Homélie du 26e dimanche du Temps Ordinaire

28 septembre 2026

« Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. »

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Texte de l’homélie

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas. C’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement.
Un esclave qui a reçu des ordres toute sa vie, juge inacceptable un nouveau commandement.
Quel est le contenu de ce non ? Il signifie, par exemple : « Les choses ont trop duré », « Jusque-là oui, et au-delà non », « Vous allez trop loin », et encore : « Il y a une limite que vous ne dépasserez pas ».

En somme, ce non affirme l’existence d’une frontière. Ainsi le mouvement de révolte s’appuie en même temps sur le refus catégorique d’une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d’un bon droit, plus exactement l’impression chez le révolté qu’il est « en droit de… »

La révolte ne va pas sans le sentiment d’avoir soi-même, en quelque façon et quelque part, raison. C’est en cela que l’esclave révolté dit à la fois oui et non. Le révolté veut être tout, s’identifier totalement à ce bien dont il a soudain pris conscience et dont il veut qu’il soit dans sa personne reconnu et salué, ou rien ; c’est-à-dire se trouver définitivement déchu par la force qui le domine.
À la limite, il accepte la déchéance dernière qui est la mort, s’il doit être privé de cette consécration exclusive qu’il appellera sa liberté.

Ce très beau passage extrait de L’Homme révolté d’Albert Camus fait écho à la parabole de ce jour : ces deux frères, l’un qui dit « oui » et ne va pas à la vigne, l’autre qui dit « non » et finalement y va.
J’aimerais méditer avec vous tour à tour sur l’attitude de chacun de ces deux frères, dont on ne connaît pas quel est l’aîné ou le cadet, parce qu’avec le début de la parabole — un homme avait deux fils — tout de suite nous pensons au fils prodigue, mais là rien n’est dit de qui est le cadet, qui est l’aîné. De même, on ne connaît pas le nom des enfants, on ne connaît pas le nom du père, ce qui veut dire que la parabole a un côté universel.

Tout d’abord le premier

Le premier, celui qui est en état de rébellion. Comme le dit très bien l’auteur de L’Étranger, on lui a peut-être trop demandé. On le sait très bien dans les familles comme dans les communautés, on demande un service toujours à ceux qui vont dire oui, dont on pense qu me ils sont bien disposés, et qui ne vont pas faire la tête pendant une semaine ou deux parce qu’on leur a réclamé un petit service.
C’est le cas du premier. Il a une révolte en lui, une rébellion, une colère, il est hors de lui-même, parce qu’on lui demande trop. Il veut affirmer ce qu’on appelle une différenciation : il n’est pas à la merci du père.

Et donc ce non, au fond, ce côté violent qu’il peut manifester, cette rébellion, cette insoumission, elle cache autre chose, et ça doit être pour nous un sujet d’attention, particulièrement vous qui êtes parents ou grands-parents : lorsque un enfant est en colère, il cache un trésor. Un trésor peut-être qu’on ne veut pas lui laisser montrer. Il cache quelque chose qui est en rapport avec le don de lui-même, mais qu’il veut donner en son temps et en son lieu.

Et on le voit bien avec le premier des frères, il y a ce côté rebelle, il y a ce côté « assez », il établit une frontière comme le dit très bien Camus, mais finalement il y va.

Qu’est-ce qui le fait changer d’avis ? Qu’est-ce qui le fait changer d’avis ? Plusieurs choses certainement, et nous sommes déjà dans la séquence de la Passion dans Saint Matthieu, nous sommes au chapitre 21e, déjà il y a eu l’entrée glorieuse de Jésus à Jérusalem.

Qu’est-ce qu’il l’a fait changer d’avis ? Peut-être c’est quand il a vu son père — qu’on suppose peut-être âgé, en tout cas certainement plus âgé que lui — qui va à la vigne tous les jours, lui. Et il sait très bien que lorsqu’il cultive la vigne, c’est son héritage à lui, le fils, dont il prend soin. Et de le voir — et on le voit bien en Terre Sainte pour ceux qui y sont allés, sous le soleil avec un sol pierreux — travailler la terre et ne pas regarder à la dépense. Quand il voit son père faire ça par l’exemple, il passe du « non » au « oui », il y va sans maudire et non plus le père ne lui demande pas d’explications.
Il se laisse toucher par la grandeur d’âme du père, il se laisse toucher par son exemplarité.

Et je crois que c’est beau de dire que c’est… on sort de l’insoumission, on sort de la rébellion uniquement — disons un des chemins — c’est par l’exemplarité, en se laissant toucher par quelqu’un, une situation, ces circonstances et ces nécessités comme disait le philosophe Pascal, qui sont autant de maîtres spirituels pour nous et qui nous font découvrir la volonté de Dieu. »

Découvrir que dans celui qui est en colère, il y a une capacité de don. Il se rend vulnérable. C’est pour ça qu’il faut être toujours attentif à ce qu’il dit. Lorsque on est dans la bronca, c’est qu’on tient à quelque chose. Quelque chose ou quelqu’un a pour nous de la valeur.

Le deuxième fils

Le cas du deuxième frère est plus préoccupant. Il est plus préoccupant et il est aussi dans la rébellion. Avec son oui, son oui qui, il ne veut pas de problème, il s’achète la paix sociale. C’est le premier de la classe, celui qui fait tout bien. Mais sinon que il n’y va pas.

Derrière ça, il y a quelque chose de plus préoccupant parce que il ne se sent pas fils. Il ne voit pas que le père travaille à ce qui demain sera sa propriété. Il manque d’empathie. Il manque d’empathie. Il est dans un refermement sur lui-même, mais il ne veut pas d’esclandre, contrairement au premier frère dont on suppose que ce n’est pas la première fois qu’il est monté sur ses grands chevaux, qu’il était hors de lui-même pour ceci et pour cela. Lui non, il dit oui mais n’y va pas. À bas bruit, il s’éloigne.

Il s’éloigne du père, il ne se laisse pas toucher par son exemple. D’une certaine manière, il est pusillanime. Vous le savez, la pusillanimité, c’est avoir au contraire le soin de ne pas trop s’exposer. Et on confond trop souvent humilité et pusillanimité.

Alors que chez le premier frère, et bien il y a une magnanimité. Il y a certain caractère qui est fort, qui est emporté, qui s’emporte facilement, mais il y a une magnanimité, une grandeur d’âme, qui fait qu’il ne regarde pas à la dépense.

Le deuxième frère, au contraire, c’est celui qui calcule tout, essaie de se faufiler, trouver les moyens où il pourra se dépenser le moins possible, se révéler le moins possible, parce que le fait d’être comme ça en colère fait que le premier frère se révèle, montre ce à quoi il tient. Lui, au contraire, il est dans le contrôle. Il est dans le contrôle, il est dans cette attitude qui fait que voilà, rien ne dépasse. Oh, il est parfait, il est tout à fait sympathique, un garçon absolument charmant. Mais finalement, il ne se donne pas.

Il en aurait la capacité, parce qu’on imagine que les deux frères sont dans la force de l’âge, il aurait la capacité de soutenir son père peu plus âgé dans ce travail difficile de la vigne. Mais non, il préfère ne pas y aller. Il le regarde, peut-être il se repose, peut-être il médite, que sais-je, mais il ne se laisse pas toucher.

D’autres exemples de magnanimité dans la Bible

Alors que nous, dans l’Évangile de saint Matthieu, on avance progressivement par la Passion, vers la Passion, et bien on peut découvrir dans ce passage-là l’importance de cette empathie et l’importance de l’exemplarité. On le voit, le Seigneur le dit :

« Je vous le déclare, les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. »

Il s’adresse aux docteurs de la Loi, à ceux qui savent, ceux qui font tout bien, ceux qui respectent les 613 commandements, ceux qui sont impeccables. Il s’adresse… mais qui finalement, au moment de se donner, de se révéler, de se fragiliser d’une certaine manière, et bien ils restent dans leur tour d’ivoire et n’y vont pas.

Alors qu’au contraire, un Zachée qui court et se laisse toucher par le Seigneur :

« Je rendrai quatre fois ce que j’ai pu voler. »

Ou encore cette femme qui a baigné de ses larmes les pieds de Jésus chez Simon le pharisien, elle, elle se révèle, elle n’a pas peur d’être fragile, elle a pas peur de se donner, elle montre un cadeau. Un cadeau qui parfois est resté longtemps en attente, parce qu’il faut trouver la bonne personne.

Vous savez, j’aime bien cette définition du timide : le timide, c’est quelqu’un qui a un trésor, mais qui ne trouve pas le moyen pour le révéler, ne trouve pas la circonstance pour le donner, ce trésor.

Alors, frères et sœurs bien-aimés, dans cette parabole, et bien cela nous interpelle, on le sait très bien, les deux frères sont en nous-mêmes. En nous-mêmes, tour à tour, nous sommes véhéments, mais finalement pas mauvais bougre, on y va. Mais peut-être aussi, en nous-mêmes, il y a ce côté manipulateur, ce côté dans le contrôle, qui fait que on préfère laisser faire les autres plutôt que d’y aller soi-même. Les deux, les deux frères sont en nous-mêmes.

L’équilibre à trouver avec l’aide de l’Esprit-Saint

Et on voit que c’est un combat spirituel pour l’un plus que pour l’autre, dans nous-mêmes. Parfois on a ce mouvement où on doit être poussé au don de nous-mêmes, et c’est important que dans les familles comme dans les communautés on puisse être encouragé au don de nous-mêmes. Mais d’autres, au contraire, sont peut-être trop véhéments et prennent la place des autres, et puis voilà.
Donc il y a une sorte d’équilibre, et on voit bien que cet équilibre, il se cherche tout le temps, et c’est le Saint-Esprit qui nous fait découvrir quelle est la juste place, quelle est la bonne mesure du don, ni trop, ni pas assez. La vertu, c’est dans le juste milieu.

Alors demandons au Seigneur, frères et sœurs bien-aimés, de méditer sur cette parabole, demandons… laissons-nous toucher par l’exemple de Jésus qui n’a pas peur de se montrer, laissons-nous toucher par l’exemple de tous ceux qui nous entourent.

Et ces jours-ci, nous accueillons le Saint-Père en France, et cet homme de 71 ans, je me disais : quelle énergie ! Je veux dire, il passe de situations complètement différentes, que ce soit la maison Bakhita avec les personnes en grande précarité, ou après c’est l’UNESCO, et après c’est l’Institut catholique, et après c’est une messe avec 800 000 personnes, et après c’est Lourdes.
Il ne regarde pas, il ne regarde pas à la dépense. Et son témoignage, son témoignage muet, sans qu’il n’ouvre la bouche, nous interpelle. Son témoignage est une parabole.

Demandons, frères et sœurs bien-aimés, de nous laisser toucher et que nous-mêmes, à travers le don de nous-mêmes, nous puissions faire bouger les lignes, bouger les frontières, et devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre d’Ézéchiel 18,25-28.
  • Psaume 25(24),4-5ab.6-7.8-9.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 2,1-11.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 21,28-32 :

En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple :
« Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : “Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.” Celui-ci répondit : “Je ne veux pas.” Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière. Celui-ci répondit : “Oui, Seigneur !” et il n’y alla pas.
Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
Ils lui répondent :
— « Le premier. »
Jésus leur dit :
— « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole. »