Homélie du 6e dimanche du Temps Ordinaire

16 février 2026

« Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés,

Il est toujours bon, quand on lit un passage de l’Évangile, de le remettre dans son contexte. Nous sommes au tout début de l’Évangile de Matthieu, au chapitre 5, et Jésus fait la formation de ses disciples, la formation spirituelle de ses disciples. Il leur déclare :

« Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. »

Et c’est intéressant, dans le verbe « accomplir », il y a cette idée de plénitude, de complétude, de rendre plein. Qu’est-ce qui « plénifie » la loi ? Qu’est-ce qui rend la loi complète ? Vous avez aussi — et on peut faire la comparaison de façon assez heureuse — cette même notion dans le mot Shalom que l’on traduit par « paix », mais qui porte aussi cette idée d’accomplissement, de plénitude. Et quand on dit que le Christ est notre paix, c’est Celui précisément qui nous permet d’unifier toute chose.

La qualité des relations

Qu’est-ce qui va faire que nous pouvons accomplir la loi ? C’est ce que nous dit le Seigneur : c’est vérifier la qualité de nos relations. Parce que dans les exemples que prend Jésus — je pense en particulier à deux, les deux commandements « Tu ne tueras point » et « Tu ne commettras point d’adultère » — à chaque fois, il s’agit de relations avec les autres.

Dans celui « Tu ne tueras point », et ça le Seigneur le rappelle, il dit qu’il ne s’agit pas simplement de passer de vie à trépas son prochain — ça c’est condamné par la loi — mais avec un mode rabbinique… vous avez bien reconnu le mode rabbinique de procéder. Voilà : si tu te mets en colère, si tu insultes ton frère, si tu le traites de « fou », tu seras passible de la géhenne de feu. De même un peu plus loin dans ce même Évangile : « Si ton œil t’entraîne à la chute, arrache-le », etc. Donc ce mode un peu excessif qui permet aux auditeurs d’être attentifs d’abord, et puis de réagir, de se dire : « Qu’est-ce qui peut être mortifère dans nos relations ? ».

Bon, si nous sommes ici, a priori c’est que nous n’avons pas commis de meurtre, « Tu ne commettras pas de meurtre », mais est-ce que nous n’avons pas désiré dans notre cœur qu’une personne ne soit pas là, ou même pensé que si un tel n’était pas là, je serais plus heureux ? Et là, tout de suite, s’affiche une liste de noms. Parce que oui, nous avons parfois ces pensées mauvaises…

Et Jésus se situe là : I dit que c’est de l’intérieur du cœur de l’homme que naît le mal. Il reprendra ça à un autre moment, sur le pur et l’impur : la pureté ne vient pas de l’extérieur, de la nourriture qu’on avale comme le pensent les juifs — il y a des aliments purs ou impurs — non, c’est de l’intérieur du cœur de l’homme que naît l’impureté. Et donc c’est pareil là : la violence, le désir au fond de dureté de cœur que nous pouvons avoir, ça naît de l’intérieur.

Pardon et réconciliation

Et ça, c’est quelque chose dont Jésus va parler tout au long de l’Évangile : si l’on veut qu’il y ait un accomplissement de la loi — c’est-à-dire d’avoir notre relation avec le Seigneur, c’est de ça dont il s’agit — eh bien vérifie la relation avec ton frère. Et ça, c’est tout l’Évangile, ce sera son credo et c’est le nôtre aussi, de vérifier ça. De se dire : « Tiens, où est-ce qu’il y a encore de la dureté de cœur face à telle ou telle personne, des personnes parfois qui m’ont fait souffrir ? ».

Parce qu’il s’agit bien là d’adversaire :

« Mets-toi d’accord avec ton adversaire qui est en chemin. »

On parle aussi de personnes avec qui la relation a été difficile. Du coup, où est-ce qu’on en est dans cette attitude-là ? Est-ce qu’on a laissé grandir en nous la colère, la violence, et donc désiré du mal pour l’autre ?

Vous savez qu’un des signes de pardon — et vous faites la différence entre pardon et réconciliation, ces deux notions tout à fait différentes : le pardon est personnel, la réconciliation il faut être au moins deux — mais un des signes du pardon, c’est qu’au fond on se réjouit du bien que l’autre vit et on s’attriste du mal qui le frappe. Mais si c’est inverse, si quelqu’un avec qui la relation est complexe et que vous apprenez qu’il est atteint d’un cancer et que vous dites « Enfin il y a une justice sur terre », eh bien vous pouvez dire que le pardon n’est peut-être pas complètement au rendez-vous.

La chasteté et l’altérité

Voilà, donc cette attitude-là de dire : ce lien avec le Seigneur, c’est le lien avec le frère, ce sera ce qui traversera tout l’Évangile. Et puis le deuxième exemple : « Tu ne commettras pas d’adultère ». Et là le Seigneur, pareil, dit : « Regarde dans ton cœur », mais va plus loin, plus profond. Si tu désires quelqu’un, si tu as manqué de chasteté….

La chasteté, c’est intéressant, parce que ce n’est pas juste une question de « braguette », j’allais dire. La chasteté, c’est d’abord de ne pas mettre la main sur l’autre, de ne pas avoir d’emprise sur l’autre, d’avoir une juste distance non seulement avec le corps de l’autre, mais avec la personne de l’autre. Et toutes les formes d’emprise sont des formes d’adultère d’une certaine manière. Parfois uniquement dans la manière d’agir.

Le Seigneur dit : « Regarde, est-ce que dans ton cœur tu ne veux pas transformer l’autre à ton image et ressemblance ? Est-ce que tu acceptes ce qu’on appelle, un mot un peu compliqué, l’altérité ? ». L’altérité, c’est-à-dire que l’autre soit autre que toi. Est-ce que tu acceptes ça ? Est-ce que tu acceptes qu’il ait un autre chemin que toi ? Est-ce que tu acceptes qu’il ait une autre vision que toi ?

Et on voit bien dans notre cœur, c’est compliqué. C’est compliqué, c’est ce que dit Ben Sira le Sage dans la première lecture précisément :

« La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une et l’autre leur est donnée selon leur choix. »

Le combat spirituel à livrer

Et oui, il y a un choix à faire, parce qu’il y a un combat spirituel à livrer. En chacun d’entre nous, il y a un combat spirituel à livrer. Nous avons le désir d’une plénitude, nous avons le désir d’une paix entre les hommes, de quelque chose d’une complétude dans la relation, mais la réalité de nos vies, on ne le sait que trop, et la réalité de nos cœurs, eh bien c’est qu’il y a un combat intérieur.

Alors ce qui parfois nous fait souffrir, c’est que nous sommes appelés à la plénitude et à la fois à l’accomplissement, et nous constatons le manque de communion, nous constatons ces duretés de cœur, ces volontés d’emprise, ces volontés de domination qui sont la source de tous les maux, c’est au fond l’orgueil, la toute-puissance, qui sont des idolâtries en nous.

C’est donc intéressant de voir comment Jésus réveille ses disciples et nous réveille aussi pour porter attention au fait qu’il faut accepter aussi que dans notre vie il y ait quelque chose qui manque, qui soit en devenir, qui soit en accomplissement.
Que cette paix à laquelle on aspire, eh bien elle n’est pas… ce qu’on appelle en théologie le « déjà et le pas encore ». Déjà elle est là — et c’est pour ça qu’il y aura le rite de la paix aussi au cœur même de l’Eucharistie — déjà elle est là, mais pas encore dans la plénitude.

Cette tension-là est quelque chose à accueillir : accueillir le manque pour, au fond, rebondir dans l’espérance. La plénitude, la complétude, le Shalom complet dans laquelle la tradition juive voit le Messie comme celui qui vient réinitialiser le paradis terrestre sont tout à fait différents pour nous : nous savons qu’il n’est pas question de cette plénitude ici-bas, mais c’est dans l’au-delà, dans le face-à-face avec Dieu que nous la trouverons.

C’est pour ça que, comme des pauvres, nous venons à l’Eucharistie chaque dimanche précisément, parce qu’on vient demander cette grâce. Cette grâce de faire que notre cœur change. C’est le changement de cœur, c’est ça qui est constant tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament : de changer de cœur, parce que c’est ça qui va permettre au fond au Royaume d’advenir, que le Royaume vienne. Mais en attendant, il est nécessaire d’accueillir des manques.

Et il est intéressant dans les messes de mariage de voir que les fiancés choisissent le texte des noces de Cana. Dans cette fête où on célèbre l’amour, il y a ce manque déconcertant :

« Ils n’ont plus de vin ! »

Au fond, aimer c’est accueillir un manque, aimer c’est sans dévorer l’autre, sans mettre la main sur l’autre. C’est accueillir un manque aussi que l’autre n’a pas à me rendre une plénitude de bonheur, parce que c’est le mettre à la place de Dieu et donc c’est une idolâtrie.

Dans la vie matrimoniale, on voit bien, il y a des choses qui sont faciles à vivre, d’autres sont plus difficiles à vivre, comme dans la vie communautaire, comme dans la vie relationnelle en général. Eh bien je trouve que c’est… le Seigneur nous dit : « Tiens, nous désirons l’accomplissement, nous désirons l’accomplissement, nous désirons la plénitude ».
Mais en attendant, nous accueillons le manque et la manière dont nous vivons le manque, la manière dont nous vivons parfois ce manque de communion dans l’espérance, va dire aussi notre désir d’accomplissement et de plénitude. Que cette paix advienne ici-bas.

C’est cette grâce que l’on va demander au Seigneur les uns pour les autres. Nous sommes à la veille du Carême, eh bien c’est providentiel, même si cette parole de Dieu n’a pas de lien direct, n’a pas été mise parce que c’était la veille du Carême, mais bon il se trouve qu’il y a une concordance d’agenda qui est heureuse. Voilà, c’est de dire : « Tiens, de revisiter nos différentes relations », de dire comment est-ce que dans notre cœur on a pu laisser grandir quelque chose de mortifère.

Comment dans notre cœur on a pu laisser grandir une volonté d’emprise sur l’autre, une volonté de transformation de l’autre à notre image et ressemblance. Voilà toutes choses qui vont faire que, en fait, notre lien avec le Seigneur va être entaché. Alors on va demander à Jésus cette grâce particulière, et c’est pour ça qu’on vient à l’Eucharistie pour recevoir sa paix et de devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de l’Ecclésiastique 15,15-20.
  • Psaume 119(118),1-2.4-5.17-18.33-34.
  • Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 2,6-10.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 5,17-37 :

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise.

Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux.
Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : ‘Tu ne commettras pas de meurtre’, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement.
Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu.

Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande.
Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison.
Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.

Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu ne commettras pas d’adultère.’ Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. _Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne.
Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne.

Il a été dit également : ‘Si quelqu’un renvoie sa femme, qu’il lui donne un acte de répudiation’.
Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une femme renvoyée, il est adultère.

Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : ‘Tu ne manqueras pas à tes serments, mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur.’
Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied, ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi.
Et ne jure pas non plus sur ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir.

Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »