Homélie du 24e dimanche du Temps Ordinaire

14 septembre 2026

« C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

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Texte de l’homélie

Chers frères et sœurs,

Il y a quelques années, vous vous souvenez sans doute, avait été décrétée l’année de la miséricorde. Et pour ouvrir cette célébration, nous en avons chanté l’hymne : Misericordes sicut Pater.

C’est très beau de magnifier cette miséricorde, de la célébrer. Mais il se peut que nous ne voyions peut-être qu’une des seules facettes, peut-être favorisée par l’idéologie ambiante, et que nous déséquilibrions un peu le bel édifice de notre théologie catholique. Car nous oublions souvent l’abus de la miséricorde. Le catéchisme dit :

« Obtenir le pardon sans conversion, et la gloire sans mérite ».

Oui, qui abuse de la miséricorde, comme les textes nous le présentent aujourd’hui, eh bien il reste dur, en colère, impitoyable, étant pourtant lui-même pardonné car il est sûr d’une chose : de son impunité. Celui-ci pense donc à justifier quoi qu’il fasse, comme ce violent de l’Évangile qui fait mettre son compagnon en prison alors qu’on lui a remis la dette, ou cet autre pécheur évoqué par la première lecture.
Rancœur et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître.

Qui se sent protégé par son impunité, eh bien il n’a plus de limite à ses égarements. Vous le savez bien, un des traits de la colère justement, c’est qu’elle est comme un flot qu’on ne maîtrise plus et qui se nourrit de ses propres eaux, comme une espèce de tsunami. Et c’est malheureusement quelque chose de relativement fréquent, notamment au sein de la cellule familiale. La violence y est trop souvent présente. Le terme de « féminicide » est peut-être trop à la mode, et malheureusement trop à la mode, mais il dit une détresse terrible : celle d’une violence qui serait comme justifiée parce qu’elle se commettrait dans l’intimité familiale et par là même excusable.

Et que dire de la violence faite aux mineurs, aux enfants ? Quand on visite des maisons de l’enfance, des MECS comme on dit très joliment aujourd’hui, des maisons de placement du judiciaire, eh bien quand on écoute parfois l’histoire de ces jeunes placés, on est atterré par les sévices qu’ils ont dû subir, par rapport auxquels ils sont évidemment extrêmement discrets. Mais ce n’est pas une exception puisque aujourd’hui, il y a 400 000 de ces jeunes qui sont placés, fruits d’une violence sans borne du plus fort sur le plus faible.

Mais vous le savez bien, il n’y a pas que cette sorte de violence. Il en est une autre, peut-être plus répandue : une forme d’agressivité passive. Se murer dans sa solitude, dans sa rancœur, dans sa blessure. S’extraire délibérément des échanges entre les personnes. Plus de communication, refus de dire les choses, souvent attisé par l’individualisme ambiant. Et là aussi, la fermeture s’auto-entretient comme une bouderie, mais une bouderie d’adulte oh combien mortifère !

Alors il faut un coup d’arrêt. Et c’est ce que nous dit cette première lecture :

« Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur. Celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. »

Et alors, la miséricorde prend le visage inexorable de la justice. L’Ecriture dit : « Dieu s’oppose aux orgueilleux. »

Et c’est une grâce qu’il nous fait, comme un mur d’airain.

Qu’est-ce qui nous permet pour cela de reprendre conscience de la gravité de nos actes ? Eh bien de penser à notre mort. Pense à ton sort final, à ta mort, à ton déclin. Un moment viendra où nous ne pourrons plus nous convertir. Pense à ton sort final, à cette destinée éternelle qui est la tienne. L’enfer est aussi pour toi possiblement. On ne le dit pas beaucoup, mais c’est vrai.
Dans mon adolescence, à un moment donné, cela m’a fait beaucoup de bien d’en prendre conscience. La gravité de mes actes a un écho pour l’éternité.

Voilà ce mur d’airain. Et parfois, quand ces réflexions n’ont pas suffi, le Seigneur va faire en sorte que la vie parfois nous arrête dans nos débordements, dans nos égarements. Elle devient comme une sorte de muraille devant laquelle nos excès se brisent.

Je pense à un film que nous avons regardé dernièrement, Fireproof. C’est l’histoire de cet homme fort respectable qui exerce aux États-Unis le métier de pompier. Héros du quotidien bien évidemment, qui déploie abnégation, générosité et courage hors du commun.

Mais voilà : à la maison, pas beaucoup d’attention à son épouse. Cet homme adulé à l’extérieur est à la maison égoïste, violent, jouisseur, et sa femme s’éloigne peu à peu de lui, demande la séparation, demande le divorce. Alors il s’ouvre de ce drame à son père. Et celui-ci, dont on apprendra qu’il a une histoire conjugale compliquée aussi, lui donne une méthode, une approche sur 40 jours faite de délicatesse, d’attention, pour reconquérir le cœur de sa femme.

Alors il va s’y employer avec une touchante bonne volonté. Mais l’indifférence de sa femme semble grandir à mesure qu’il multiplie les gestes de tendresse. Bref, ça ne fonctionne pas, il n’y arrive pas. Il n’a pas le contrôle du cœur de son épouse.

Alors, et alors seulement, il peut comprendre qu’elle est autre que lui. Dans un déchirement intérieur, il comprend ce que signifie l’altérité. Elle est une autre personne qui n’est pas le prolongement de ses désirs ni de ses pulsions. Alors il tombe à genoux — il est chrétien — devant la croix, il supplie le Seigneur. Il comprend que ces liens ne peuvent être que redonnés d’en haut, ils sont une grâce.
Ils sont aussi le fruit de la liberté d’un cœur qu’on ne peut ni violenter ni forcer.

Voilà un exemple dont Dieu peut s’opposer à nous pour mettre un terme à cette violence qui nous excède, voilà comment il peut briser notre orgueil pour que nous puissions nous convertir. Et cet homme va se convertir pour justement, peu à peu, obtenir ce cœur de chair, ces cœurs comme celui de Dieu, Misericordes sicut Pater.

Car c’est cela dont il est question dans l’Évangile, avec cette question de Pierre à Jésus :

« Combien de fois dois-je pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
« Non, jusqu’à 70 fois sept fois », lui répond Jésus.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Nous sommes bien incapables d’imiter Dieu - bien sûr en Sa toute-puissance - nous sommes si pauvres, si démunis. Bien incapables encore de L’imiter dans Son innocence - Lui qui est le saint par excellence - ni même l’imiter en Sa bienfaisance.
Mais nous pouvons L’imiter en Son pardon, c’est-à-dire en ne mettant pas de terme à notre volonté de pardonner.

Le pardon effectif est plus lent, il y a des résonances affectives parfois très douloureuses, mais la volonté de pardonner est à notre portée : à offrir, quelles que soient les circonstances, les affronts, les blessures reçues, à offrir toujours de nouveau un avenir neuf à qui nous a fait du mal, à intercéder pour lui, à prier pour lui, à le bénir :

« Bénissez ceux qui vous maudissent. »

Alors j’y réfléchissais, qu’est-ce que cela, sinon finalement une ébauche de l’infini ? Pardonner indéfiniment, n’est-ce pas déjà aimer un peu infiniment ? Le cœur devient sans fond, sans limite, sans borne, à mesure qu’il pardonne.

Alors, ne nous étonnons pas sur notre chemin, il nous arrive de rencontrer des gens qui nous en veulent, des gens qui nous blessent, des gens qui nous agacent. Peut-être le font-ils avec raison, d’ailleurs, mais ce qui est sûr, c’est que le Seigneur veut Se servir d’eux pour élargir nos cœurs, les agrandir, les travailler. Le Seigneur nous avertit :

« Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle est votre récompense ? »

Saint Ambroise demande pourquoi Dieu S’est reposé le septième jour. Alors on peut se demander : parce que son œuvre était magnifique ? Parce qu’Il avait créé l’homme et la femme, sommet de la création visible ? Non, va répondre Saint Ambroise. Simplement, Il a pu Se reposer parce qu’Il avait créé quelqu’un à qui remettre les péchés.

« Il savait que sa gloire éclaterait davantage encore lorsqu’il ferait miséricorde à Adam pécheur qu’à travers la splendeur des astres et des océans. »

Alors Il nous propose de partager cette gloire, cette gloire du pardon. Que de cœurs magnifiques et lumineux de ceux qui ont su pardonner parfois des fautes terribles à leur égard ! Que de cœurs transfigurés nous pourrions discerner si nous avions le regard de Dieu !

Alors, ne pensons pas que notre monde si bien organisé puisse faire l’économie du pardon. Nous rêvons parfois d’un monde sans heurt, sans pardon, un monde où nous ne heurterions plus, un monde lisse et bien huilé… Et nous savons bien que ça n’existe pas. Ou plutôt si, ça existe, mais ça s’appelle le Ciel.
Sur la Terre, la mécanique des relations humaines est pleine de grains de sable.

Ainsi, que nos familles, que nos communautés, que nos paroisses soient des lieux où on ait l’habitude de se demander pardon en profondeur.

Alors, pour terminer, quelques conseils :

  • Aidons-nous à nous poser les uns aux autres des limites pour que nos passions déréglées ne détruisent pas tout, en commençant par nous et par nos proches.
  • Deuxième point : prenons l’habitude de pardonner avant la tombée de la nuit. « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère », nous dit l’Écriture. Prenons cette parole à la lettre.
  • Et puis, méfions-nous de l’éloignement des cœurs. On ne se parle plus, on ne communique plus, on ne se comprend plus. Créons des occasions pour renouer, renouer les conversations, les relancer — c’est onéreux parfois —, la correspondance, les visites.

Et peu à peu, au prix de tout ceci, le corps du Christ se construira, nos communautés deviendront chrétiennes, Christ sera au milieu de nous,

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre de l’Ecclésiastique 27,30.28,1-7.
  • Psaume 103(102),1-2.3-4.9-10.11-12.
  • Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 14,7-9.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,21-35 :

En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander :
— « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
Jésus lui répondit :
— « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette.
Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.”
Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !”
Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.”
Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait. Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.
Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?”
Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.
C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »