Texte de l’homélie
J’aimerais vous proposer une lecture spirituelle, plutôt que biologique de cet Évangile. Certes, sur le plan biologique, il est question d’une maladie qui conduit à la mort, à la putréfaction du cadavre, puis à un retour à la vie. Mais ce n’est pas dans cette seule perspective que je souhaite méditer avec vous. J’aimerais plutôt nous demander : n’y a-t-il pas une pédagogie pour revisiter nos relations ? Ces relations qui sont parfois frappées par la mort, souffrantes, ou douloureuses. Car la maladie, nous le savons bien, ne touche pas seulement le corps ; elle affecte souvent l’âme, et les liens qui nous unissent.
Cette interprétation s’appuie sur le fait que : l’Évangile de Lazare est avant tout une histoire de relations. celle de cette fratrie de Marie, Marthe et Lazare ; celle de Jésus avec ces deux sœurs et leur frère ; et enfin, celle de l’entourage touché par ce décès que l’on devine brutal.
Dès lors, comment redonner vie à nos relations douloureuses, voire mourantes ? Nous pouvons mourir de bien des manières, et pas seulement lorsque le cœur cesse physiquement de battre. Quand l’amour ne circule plus, quand l’esprit n’est pas au rendez-vous, c’est une forme de mort.
À ce sujet, la première lecture fait écho à cette réalité. Par la voix du prophète Ézéchiel, le Seigneur nous dit :
« Je vous ferai remonter de vos tombeaux, mo peuple. Je remettrai en vous mon Esprit » (Ez 37,12-14)
De même dans l’Épître aux Romains, l’apôtre Saint Paul parle de cet esprit qui donne vie à nos corps mortels et qui, donne vie à toute relation.
Une relation peut être malade ou frappée de mort lorsque la confiance s’efface au profit de la méfiance, quand surgissent la critique, l’éloignement ou la rupture. Nous le constatons souvent avec nos proches ou nos moins proches : des collègues, des membres de la famille ou des amis avec qui les liens se sont brisés à la suite de mésententes. Tout cela fait partie de notre condition humaine. Or, : Jésus vient redonner vie à ces relations. En ressuscitant Lazare, il redonne vie à cette communauté, et permet à cette fratrie de renouer des liens.
Pour comprendre cette œuvre, je vous propose de franchir ensemble plusieurs étapes.
Reconnaître la maladie et invoquer le Seigneur
La première étape consiste à reconnaître la réalité : : oui, cette relation est malade. Marthe et Marie n’entrent pas dans le déni ; elles font dire à Jésus :
« Celui que tu aimes est malade » (Jn 11,3)
Il nous faut, nous aussi, admettre qu’une relation avec tel ou tel proche est douloureuse, difficile, et qu’elle n’est plus en pleine santé. Puis, lorsque la mort survient - ou que s’installe l’éloignement, le manque de communion où l’esprit n’est plus présent - la démarche spirituelle est de faire appel à Jésus. Il s’agit de : l’invoquer pour qu’il vienne, par son Saint-Esprit, revisiter cette relation.
Accueillir et confier sa colère
Entre-temps, une sorte de colère peut surgir :
« Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (Jn 11,21)
La colère est une étape légitime du deuil. Nous pouvons éprouver de la colère parce qu’une relation qui nous était chère n’existe plus, pour une raison ou pour une autre. Le plus beau, dans ce passage, c’est que : Marthe exprime directement cette colère à Jésus. Dans notre prière, nous devons faire de même : présenter au Seigneur nos colères face aux liens brisés et à la communion perdue, que l’éloignement vienne de l’autre ou de nous-mêmes.
Lorsqu’un amour - qu’il soit fraternel, amical ou spirituel – disparait, la douleur est inévitable, et elle nous fait crier notre colère. C’est ce cri que nous retrouvons chez ceux qui, face aux drames de la vie, à la maladie ou aux accidents, s’interrogent : « Si Dieu avait été là, pourquoi cela est -il arrivé ? » Il faut accueillir cette colère, car elle est légitime. : Nous sommes faits pour la vie, pour la communion, ici-bas et pour l’éternité.
Le Christ, source de vie et pédagogie de l’Eucharistie
Face à une communion brisée, vers quelle source allons-nous nous tourner pour demander que la relation ne disparaisse pas à jamais, ou qu’au moins son souvenir perdure ? Jésus nous répond :
« Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Crois-tu cela ? » (Jn 11,25)
Il y a là un véritable acte de foi à poser face à nos relations moribondes ou entachées de souffrance : reconnaître Jésus comme source de vie. C’est d’ailleurs le sens profond de l’Eucharistie, elle nous apprend à regarder les choses autrement. En venant recevoir ce « Pain de vie », nous nous recueillons à la source de ce qui est vivant.
Dès lors, face à une relation abîmée, nous devons nous demander : qu’est-ce qui est encore vivant, et en moi d’abord ? Car c’est en nous que le travail commence. L’autre a son propre chemin à faire, mais c’est en notre propre cœur que nous devons chercher ce à quoi nous raccrocher pour rendre la relation de nouveau possible. : En nous approchant du Seigneur dans l’Eucharistie, nous croyons qu’il peut nous redonner vie à toute chose.
Enlever les pierres et délier les nœuds
Ce passage nous montre aussi un Jésus bouleversé d’émotions. C’est un moment rare dans l’Évangile où le Christ manifeste une telle empathie, une telle compassion, jusqu’à pleurer. Cela prouve à quel point cette relation lui tenait particulièrement à cœur. Béthanie était pour lui un lieu de ressource. C’est de là où étaient originaires Marthe, Marie et Lazare. Pourtant, face à sa douleur, les reproches de la foule fusent :
« Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas faire aussi que celui-ci ne meure pas ? » (Jn 11,37)
C’est souvent le lot de celui qui fait le bien que d’essuyer des reproches.
Jésus dit alors :
« Enlevez la pierre »
Spirituellement, cela nous invite à enlever ce qui fait obstacle à la relation. Qu’est-ce qui, en cela, dépend de nous ? Pour déplacer cette pierre lourde, des hommes ont dû prêter main-forte aux deux femmes afin de pouvoir rétablir le contact avec Lazare, malgré l’odeur de putréfaction. Jésus voulait enlever les obstacles. De la même manière, nous devons : présenter au Seigneur les obstacles qui encombrent nos vies.
J’aime bien, la neuvaine de Marie qui défait les nœuds. : Il y a des nœuds dans nos vies, dans nos relations. Dire « enlevez la pierre », c’est demander à Jésus de défaire ces nœuds Jésus ajoute ensuite :
« Tu verras la gloire de Dieu […] Lazare, sors ! » (Jn 11, 40-43)
Sors de ce qui est mortifère, sors de ton tombeau. Puis Jésus ordonne :
« Délivrez-le, laissez-le aller » (Jn 11,44)
Lazare sort en effet les pieds et les mains liés par des bandelettes. En méditant cela, nous pouvons songer à ce que le judaïsme appelle « la ligature d’Isaac » (plutôt que le sacrifice d’Abraham, pour nous). Il y avait là aussi une parole entravée entre un père et son fils. Demander à Jésus de délier les bandelettes, c’est lui demander d’assouplir et de libérer ce qui entrave la relation et la communication. C’est : l’action même de Saint-Esprit qui délie et recrée toutes choses nouvelles..
Dans cette dernière ligne droite du Carême, il est beau de revisiter cet Évangile de Lazare à la lumière de nos relations et demander que cet Évangile vienne éclairer aussi nos différentes relations, nos différents liens. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Au début du Carême, nous avons peut-être pris des tas de résolutions, certaines tenues, d’autres non. Mais : l’amour du cœur de Jésus est là pour défaire les liens. et rendre possible ce qui semblait impossible, tout comme il a rendu Lazare à ses sœurs.
Précisons, pour être tout à fait juste, qu’il ne s’agit pas ici d’une résurrection glorieuse semblable à celle de Jésus. C’est une réanimation : l’esprit est revenu dans le corps de Lazare, mais celui-ci est mort et a été enterré de nouveau depuis lors. La résurrection de Jésus, elle, inaugure un corps glorieux.
Cependant, le geste historique de Jésus démontre qu’il a replacé cet homme au cœur d’un lien et rendu la joie à sa famille. En cette fin de Carême, reconfions au Seigneur tout ce qui fait encore obstacle en nous. Parfois, par une sorte de complaisance ou de complicité avec le mal et la mort, nous laissons la pierre obstruer l’entrée du tombeau, empêchant la vie de sortir.
Demandons à Jésus de venir délier ces résistances, d’assouplir nos cœurs et d’y insuffler sa vie, lui qui est le Maître de la vie. Il nous répète aujourd’hui : « Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » Alors, enlevons la pierre. Seigneur, nous croyons. Nous voulons voir la gloire de Dieu.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Livre d’Ézéchiel 37,12-14.
- Psaume 130(129),1-2.3-4.5-6ab.7bc-8.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 8,8-11.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 11,1-45 :
En ce temps-là, il y avait quelqu’un de malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de Marthe, sa sœur. Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. C’était son frère Lazare qui était malade.
Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. »
En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. »
Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare. Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait.
Puis, après cela, il dit aux disciples : « Revenons en Judée. »
Les disciples lui dirent :
— « Rabbi, tout récemment, les Juifs, là-bas, cherchaient à te lapider, et tu y retournes ? »
Jésus répondit :
— « N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. »
Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais aller le tirer de ce sommeil. »
Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. »
Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Alors il leur dit ouvertement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! »
Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! »
À son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà. Comme Béthanie était tout près de Jérusalem – à une distance de quinze stades (c’est-à-dire une demi-heure de marche environ) –, beaucoup de Juifs étaient venus réconforter Marthe et Marie au sujet de leur frère.
Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison.
Marthe dit à Jésus :
— « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. »
Jésus lui dit :
— « Ton frère ressuscitera. »
Marthe reprit :
— « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. »
Jésus lui dit :
— « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »
Elle répondit :
— « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. »
Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t’appelle. »
Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus. Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré.
Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie et la réconfortaient, la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ; ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer.
Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus. Dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »
Quand il vit qu’elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé, et il demanda :
— « Où l’avez-vous déposé ? »
Ils lui répondirent :
— « Seigneur, viens, et vois. »
Alors Jésus se mit à pleurer.
Les Juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ! »
Mais certains d’entre eux dirent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »
Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre. Jésus dit : « Enlevez la pierre. »
Marthe, la sœur du défunt, lui dit :
— « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là. »
Alors Jésus dit à Marthe :
— « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. »
On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. »
Après cela, il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! »
Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes, le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. »
Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui.