Texte de l’homélie
C’est intéressant de voir comment les personnes découvrent le Seigneur. Il y a actuellement dans tous les diocèses de France une abondance de catéchumènes. On comptait environ dix-huit mille catéchumènes pour l’année 2025, ce qui est considérable, et l’avenir nous dira ce qu’il en sera pour 2026. Cette affluence est une source d’étonnement, car elle concerne des personnes aux parcours extrêmement divers : beaucoup n’avaient pas de chrétiens dans leur entourage direct, aucune connaissance de l’Écriture sainte ni de la théologie catholique. C’est précisément pour cette raison qu’elles se tournent vers l’Église afin de recevoir un enseignement. Cette abondance des catéchumènes, pose difficulté aux diocèses et aux paroisses, qui doivent désormais relever le défi de leur accompagnement.
Alors que nous étions installés dans une logique de décroissance du nombre de fidèles, nous assistons subitement à l’arrivée de personnes venues, pour ainsi dire, de nulle part. Le pape Léon lui-même s’en est étonné dans un récent discours. Cette réalité des catéchumènes dans notre Église, fait directement écho à l’Épiphanie et à la démarche des mages venus d’Orient : des chercheurs de Dieu qui avancent à tâtons, guidés par un signe. Les mages étaient des astronomes, des érudits scrutant le ciel. Bien qu’ils ne fussent pas familiers de la Torah ou de la Bible, ils ont su percevoir un signe et ont choisi de suivre leurs intuitions.
La nature et la validation des signes
Cette question des signes est centrale, car c’est souvent un signe précis qui pousse les catéchumènes à frapper à la porte de l’église. Il se produit dans leur vie, une synchronicité, la rencontre d’éléments qui n’auraient pas dû s’assembler, leur révélant soudain une transcendance. Certes, pour faire sens, un signe doit d’abord parler intimement à celui qui le reçoit. Je me souviens d’une ordination sacerdotale et à la sortie de la messe il y avait un très bel arc-en-ciel. Pour ceux qui connaissaient l’Ecriture, ce phénomène évoquait immédiatement le signe de l’alliance de Dieu avec l’homme. En revanche, pour ceux qui étaient à des centaines de kilomètres et qui voyaient cet arc-en-ciel, il s’agissait juste de la décomposition de la lumière du soleil à travers des gouttes d’eau. Pour qu’un événement devienne un signe, il doit raisonner en nous et nous mettre en mouvement.
Cependant, pour nous chrétiens, un authentique signe doit également être validé dans la foi par des aînés. Ce discernement ecclésial permet de confirmer que la providence ou la synchronicité perçue vient bien de Dieu, car il est toujours possible de s’inventer de faux signes. Le véritable signe fait passer du connu à l’inconnu. Il a poussé les Mages à quitter leur univers familier et érudit d’Orient pour traverser des pays qu’ils ne connaissaient jusqu’alors pas.
L’Eucharistie : notre étoile
Ce pèlerinage des mages illustre parfaitement la vie du chrétien. La foi est une certitude absolue, mais elle n’est pas une évidence ; elle n’est pas encore le face à face avec Dieu. C’est pourquoi nous avons aussi besoin de signes. Par la grâce de Dieu, ils nous sont offerts tant dans nos histoires personnelles – où Dieu agit par des synchronicités concrètes – que dans la grande histoire de l’humanité.
Plus prosaïquement, le signe par excellence qui nous est donné est l’Eucharistie. C’est elle qui nous fait passer précisément du connu à l’inconnu, puisque ce qui se présente comme du pain ou du vin devient le Corps et le Sang du Christ. Là, nous sommes dans le domaine de la vie éternelle, de la foi. Je trouve que l’Eucharistie, c’est, pour nous qui avons découvert le Seigneur, réaliser le même pèlerinage que les Mages, nous mettre en mouvement. L’eucharistie, c’est ce chemin de la foi, du regard. C’est avoir un autre regard sur les événements et sur les personnes, nous donnant cette conviction profonde que la présence réelle du Seigneur sur l’autel est un signe efficace. Rappelons que les mots « signe » et « sacrement » partagent la même origine latine : tous les sacrements sont des signes qui nous mettent en route. Nous participons à l’Eucharistie dominicale précisément pour rééduquer notre regard, pour voir au-delà des évidences matérielles et nous laisser conduire vers la transcendance.
Cette démarche des mages éclaire aussi la situation de tant de nos contemporains. Beaucoup ne frappent pas à la porte de l’Église, parfois à cause de mauvais témoignages ou que le langage ecclésial ne leur parle pas. Pourtant, ils éprouvent une réelle soif de spiritualité et cherchent à tâtons, quitte à mélanger cette quête avec de l’ésotérisme. Notre connaissance de la foi peut nous porter à regarder ces pratiques avec perplexité, mais nous devons rester attentifs et modestes face à ces chercheurs de sens.
Prenons l’exemple de la méditation : des applications comme Le Petit Bambou, d’inspiration bouddhiste, comptent aujourd’hui 4 millions de téléchargements rien qu’en France. Des millions de personnes qui écoutent des méditations, dans leurs transports, dans leur réalité quotidienne, mais qui ne vont pas frapper à la porte de l’Église. Ces personnes-là qui, à tâtons, cherchent quelque chose, un sens à leur vie. Accueillons cette réalité avec humilité. Comme le disait Saint-Thomas d’Aquin :
« D’où qu’il vient, le bien est un bien. »
Si ces personnes cheminent vers le beau et le vrai, c’est déjà une œuvre bonne.
La joie du signe et le changement de chemin
Je trouve que c’est très beau, ce pèlerinage des mages qui sont conduits par Hérode, qui n’avait de cesse de vouloir régner en maître et qui a été très surpris de cette annonce. Une chose qui est intéressante, c’est qu’à la vue du signe, ils éprouvèrent une très grande joie. Le texte ne dit pas qu’ils se réjouirent à la vue de l’enfant, ce qui aurait semblé plus intuitif, mais bien à la vue du signe. Le signe contient en lui-même les prémices de la réalité cherchée ; il anticipe la rencontre divine avec l’enfant et sa mère. On reconnaît d’ailleurs un authentique signe de Dieu à la joie profonde qu’il procure.
C’est très beau que nous-mêmes, nous puissions avoir ce même cheminement des mages qui après avoir vu l’étoile, suivi leur intuition à tâtons, eu cette grande joie et avoir vu l’enfant et sa mère, s’en retournèrent dans leur pays par un autre chemin. Un signe, ça fait changer de vie, ça fait basculer des vies. Le signe qu’on connaît le mieux de ce point de vue-là, c’est le mariage car il fait basculer des vies : en une heure de cérémonie, par l’échange de quelques paroles, la vie d’un homme et d’une femme bascule définitivement vers un horizon nouveau. C’est la création d’un nouveau pays spirituel pour le couple.
L’Épiphanie nous invite à changer quand nous découvrons la présence du Seigneur dans l’Eucharistie. Dans l’Eucharistie, nous sommes invités à une bascule, à une nouvelle manière d’envisager événements et personnes. Le philosophe Pascal écrivait que :
Les mages n’avaient pas choisi les contraintes de leur voyage, ni leur confrontation avec le roi Hérode. Pourtant, ces circonstances, éclairées par l’Écriture, les ont conduits à Bethléem.
Ils ont découvert à travers ces circonstances, ces nécessités, un autre chemin qui conduit vers une plénitude, vers la transcendance. Un chemin qui donne une grande joie, car nous sommes invités à être nous-mêmes des signes, des sacrements vivants. Si le Christ est le signe unique, chaque baptisé devient à son tour un indicateur sur la route. Être chrétien, c’est porter en lui-même plus que lui-même. Il découvre qu’il a en lui-même quelque chose de plus grand, quelque chose qui le dépasse et il veut juste en témoigner, en dire la bonne nouvelle.
Demandons cette grâce particulière à la Vierge Marie : qu’elle nous aide à reconnaitre tous les signes qui nous sont donnés dans notre vie, et à découvrir que cette joie qui nous vient de la rencontre avec le Seigneur, fait de nous des témoins qui nous appellent à être vraiment confiants dans cet amour de Dieu qui rejoint chacun là où il en est.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 60,1-6.
- Psaume 72(71),1-2.7-8.10-11.12-13.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens 3,2-3a.5-6.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 2,1-12 :
Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : ‘Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël.’ »
Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie.
Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.