton frère. » (Discours 82, 7)

Et dans le livre des proverbes, il est écrit :

« Le frère aidé par son frère est comme une ville forte. » (Pr 18, 19)

La manière : fraternelle

La charité se décline dans la manière fraternelle de faire la correction. Cet amour se décline en différentes modalités. Il faut l’anesthésie de la charité !

Humilité

Quand on exerce la correction fraternelle, on est dans la même barque que l’autre. droite

Il ne faut pas se prendre trop vite pour un guetteur, ce qui nous positionnerait en surplomb par rapport aux autres. Si nous allons vers les autres, ce n’est pas en redresseurs de torts ou en donneurs de leçon. Quand on fait de la correction fraternelle, il faut rester du même côté de la barre. On ne se situe pas en accusateur. On est dans la même barque que l’autre.

Il faut garder à l’esprit qu’il nous manque certainement des éléments de compréhension. Nous y allons donc avec précaution, en ayant la prétention d’être parfait et en ayant conscience de ne pas tout savoir. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faut rien dire.

L’humilité nous apprend à accepter aussi la correction quand elle nous est adressée ! Pour pouvoir voir la paille dans l’œil de notre voisin, il faut se rendre compte de la poutre qui est dans notre œil, il faut s’accepter soi-même pécheur, se reconnaître pécheur.
Pour apprendre à corriger les autres, la voie la plus sûre est d’apprendre à se laisser corriger. Car il n’est pas facile de reconnaître ses torts, son péché. Nous en faisons tous l’expérience. Notre première réaction est de nous défendre pour ne pas perdre la face, de nous justifier, de nous entêter à maintenir notre point de vue.

À partir du moment où l’on a davantage conscience de son propre péché et de la miséricorde dont on a été l’objet, on exerce la correction fraternelle avec plus d’humilité.

Douceur et pédagogie

Saint Césaire d’Arles a une remarque très éclairante :

« Reprends-le seul à seul : sois plein de ferveur pour le corriger, mais épargne son respect humain. Car la honte pourrait l’inciter à défendre son péché ; et celui que tu veux rendre meilleur, tu le rendrais pire… »

Il est bon de réfléchir sur la manière de dire les choses afin que l’autre ait plus de chances d’entendre ce que nous voulons lui faire comprendre.

Patience

Dans la manière de faire, il y a une vraie délicatesse, toute une gradation : seul à seul, avec une ou deux personnes, assemblée de l’Église. Il y a quelque chose de progressif. Cela prend du temps. Cela ne se fait pas dans l’instant. Pour cela il faut de la patience. Il faut laisser le temps à la personne de s’amender, de changer.

Voilà encore ce que disait le pape François :

« Sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des personnes qui se construisent jour après jour » (Pape François, Evangelii Gaudium, n° 44)

Conclusion :

Demandons la grâce d’avoir un amour plus grand de l’Église, sachant qu’elle est un peuple de pécheurs, dont nous sommes les premiers. Ayons toujours à cœur ce courage et cette attitude constructive.

Et enfin, apprenons à travailler sur la manière de corriger : cela nous fera beaucoup progresser personnellement.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Ézéchiel 33,7-9.
  • Psaume 95(94),1-2.6-7ab.7d-8a.9.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 13,8-10.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,15-20 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.

Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »