Texte de l’homélie
Chers frères et sœurs,
Il est toujours bénéfique de replacer un passage de l’Écriture dans son contexte, tout particulièrement dans l’Évangile selon saint Matthieu que nous venons d’entendre. Au chapitre 18, Jésus forme ses disciples. Auparavant ont eu lieu de grands événements fondateurs : la Transfiguration, la profession de foi de Pierre déclarant :
« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16)
Ainsi que de nombreux miracles. Là, le Seigneur enseigne à ses proches un thème délicat : le pardon. Il est frappant de constater l’insistance que met le Christ, tout au long de l’Évangile, sur la question du pardon. Il y revient bien plus souvent qu’à propos des questions de mœurs. Face à la femme adultère, il se montre plein de retenue :
« Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8, 11)
En revanche, face à la dureté de cœur, son exigence et son insistance sont absolues.
Pardon et réconciliation : une distinction fondamentale
Pour comprendre cette démarche, il convient de poser une distinction essentielle : pardonner n’est pas se réconcilier. Le pardon est un acte personnel, alors que la réconciliation exige une réciprocité..
La réconciliation implique que l’agresseur et l’agressé fassent chacun un chemin l’un vers l’autre. L’histoire en offre un exemple grandiose avec la réconciliation franco-allemande après trois guerres sanglantes. Voir deux nations frontalières sceller une telle paix, sous l’impulsion de grands chrétiens, demeure un événement unique au monde. À l’inverse, cette réconciliation n’a pas eu lieu en Asie entre le Japon et la Corée, le premier n’ayant jamais demandé pardon pour les déportations et les exactions commises pendant la guerre.
À quoi reconnaît-on que l’on a pardonné ?
Le pardon est un chemin intérieur. On peut en mesurer la réalité à travers deux critères :
1. - Penser à son agresseur de manière paisible : Pardonner ne signifie pas banaliser en disant : « Ce n’est rien. » Il faut au contraire reconnaître sa souffrance, admettre la réalité de l’agression et le fait que l’autre a été un agresseur. Mais lorsque l’apaisement survient et remplace les pensées de vengeance ou de violence, nous savons que le pardon a porté son fruit.
2. - Se réjouir du bien qui arrive à l’autre et s’attrister de son mal. Si nous apprenons que notre agresseur traverse une épreuve, comme une maladie grave, et que nous pensons : « Enfin, il y a une justice », c’est le signe que notre cœur n’est pas encore complètement guéri. Alors que la réconciliation requiert deux volontés, le pardon commence toujours par cette démarche personnelle d’apaisement.
La force de la répétition : « Soixante-dix fois sept fois »
Face à la question de Pierre sur le pardon, Jésus répond :
« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18,22)
Le chiffre sept évoque la création, mais multiplier cette mesure à l’infini signifie qu’il faut pardonner sans cesse. De la répétition naît la nouveauté. C’est une pédagogie profonde que l’on retrouve au cœur de la foi et de la culture juive. En ce mois de septembre, le judaïsme célèbre Roch Hachana puis Yom Kippour, le Grand Pardon, où la répétition des prières et des aveux d’infidélité vient renouveler le regard et le cœur. Cette dynamique façonne également notre liturgie catholique :
• La pédagogie de la liturgie : La structure de la messe se répète. Cette régularité — parfois exigeante, notamment pour les plus jeunes — finit par nous porter. Comme une pluie douce, elle irrigue la terre de notre âme et installe en nous une disposition spirituelle, un habitus. Que serions-nous sans toutes les Eucharisties qui, de manière invisible mais réelle, ont transformé nos cœurs ?
• La grâce du sacrement de réconciliation : en confession, nous redisons souvent les mêmes manques. Le prêtre ne nous demande pas d’être originaux ! En exprimant nos fautes, nous les mettons à l’extérieur de nous. En répétant cette démarche d’humilité, nous laissons la grâce divine façonner en nous un regard neuf.
Transformer la mort en vie
Saint Paul nous rappelle :
« Dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. » (Rm 14, 8)
L’offense et la blessure introduisent la mort dans une relation ; le lien est comme jeté dans la fosse. Mais le pardon est une grâce qui vient redonner la vie là où elle avait disparu. Parce que notre cœur est dur et que la rancœur nous guette, Jésus nous encourage : « Ne vous découragez pas, remettez soixante-dix fois sept fois l’ouvrage sur le métier. » Si nous laissons la haine s’installer, elle nous dévore. À l’inverse, pardonner permet de faire échec au mal.
Nous en avons des témoignages édifiants, y compris en dehors de l’Église : Ce père de famille ayant perdu son épouse lors de l’attentat du Bataclan et écrivant : « Vous n’aurez pas ma haine » — une attitude profondément chrétienne. La une du journal Charlie Hebdo au lendemain des attentats, titrant : « Tout est pardonné ». De tels témoignages viennent vitaliser ce qui était détruit et nous montrent le chemin.
Au début de chaque Eucharistie, nous reconnaissons nos fautes et nous supplions la miséricorde du Seigneur de nous donner un cœur de chair. Préparons-nous à recevoir cette grâce en répétant ces actes de pardon au quotidien.
Demandons cette grâce les uns pour les autres : pour nos familles, nos communautés paroissiales et religieuses, ainsi que pour nos lieux de travail, parfois marqués par l’injustice. Faisons notre cette conviction de foi : « Vous n’aurez pas ma haine, vous n’aurez pas ma rancœur. Soixante-dix fois sept fois. »
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre de l’Ecclésiastique 27,30.28,1-7.
- Psaume 103(102),1-2.3-4.9-10.11-12.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 14,7-9.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,21-35 :
En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander :
— « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
Jésus lui répondit :
— « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.”
Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette.
Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !” Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.”
Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.
Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?”
Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »