Texte de l’homélie
Frères et sœurs bien-aimés,
Pour comprendre le sens des miracles que Jésus accomplit le jour du sabbat, il est nécessaire de se replacer dans la tradition juive et de revisiter l’importance de ce jour. Dans cette tradition, le sabbat fait allusion au septième jour, où Dieu ne fit rien et ne prononça aucune parole. Cela tranche avec les six premiers jours de la création, durant lesquels il avait prononcé des paroles dites « performatives », c’est-à-dire qui accomplissent ce qu’elles énoncent : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance », « que la lumière soit et la lumière fut ».
Le jour du sabbat, il n’y avait pas de parole. Dès lors, lorsque Jésus accompli un miracle ce jour-là, notre foi nous révèle que c’est Lui qui est la parole. Il est la parole incarnée qui accomplit toute chose. et qui, par sa seule présence agissante, réalise là où Dieu s’était tu.
La restauration intégrale de l’homme
Il est important de se remettre aussi dans la mentalité biblique par rapport à la réalité de cet homme aveugle de naissance, à qui l’on reproche plus tard :
« Tu es tout entier plongé dans le péché dès ta jeunesse et tu nous fais la leçon » (Jn 9,34)
Dans le contexte de l’époque, la cécité de naissance est une vraie tragédie. Elle veut dire que cet homme ne peut pas travailler, ce qui le réduit à la mendicité, qu’il ne peut pas avoir de vie spirituelle, déclaré impur, il ne peut donc pas rentrer dans le temple, il est à la porte du temple. Enfin, Il ne peut pas non plus former une famille et se trouve rejeté de la société.
Lorsque Jésus guérit cet aveugle, il ne réalise pas seulement un prodige physique : il restaure la personne humaine dans toutes ses dimensions : professionnelle, sociale et spirituelle. C’est tout l’homme qui est sauvé par la parole du Christ, celle qui accomplit ce qu’elle dit.
Ce récit offre un parallèle au récit de la Genèse. La boue que Jésus applique sur les yeux de l’aveugle rappelle le nom d’Adam, qui vient d’Adama, qui veut dire terre. C’est-à-dire que c’est une nouvelle création. Face à la fragilité et à la détresse de cet homme, Le Seigneur agit en prononçant une parole créatrice qui le restaure dans toutes les dimensions de son être.
L’identité retrouvée et le besoin d’autrui
Jésus demande ensuite à l’aveugle d’aller à la piscine de Siloé où il recouvre la vue. Cela nous invite à méditer sur la place des cinq sens dans la construction de la personne humaine. Le toucher est le sens de la sécurité dans l’amour. - le Pape Jean-Paul II disait d’ailleurs que :
« La miséricorde est une forme du toucher divin »
L’ouïe est le sens qui fait de nous des disciples, car nous écoutons la Parole de Dieu pour la mette en pratique. Mais la vue, est le plus spirituel des sens, car il nous donne notre identité. Dans la croissance d’un enfant, le passage devant le miroir est une étape importante où il se reconnait et dit : « C’est moi ». En lui rendant la vue, le Seigneur redonne à cet homme une identité qu’il avait perdue, sa dignité d’enfant de Dieu.
Pour parvenir à cette guérison, cet homme a eu besoin d’aide. Quiconque a visité Jérusalem sait que le chemin qui descend du Temple vers la piscine de Siloé est particulièrement escarpé et incommode. Pour un aveugle, ce trajet était impossible seul. Notre cher aveugle a dû demander de l’aide.
C’est une magnifique leçon spirituelle : pour que la lumière se fasse dans notre vie et pour redécouvrir notre véritable identité, nous avons besoin des autres. Nous ne découvrons pas notre propre vocation, notre propre réalité tout seul.
C’est là la grâce de l’Église : nous découvrons qu’au fond nous sommes les uns les autres aidés par la communauté, par des aidés dans la foi, des personnes qui prennent soin de notre âme, vers lesquelles nous pouvons nous tourner pour demander un conseil, et redécouvrir notre vraie identité.
De l’écoute à l’obéissance
Je trouve ça intéressant de dire que cette lumière que l’aveugle a reçue à travers cette guérison, nous renvoie à celle dont on a besoin dans notre vie. Pour devenir des êtres lumineux, il faut accepter de se laisser aider. Or se laisser aimer, c’est se laisser aider. Pour une personne en situation de dépendance – que ce soit en raison du grand âge ou du handicap - il est souvent difficile de toujours devoir demander de l’aide. Pourtant regardons la démarche de cet aveugle : avant de voir, il a écouté la parole. Vous savez que quand nous sommes aveugles, nous surdimensionnons à la fois le sens du toucher, et le sens de l’ouïe. Donc, il a écouté la parole de Dieu et s’est mis à la suite du Seigneur. Il a cru à cette parole sans voir le Seigneur parce qu’il était encore plongé dans la cécité.
Pour y voir clair dans notre vie, il faut d’abord écouter. En latin, le mot obéissance vient ob audire, qui signifie « prêter l’oreille », entrer dans une écoute qui me met en chemin. C’est parce qu’il est rentré dans une écoute active que cet aveugle a pu, avec l’aide d’autres, voir clair et découvrir qui il était. Son identité qui a tellement été bouleversée, que son entourage ne le reconnaissait pas, au point que ses parents durent intervenir pour attester son identité. Ce miracle a complètement bouleversé sa manière d’être au monde.
Nos angles morts spirituels
Ce temps de Carême nous incite à nous interroger sur nos propres aveuglements. Au-delà de la cécité physique due à la maladie ou à la vieillesse, nous souffrons tous de points aveugles sur le plan spirituel.
Nous fonctionnons souvent avec des angles morts, comme les conducteurs qui ne voient pas la voiture sur le point de les dépasser dans leur rétroviseur, ce qui provoque des accidents si l’on n’y prend pas garde. De la même manière, nous pensons y voir clair, mais en fait, nous sommes plongés dans l’aveuglement spirituel. C’est la toute-puissance qui nous aveugle et qui nous empêche de rentrer dans cette luminosité à laquelle le Seigneur nous appelle, et dont l’Apôtre Saint Paul nous parle dans la deuxième lecture :
« Autrefois, vous étiez ténèbres, maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière. Conduisez-vous comme des enfants de lumière » (Éph 5,8)
Se conduire en enfant de lumière, c’est offrir nos aveuglements, nos fragilités et nos vulnérabilités au Seigneur, pour qu’il fasse de nous des personnes lumineuses, qu’il laisse entrer cette lumière à travers nos blessures. Parce que la cécité : que ce soit de naissance ou à travers la maladie, évidemment, est une blessure
La pédagogie de l’Eucharistie
Ce miracle de l’aveugle de naissance, c’est toute une pédagogie qui me fait penser aussi à l’Eucharistie. Dans l’Eucharistie, le Seigneur nous conduit. Il se fait vulnérable et nous invite à changer de regard, pour que nous ne soyons pas attirés vers la négativité. C’est le cas par exemple, des personnes qui ont reçu des éducations perfectionnistes ; au lieu de se réjouir face à une bonne nouvelle, tout de suite, montrons le point noir dans la page blanche. Cette focalisation sur le négatif est une véritable maladie spirituelle.
Notre regard a besoin d’être converti. Et je trouve que l’Eucharistie, c’est aussi une pédagogie. C’est pour cela que nous venons à la messe, car nous avons besoin de changer de regard, d’avoir un regard plus lumineux qui découvre la vulnérabilité non pas comme une menace, mais au contraire, comme un lieu de rencontre où le Seigneur veut habiter.
C’est très beau de voir que Jésus est ressuscité avec ses blessures et qu’elles sont lumineuses. Cette lumière à laquelle le Seigneur nous appelle, c’est aussi une invitation à être attentif, justement, dans ce temps de Carême, à ce qui peut être des sources d’aveuglement en nous. Ce qui peut nous entraîner vers ce côté mortifère de la négativité, ce qui nous empêche de nous réjouir, d’être dans l’action de grâce.
Nous savons qu’Eucharistie veut dire action de grâce. C’est pour cela que quand nous venons à la messe, nous nous laissons transformer de l’intérieur et nous laissons transformer notre regard. C’est le Seigneur qui vient habiter nos blessures et les rendre lumineuses. Notre foi est magnifique et il est bon d’être disciple de Jésus, car sa suite nous comble d’espérance.
Demandons cette grâce, frères et sœurs bien-aimés, d’être les témoins d’un Dieu qui nous appelle dans la fragilité et qui nous demande d’être les témoins d’un Dieu qui nous fait passer des ténèbres à son admirable lumière.
Amen !
Références des lectures du jour :
- Premier livre de Samuel 16,1b.6-7.10-13a.
- Psaume 23(22),1-2ab.2c-3.4.5.6.
- Lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens 5,8-14.
- Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 9,1-41 :
En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent :
— « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »
Jésus répondit :
— « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé.
L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.
Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? »
Les uns disaient : « C’est lui. »
Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. »
Mais lui disait : « C’est bien moi. »
Et on lui demandait :
— « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? »
Il répondit :
— « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. »
Ils lui dirent :
— « Et lui, où est-il ? »
Il répondit : « Je ne sais pas. »
On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit :
— « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. »
Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. »
D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés.
Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle :
— « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? »
Il dit : « C’est un prophète. »
Or, les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent :
— « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’à présent il voie ? »
Les parents répondirent :
— « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. »
Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ. Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »
Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent :
— « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. »
Il répondit :
— « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. »
Ils lui dirent alors :
— « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? »
Il leur répondit :
— « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? »
Ils se mirent à l’injurier :
— « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples.
Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d’où il est. »
L’homme leur répondit :
— « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux.
Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. »
Ils répliquèrent :
— « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? »
Et ils le jetèrent dehors.
Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit :
— « Crois-tu au Fils de l’homme ? »
Il répondit :
— « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? »
Jésus lui dit :
— « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »
Il dit :
— « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui.
Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent :
— « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »
Jésus leur répondit :
— « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure. »