Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Nous sommes au chapitre 20e de Saint Matthieu. Pour vous resituer cette parabole des ouvriers de la dernière heure, juste avant, il y avait la question de qui était le plus grand, et Jésus qui met un enfant au milieu des disciples pour leur dire : « il faut devenir comme cet enfant ».
Et puis juste avant aussi, il y avait le jeune homme riche. Il a été appelé, mais il avait de grands biens. Et Jésus met en garde contre le danger des richesses, il y a la récompense qui est donnée à ceux qui ont tout laissé, c’est juste avant ce passage-là. Puis tout de suite après, c’est la troisième annonce de la Passion et la montée vers Jérusalem.
Alors cette parabole, met en scène plusieurs personnages : ceux qui dès le matin sont allés travailler, ceux qui dans le courant de la journée sont allés travailler, et enfin de journée ont été appelés à la vigne.
Mais permettez-moi de faire une interprétation différente. Considérons non pas différents personnages, mais un même personnage, une même personne dans les différentes réponses qu’elle donne aux appels du Seigneur.
Différents types de justice
Le premier appel, on pourrait dire que c’est le temps où l’on calcule, c’est le temps de la comptabilisation. Le temps d’une certaine manière où on se sent fort, c’est le matin, et on peut dire que c’est aussi au matin d’une vie, c’est-à-dire quand on a les forces vives qui sont là.
Il est appelé et pour un denier, il va travailler la journée, c’est calculé.
Le deuxième temps est plus flou et, j’allais dire, c’est le temps où Jésus dit « je vous donnerai ce qui est juste ».
Vous le savez, la justice c’est une vertu, et il y a deux formes de justice : la justice commutative et la justice distributive. Alors c’est quelque chose que vous apprenez certainement ce matin. Dans la justice commutative, je vous prête 1 et vous me rendez 1. C’est fondé sur les mathématiques, sur l’arithmétique. Un denier pour une journée de travail, c’est la justice commutative.
La justice distributive est intéressante parce qu’elle n’est pas fondée sur l’arithmétique, mais sur la géométrie, sur une proportion. Par exemple, il serait injuste de donner aux élèves d’une même classe la même note lors d’un examen. Il serait injuste de donner à différents commerciaux, lors du calcul de la prime, la même prime sans calculer en fait l’effort qu’ils ont fait pour atteindre leurs objectifs.
C’est Donc une justice qui tient compte d’un certain ajustement.
Le lien entre la justice et la colère
Et je me dis, ce temps de la justice, c’est le temps de la colère. Parce que vous le savez, il y a une émotion qui est particulièrement liée à la justice, c’est la colère. Et les personnes qui sont colériques, ce sont les personnes qui bien souvent sont très sensibles à l’injustice, et très attachées à la justice. Et c’est pour ça que dès qu’ils perçoivent, à tort ou à raison, une injustice, tout de suite la colère monte…
Et ce temps de la colère, ça fait partie des temps aussi dans la réponse à Dieu, parce que nous pensions que tout était clair. On avait un calcul : un denier pour une journée, au départ de notre vie, de la réponse qu’on a donnée au Seigneur, tout était cadré, etc. Et puis vient le moment où c’est plus flou, où au fond ce que l’on vit n’est pas ce qui avait été prévu dès le départ.
Ce que l’on vit est différent. Différent parce que la vie est différente, parce que les crises arrivent, parce que les manques de foi arrivent, et donc la réponse qu’on donne au Seigneur est plutôt de l’ordre de la colère et de se dire « voilà, ce n’est pas juste ».
Et regardez bien, parce qu’en fait, c’est cette question de justice qui traverse toute la parabole, regardez bien à la fin :
« Mon ami, je ne suis pas injuste avec toi. »
C’est important car cette question de justice traverse toute la parabole. Parfois, on dit « ça c’est injuste ». Et donc la réponse que l’on donne à Dieu, c’est une réponse de colère…
Une réponse de gratuité
La troisième étape, j’allais dire, c’est le temps de la gratuité, le temps de l’abandon. Remarquez bien : ceux qui sont invités à aller à la vigne à la dernière heure, on ne leur dit rien. On ne dit ni le tarif, ni que ça va être juste. Ils ne disent rien. Le maître de la vigne ne dit rien. « Et pourquoi vous êtes là ? Parce que personne ne nous a embauchés ». C’est des personnes ou c’est des attitudes au fond qui font qu’ils ne se valorisent pas, et ça peut être aussi en nous puisque nous prenons ce parti pris de voir que c’est la réponse donnée par une même personne dans différentes étapes.
Posons-nous la question : qu’est-ce qui n’a pas été encore mis au service du Seigneur ? Est-ce parce que peut-être nous estimons que ce n’est pas important, parce que nous estimons que, d’une certaine manière, ça n’a pas de valeur ? « Voilà, je suis là, personne ne m’a embauché, personne ne m’a donné de la valeur, personne ne m’a dit que pour lui, eh bien, j’avais une place particulière ».
Je trouve que cette dernière partie, qui est le temps de la gratuité - après le temps du calcul et le temps de la colère - se trouve, d’une certaine manière, ouvert et offert. Vous le vivez admirablement, chers amis d’À Bras Ouverts, avec votre mission auprès des enfants souvent lourdement handicapés.
Parce que s’il est des personnes que l’on n’embauche pas, qui sont laissées sur le bord du chemin comme à la cinquième heure, comme ces différentes personnes qui étaient là et que personne n’a embauchées, c’est bien les personnes dont vous vous occupez le temps d’un week-end, ces enfants souvent très lourdement atteints et à qui vous donnez de la valeur.
Alors que la société dit qu’ils n’ont pas de valeur – dans ces temps où lorsque le handicap est détecté au sein même de la grossesse, elle ne va pas à son terme, dans de nombreux cas, eh bien vous, à travers votre engagement dans cette association À Bras Ouverts, vous vivez le temps de la gratuité.
La gratuité peut-elle être valorisée ?
Et vous découvrez aussi en vous-mêmes ce qui - peut-être aux yeux du monde - n’a pas de valeur mais qui peut être mis au service du Seigneur. Et l’on trouve l’explication dans les mots du prophète Isaïe, redonnés aujourd’hui dans la première lecture :
« Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mon regard n’est pas votre regard », dit le Seigneur.
Donc la manière de voir les choses n’est pas celle du monde, qui valorise plutôt l’efficacité et la force de l’âge, qui valorise l’hyper compétence, la réactivité.
Le Seigneur, Lui, a un autre critère pour dire ce qui peut être mis à Son service, ce qui n’est pas embauché.
Ainsi, que cette eucharistie soit l’occasion de revisiter notre vie, de nous interroger nous-mêmes sur les différentes réponses que l’on a données au Seigneur. Parce que vous le voyez bien, il ne s’agit pas d’un déroulé chronologique, parce qu’on peut passer d’une réponse à l’autre.
On peut peut-être commencer souvent dans la réponse qu’on donne à l’appel de Dieu par un temps de lâcher-prise, un temps où on ne calcule pas, un temps de fécondité, etc., puis ensuite on passe à la colère, et ensuite on calcule. Voilà, ça va dans un sens comme dans un autre dans nos vies.
Mais posons-nous la question par rapport à ces ouvriers de la dernière heure, à ce qui en nous n’est pas mis au service du Seigneur, ce qui pourrait aussi être appelé. Et posons-nous aussi les questions concernant ceux qui nous entourent et qui ne sont pas valorisés : comment peut-on leur dire « votre vie a de la valeur, votre vie est importante, votre vie peut être mise au service de l’Évangile » ?
Parce que d’une certaine manière, à travers votre association À Bras Ouverts et à travers toutes les œuvres de charité, ce sont les personnes les plus vulnérables qui sont mises en premier et à qui on rappelle l’importance, à qui on rappelle la fécondité de leur vie, alors qu’au regard du monde bien souvent ils n’ont pas d’importance, ils n’ont pas de valeur, ils ne sont même pas regardés, on ne les laisse même pas vivre…
Alors cet Évangile est tout à fait intéressant. Et tout de suite après, il y aura le troisième appel pour la Passion. C’est déjà cette montée à Jérusalem avec cet Évangile dans le cœur, cette parabole, avec aussi cette manière de voir la réalité humaine qui n’est pas celle du monde mais celle de Dieu.
Et évidemment, c’est tout le mystère de la Croix : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a appelé pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a appelé pour confondre les forts. C’est le mystère de la Passion, c’est le mystère au fond de ces ouvriers de la dernière heure.
Puissions-nous, nous aussi, nous tourner vers le Seigneur dans les différentes étapes de nos vies et que nous puissions être des témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à son admirable lumière,
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Isaïe 55,6-9.
- Psaume 145(144),2-3.8-9.17-18.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 1,20c-24.27a.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 20,1-16a :
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « En effet, le royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée : un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent, et il les envoya à sa vigne.
Sorti vers neuf heures, il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire. Et à ceux-là, il dit : “Allez à ma vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste.”
Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même.
Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit :
— “Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?”
Ils lui répondirent :
— “Parce que personne ne nous a embauchés.”
Il leur dit :
— “Allez à ma vigne, vous aussi.”
Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.”
Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent et reçurent chacun une pièce d’un denier.
Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : “Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !”
Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : “Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?”
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »