Homélie du Deuxième dimanche de Carême

2 mars 2026

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »

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Texte de l’homélie

Frères et sœurs bien-aimés,

Quand j’ai médité sur cet Évangile de la Transfiguration, je me suis dit que non seulement c’était le dimanche de la Transfiguration, mais ça pourrait être aussi intitulé : « le dimanche de la Relation ».

De quoi s’agit-il ? Il s’agit bien d’un coup de projecteur, pour ainsi dire, d’une lumière mise sur la relation entre Jésus et son Père :

« Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le. »

Et quand on voit la relation de Jésus et Son Père, évidemment on pense tout de suite au Saint-Esprit qui est précisément cette communion d’amour entre le Père et le Fils.

Nous sommes créés à l’image d’un Dieu unique, mais qui n’est pas solitaire. Nous sommes créés à l’image d’une communion d’amour, nous sommes créés à l’image d’un Dieu relation, dont on dit en théologie un mot un peu compliqué : relation substantielle. C’est-à-dire que ça définit leur personne.

Et lorsqu’on étudie la théologie de la Trinité, c’est ce qui est très intéressant, c’est de voir qu’à la fois il y a une communion d’amour entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint - comme jamais il ne peut y avoir entre deux amoureux les plus transis - mais à la fois il y a une différence, une distinction des personnes : à la fois communion et différenciation.

Et je trouve que ça nous dit quelque chose de nos relations. Nos relations, pour qu’elles soient à l’image de la Trinité, qu’elles soient lumineuses comme nous y invite Jésus dans ce mystère de la Transfiguration, elles doivent à la fois accepter que l’autre soit autre que moi — c’est ce qu’on appelle l’altérité — la différence est une condition de la relation, de la communion d’amour, et à la fois affirmer que je veux être en lien avec l’autre.

Donc on voit bien que les différences, la distinction des personnes, est une condition pour pouvoir être à l’image et à la ressemblance de Dieu. Alors que parfois, on voit la différence comme une menace : « il ne pense pas comme moi », « il n’a pas la même manière de voir que moi », « il n’organise pas son temps comme je l’organise », etc. Voilà plein de choses, et donc du coup, il me menace. Voire, en pensée, je peux dire : « tiens, si telle personne n’existait pas, ce serait mieux ». Vous voyez ? Donc parce qu’elle vient toucher en moi peut-être une blessure, elle vient toucher en moi une incapacité d’aimer.

Donc je trouve que c’est beau de voir que la Transfiguration jette une lumière sur nos relations en général et de dire : « tiens, où est-ce qu’on en est de cet accueil ? Accueil de la différence, accueil de la différence de l’autre. Est-ce que ça vient toucher, réveiller en nous une colère ? »
En nous il y a beaucoup de violence, nous le savons tous. Ou est-ce qu’au contraire on se dit : « tiens, c’est pas pareil que nous, eh bien ça nous sort de notre zone de confort ».

Et c’est de cette sortie, de cet exode pour ainsi dire, de la zone de confort que nous avons lu dans la première lecture avec l’appel d’Abraham. Abraham, précisément, il est sorti de sa zone de confort, c’est le moins que l’on puisse dire, puisqu’il a été appelé par le Seigneur :

« Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père. »

Pour accueillir la nouveauté qui vient de Dieu, il y a quelque chose à quitter. Pour rentrer dans une relation à la manière de Dieu, il y a un exode, un exil à réaliser. Alors oui, c’est quelque chose qui n’est pas simple parce que ça veut dire passer du connu à l’inconnu.
Et on voit bien notre cher Abraham qui avait quand même 75 ans à l’époque — donc le Seigneur parfois tarde un peu à appeler ses serviteurs — mais bon, il a quitté. Il a quitté son pays, il a quitté sa parenté et la maison de son père.

Et je ne sais pas si vous avez remarqué la manière dont c’est énoncé, parce que c’est un peu contre-intuitif : « Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père ». C’est comme si je vous disais : « quitte l’Europe, quitte la France et ensuite quitte la Picardie ». Mais si j’ai quitté l’Europe, c’est que j’ai quitté la Picardie !

Et la manière dont c’est dit là : « Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père », on se dit mais ça aurait dû être l’inverse ! Quitte la maison de ton père, ensuite ta parenté, et ensuite on élargit au pays. Comme si au fond, pour rentrer dans la manière de se relationner comme Dieu le veut, il y a quelque chose à aller chercher plus profond. Chaque étape vient :

  • qu’est-ce que je n’ai pas encore quitté que je devrais quitter ?
  • qu’est-ce que je devrais au fond abandonner ?
  • Est-ce que je suis encore dans une anxiété, très attaché à telle ou telle chose ? Un peu anxieux, et donc du coup je ne veux pas laisser telle chose qui me tient vraiment à cœur ?

Donc je donne oui, peut-être mon pays, mais mon pays bon, c’est vaste… ma parenté c’est vaste… mais la maison de mon père, non, ça j’y tiens plus que tout.

Et donc ça, ça empêche d’entrer en relation. Et ça, je trouve que c’est intéressant de voir comment le Seigneur dit : « pour être à la manière de Dieu dans une communion d’amour, il y a à quitter, il y a toujours des choses à quitter ». Qu’est-ce qu’on devrait quitter pour que nos relations soient lumineuses, et que nous n’avons pas encore quitté ? On peut se poser la question les uns et les autres.

Et ensuite, dans ce récit de la Transfiguration qui est ce qu’on appelle une théophanie — alors c’est un mot un peu compliqué mais qui veut dire « manifestation de Dieu » — on voit bien que Dieu se manifeste. Il se manifeste à travers la nuée, à travers cette voix qui vient du ciel :

« Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le. »

Et là encore, on voit que la relation est première. Jésus n’existe que par Sa relation au Père : Il est le Fils. Il n’est pas un individu isolé qui ferait son petit bonhomme de chemin, Il est le Fils bien-aimé du Père. Et c’est dans cette écoute du Fils que nous pouvons, nous aussi, entrer dans cette relation filiale avec le Père.

Alors, comment faire pour que nos relations soient lumineuses ? Comment faire pour que, à notre tour, nous puissions vivre cette Transfiguration dans nos vies quotidiennes ? Saint Paul nous donne une piste dans la deuxième lecture, il nous dit : « Prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile ».

Ça peut paraître un peu rude comme programme, mais au fond, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que la relation, la vraie, celle qui est lumineuse, elle demande un don de soi. Elle demande d’accepter de ne pas être toujours le centre du monde. Elle demande d’accepter que l’autre puisse me bousculer, puisse me demander du temps, de l’énergie, de la patience. C’est ça, prendre sa part de souffrance. C’est accepter que l’amour ne soit pas simplement un sentiment agréable, mais qu’il soit un engagement de toute notre personne.

Et c’est là que la Transfiguration prend tout son sens. Parce que sur la montagne, les disciples voient Jésus dans sa gloire, mais ils le voient aussi parler avec Moïse et Élie de son départ, de sa passion qui va s’accomplir à Jérusalem. La gloire de Dieu n’est pas séparée de la croix. La lumière de la Transfiguration n’est pas une lumière qui nous évite les difficultés de la vie, mais c’est une lumière qui nous permet de les traverser.

C’est une lumière qui nous dit : « N’ayez pas peur ». C’est d’ailleurs ce que Jésus dit à ses disciples qui sont tombés la face contre terre, saisis d’une grande frayeur :

« Relevez-vous, et n’ayez pas peur. »

Cette parole, elle est pour nous aujourd’hui. Quelles que soient les difficultés que nous rencontrons dans nos relations, quelles que soient les peurs qui nous habitent face à l’avenir, face à la différence de l’autre, Jésus nous dit : « N’ayez pas peur, relevez-vous. Ne restez pas prostrés dans vos certitudes ou dans vos angoisses. Entrez dans la lumière de la relation. »

Frères et sœurs, en ce deuxième dimanche de Carême, demandons la grâce d’avoir des relations plus lumineuses. Demandons la grâce de savoir quitter ce qui nous empêche d’aimer vraiment. Demandons la grâce de voir en l’autre, non pas une menace, mais une présence de Dieu, une occasion de grandir dans l’amour.
Que cette Eucharistie que nous célébrons nous fortifie dans ce chemin d’Exode, pour que nous puissions, nous aussi, être transfigurés par l’amour de Dieu,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de la Genèse 12,1-4a.
  • Psaume 33(32),4-5.18-19.20.22.
  • Deuxième lettre de saint Paul Apôtre à Timothée 1,8b-10.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 17,1-9 :

En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne.
Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui.
Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »
Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »
Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte.
Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte ! »
Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul.
En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »