Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Au chapitre dix-huit de l’Évangile selon saint Matthieu, le Seigneur rassemble un ensemble d’enseignements essentiels destinés à la formation de ses disciples. Juste avant d’aborder le thème majeur de la correction fraternelle — que nous allons méditer aujourd’hui —, Jésus propose la parabole de la brebis perdue. Vous vous rappelez ce berger qui possède cent brebis : lorsqu’une seule vient à s’égarer, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres pour partir à sa recherche ? C’est précisément dans cette perspective qu’il nous faut entendre l’appel à la correction fraternelle : veiller à ce qu’aucun membre du troupeau que nous formons ne s’éloigne du Seigneur et ne coure à sa perte..
Cela exige de nous une attitude fondamentale : se savoir réellement responsables les uns des autres. Cette dimension de solidarité et de fraternité est extrêmement forte. Le Christ nous dit :
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire de vifs reproches, seul à seul » (Mt 18,15)
Il faut bien reconnaître que la correction fraternelle est un sujet rarement abordé, et une démarche fort peu pratiquée. On la retrouve parfois dans la vie religieuse — comme lorsque nous échangeons avec le prieur à l’abbaye —, mais elle a toute sa place au cœur de nos communautés et de nos familles. Pourquoi est-elle si importante ? Parce que nous souffrons tous d’une sorte « d’angle mort » dans notre conduite. Il existe dans nos vies des points aveugles, des comportements qui ne nous posent pas de difficulté à nous-mêmes, mais qui deviennent une réelle épreuve pour le frère ou la sœur à nos côtés.
Bénéficier du regard d’un tiers — un regard à la fois empreint de bienveillance et de vérité —, c’est une grâce. Cela s’applique profondément à la vie conjugale et familiale. Savons-nous nous laisser interpeller par les réflexions de nos conjoints ou de nos enfants concernant nos attitudes, nos possibles addictions ou nos fuites quotidiennes — par exemple cette présence excessive sur nos téléphones portables, y compris à table ou lors des moments privilégiés d’échange ? Accepter cette démarche est d’une grande beauté, car la correction fraternelle est le lieu par excellence où nous vérifions notre appartenance au Seigneur et notre désir authentique de conversion.
Tout au long de ce chapitre dix-huit, saint Matthieu trace pour nous des pistes de conversion. La question fondamentale demeure : est-ce que j’accepte de me laisser interpeller sur ma conduite, ou bien est-ce que je me cabre, m’obstine et me vexe ? Cela me rappelle l’anecdote amusante de cet homme venu se confesser et disant au prêtre : « Mon père, je ne sais pas quoi dire, je n’ai rien à confesser. » Le prêtre lui répondit simplement : « Allez donc demander à votre épouse. » Le lendemain, l’homme revenait avec une liste impressionnante ! Ce n’était pas un mauvais homme, mais tout simplement un homme avec ses travers.
Dans l’Église, nous sommes responsables du destin des uns et des autres. Au sein d’un couple ou d’une communauté, nous partageons une destinée commune ; c’est là tout le sens du sacrement de mariage et de la vie ecclésiale. Ne nous laissons pas contaminer par l’individualisme ambiant de nos sociétés modernes, où chacun s’enferme sur soi en refusant de s’immiscer dans la vie du voisin, quitte à le laisser aller à sa perte. Jésus nous invite à l’attitude inverse : « Fais-lui des reproches seul à seul, et tu auras gagné ton frère ».
Où en sommes-nous du souci que nous portons à notre prochain, à commencer par le « prochain le plus proche » ? Il ne s’agit pas d’interpeller à tout va et sans discernement, ce qui serait contre-productif. Mais envers ceux avec qui nous partageons notre quotidien — y compris dans le milieu professionnel où nous passons une grande partie de nos journées —, sommes-nous attentifs ? Si nous voyons un collègue ou un proche s’enfermer dans un repli sur soi ou dans des dépendances, savons-nous lui manifester un véritable intérêt ? Car la correction fraternelle est d’abord une marque d’intérêt et de charité, et non un moyen de déverser notre propre agacement.
Mon maître des novices me disait autrefois : « Si quelque chose te dérange chez un frère, ne lui en parle que lorsque cela ne te dérangera plus. Quand tu seras paisible, alors tu pourras lui parler. » Si nous agissons sous le coup de la colère ou de l’énervement, nos paroles n’auront aucun fruit. Il faut d’abord s’apaiser et se demander : « Qu’est-ce que le comportement de ce frère vient toucher ou heurter en moi ? » Les conditions d’une vraie correction fraternelle sont toujours la charité, l’amour et le souci de l’autre.
L’Évangile poursuit :
« Si le frère n’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, puis dis-le à l’assemblée ; s’il refuse d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain » (Mt 18, 16-17)
Ces mots de Jésus sont forts, mais rappelons-nous comment le Seigneur a agi envers les païens et les publicains ! Saint Matthieu lui-même était un publicain, c’est-à-dire un collecteur d’impôts perçu comme un collaborateur de l’occupant romain. Le Seigneur fait preuve d’une immense patience.
La conversion ne se fait pas d’une simple pression sur un bouton. Voyez la patience de Jésus envers Lévi qui devient Matthieu, ou envers Zachée ! Le reproche du Christ a touché le cœur de Zachée, l’amenant à rendre quatre fois ce qu’il avait pris, même si sa conversion a demandé du temps. Paradoxalement, ce qui touche le plus le Seigneur dans les Évangiles, ce sont souvent les attitudes des païens et des publicains, car ils savent se laisser interpeller.
Cela doit nous interroger. La plupart d’entre nous avons reçu beaucoup : baptisés dès le berceau, nous avons été nourris par le catéchisme, la communion, la confirmation et un environnement de foi. Cela nous engage grandement ! Mais tant de nos contemporains — les païens et publicains de notre temps — n’ont absolument rien reçu. Dépourvus de repères chrétiens ou moraux, ils vivent dans une grande confusion, cherchant leur boussole dans les idées du monde. Ayons envers eux la même patience que le Seigneur, sachant que leurs comportements parfois désordonnés viennent souvent d’une profonde ignorance.
Enfin, Jésus conclut par cette parole capitale :
« Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les cieux » (Mt18,18)
Pourquoi la correction fraternelle est-elle si grave et si belle ? Parce que nos actes et nos paroles retentissent dans l’éternité. Le manque de parole est une misère : c’est abandonner l’autre seul dans son combat, sans lui offrir une parole qui corrige tout en portant l’espérance. Si nos actes retentissent dans l’éternité, c’est aujourd’hui même que cette éternité se joue. Comme le disait Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus :
« Pour t’aimer, Seigneur, je n’ai qu’aujourd’hui »
C’est au quotidien que nous préparons le Royaume. Proposer une parole de correction fraternelle est intimement lié au salut du monde. Cela nous interroge sur notre propre salut et sur celui de notre prochain. Certes, le mot « salut » a déserté le langage courant ; nos contemporains cherchent à être sauvés des tracas du quotidien, mais la vie éternelle ne semble plus faire partie de leurs préoccupations. Et pourtant, vivre avec la vie éternelle pour horizon change absolument tout ! Mettre un enfant au monde et l’élever avec le regard de la foi, en sachant que l’on prépare son âme à contempler Dieu pour l’éternité, transforme radicalement la mission éducative. Jésus nous promet :
« Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l’accordera. » (Mt18,19)
Demandons aujourd’hui au Seigneur la grâce d’abandonner nos attitudes individualistes. Demandons-lui un cœur plein de discernement, véritablement concerné par le salut, la conduite et les progrès de nos frères. Qu’il nous donne la force d’encourager le bien et de pratiquer la correction fraternelle dans la vérité et la charité.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Ézéchiel 33,7-9.
- Psaume 95(94),1-2.6-7ab.7d-8a.9.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 13,8-10.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,15-20 :
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »