Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés, Lorsqu’on lit un passage de l’Évangile, il est toujours fécond de le replacer dans son contexte. Qu’y a-t-il juste avant cette parabole des ouvriers de la dernière heure ?
« Jésus répondait aux disciples qui se demandaient entre eux "Qui est le plus grand ?" Et plaçant au milieu d’eux un enfant, il dit : "Celui qui ne devient comme un enfant n’est pas digne du royaume. » (Mt 18,1)
Vient ensuite l’épisode du jeune homme riche, appelé par le Seigneur, mais qui repart triste en raison de ses grands biens ; ce qui amène le Christ à souligner la difficulté des richesses tout en promettant une récompense à ceux qui ont tout quitté. Enfin, juste après notre passage — au chapitre 20 de saint Matthieu —, Jésus annonce pour la troisième fois sa Passion avant de monter à Jérusalem.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la parabole des ouvriers de la dernière heure. Le texte met en scène plusieurs ouvriers : celui qui répond dès l’aube, ceux sollicités au cours de la journée, et enfin ceux appelés au tout dernier moment.
J’aimerais, si vous le permettez, vous proposer une autre grille de lecture : et s’il s’agissait, en réalité, d’une seule et même personne à travers la diversité de ses réponses aux appels de Dieu ? Une seule âme, mais plusieurs manières de répondre au Seigneur au fil de l’existence.
Le premier temps est celui du calcul
C’est l’époque où l’on se propose parce qu’on se sent plein de force et conscient de sa propre valeur. C’est le matin de la vie : l’esprit est disposé, on possède l’énergie nécessaire et une forme de sécurité en soi-même. On se tourne vers le Seigneur et l’on transige clairement : une journée de travail pour un denier, une pièce d’argent. Le contrat est bien défini.
Le deuxième temps est celui de la colère
Il concerne ceux qui sont appelés dans l’entre-deux. Le Seigneur leur dit :
« Allez dans la vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste » (Mt 20,4)
Lorsque l’on étudie la vertu de justice, on distingue la justice commutative et la justice distributive
- La justice commutative est celle que nous pratiquons habituellement : « Je vous donne un, vous me rendez un. » Elle repose sur un fondement arithmétique, à l’image des premiers ouvriers engagés pour un denier.
- La justice distributive quant à elle, repose sur la proportionnalité — un fondement géométrique. Il serait injuste de donner la même note à tous les élèves d’une classe sans regarder leurs devoirs, ou d’attribuer la même prime à tous les commerciaux sans tenir compte de leurs résultats.
Or, chez ceux à qui le maître promet simplement « ce qui est juste », l’absence de montant explicite peut laisser la porte ouverte aux attentes déçues et raviver la colère. L’émotion profondément liée au sentiment d’injustice est en effet la colère ; les personnes colériques sont souvent d’une grande sensibilité à ce qui leur semble dû.
Dans ce deuxième temps, nous avions organisé nos attentes, mais les événements n’adviennent pas comme prévu. Nous pensions mériter davantage que le dernier arrivé, espérant une meilleure prime ou une note plus élevée pour notre labeur. En constatant le décalage entre notre estimation du mérite et celle du Maître, nous laissons poindre l’amertume. Ce sentiment fait aussi partie de nos réponses humaines à l’appel de Dieu. Pourtant, à la fin de la parabole, le Seigneur rappelle le fondement de son action :
« Mon ami, je ne te fais pas de tort ; ne t’es-tu pas mis d’accord avec moi pour un denier ? » (Mt 20,13)
La véritable justice traverse bien tout le récit.
Le troisième temps est celui de la gratuité
Vers cinq heures de l’après-midi, à la onzième heure, le Maître sort à nouveau et demande :
« Pourquoi êtes-vous restés ici toute la journée sans rien faire ? — Parce que personne ne nous a embauchés. » (Mt 20, 6-7)
Si l’on relit l’Évangile avec attention, le Seigneur ne promet même plus « ce qui est juste ». Il ne fixe aucun ordre de grandeur. De leur côté, les ouvriers ne demandent aucune précision sur leur rétribution. C’est le temps du lâcher-prise, de l’abandon confiant et sans calcul.
Ces ouvriers de la dernière heure reprennent en nous ce qui n’avait pas encore été mobilisé, ou ce que nous n’avions pas osé offrir au Seigneur par timidité. Ils représentent ces dimensions de notre vie restées dans l’ombre, dont nous ne mesurons pas toujours la valeur. Mais aux yeux du Seigneur — dont les pensées ne sont pas nos pensées et les chemins ne sont pas nos chemins —, chaque parcelle a du prix. Le Seigneur nous invite à adopter cette attitude de disponibilité, à nous mettre à son service sans intérêt personnel, dans la confiance pure.
Cette gratuité me rappelle notre messe du dimanche soir. D’une certaine façon, c’est la messe des ouvriers de la dernière heure. Bien qu’une fidélité s’y vive, c’est aussi le rassemblement de ceux qui arrivent après une journée bien remplie, chargée d’imprévus, et qui viennent au dernier moment auprès du Seigneur pour écouter sa Parole et communier à son Corps et à son Sang. Le Seigneur valorise pleinement ceux qui s’approchent de lui tardivement, qu’ils aient eu d’autres priorités ou qu’ils n’aient pas saisi plus tôt l’opportunité de sa rencontre. Si nous sommes rassemblés ici dans cette chapelle, célébrants comme fidèles, c’est que nous y avons tous été personnellement appelés.
Cette parabole nous invite à poser un regard neuf sur nous-mêmes, sur ce que nous n’avons pas encore totalement remis à Dieu, mais aussi sur les personnes que la société marginalise : les personnes fragiles, malades ou infirmes, qui ne possèdent pas la force vive de celui qui répond au matin de sa vie. Toute personne humaine, de sa conception jusqu’à sa mort naturelle, a une valeur inestimable aux yeux du Créateur.
Ces trois temps — le calcul, la colère et la gratuité — illustrent la diversité de nos réponses à Dieu. Elles ne suivent d’ailleurs pas nécessairement un ordre linéaire : nous pouvons commencer par un don gratuit, laisser ensuite monter la colère face à une épreuve, puis glisser vers le calcul.
Mais puisse la grâce de la dernière heure nous habiter au soir de notre existence. Puissions-nous vivre ce lâcher-prise, cette confiance totale et cet abandon complet entre les mains du Père, pour devenir les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 55,6-9.
- Psaume 145(144),2-3.8-9.17-18.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 1,20c-24.27a.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 20,1-16a :
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « En effet, le royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée : un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent, et il les envoya à sa vigne.
Sorti vers neuf heures, il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire. Et à ceux-là, il dit : “Allez à ma vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste.”
Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même.
Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit :
— “Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?”
Ils lui répondirent :
— “Parce que personne ne nous a embauchés.”
Il leur dit :
— “Allez à ma vigne, vous aussi.”
Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.”
Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent et reçurent chacun une pièce d’un denier.
Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : “Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !”
Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : “Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?”
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »