Homélie du septième dimanche de Pâques

18 mai 2026

« Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. »

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Texte de l’homélie

« Je ne suis plus dans le monde, eux ils sont dans le monde… »

Chers frères et sœurs,

Cela décrit assez bien notre situation après l’Ascension du Seigneur. le Christ est au Ciel, nous sur la terre… Et l’Écriture dit ailleurs :

« Jésus est entré pour nous en précurseur, dans le sanctuaire au-delà du voile. »

Mais alors Pourquoi Jésus nous précède-t-Il ? En quoi nous précède-t-il ?

Il nous précède dans la gloire ; qu’est-ce que la gloire ? La gloire est simplement cet état où la mort et la souffrance n’ont plus aucune prise. Comme le dit l’Écriture :

« Sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir. »

Il nous est bon de pouvoir contempler ceci : un être qui fut parmi nous et qui est définitivement hors de danger…. Comme ces familles vivant dans les pays en guerre : quel n’est pas leur soulagement quand elles ont pu exfiltrer à l’étranger un parent, un ami qui vit désormais en paix, assuré d’échapper aux dangers et aux supplices, etc…

Bien sûr pour le Christ c’est beaucoup plus, mais cela change en tout cas notre vision. Le mal ne l’emporte pas tout à fait, et c’est très reposant pour notre âme. Voilà les bienfaits de la contemplation de la gloire du Seigneur.

Et notre joie sera d’autant plus forte que notre lien avec le Christ sera intense. Car pour nos proches et nos amis, nous nous attristons de leur peine et nous nous réjouissons de leur joie.
Guerric d’Igny, qui était un moine de Saint Bernard et qui vivait non loin d’ici, comparait la joie du Chrétien sachant Jésus vivant à la joie de Jacob, le vieux patriarche ayant cru son fils mort, et apprenant qu’il était en vie… Écoutons-le :

« "Joseph mon fils vit encore !" Ah ! mes frères, quelle joie à ces mots ! Quel tressaillement pour le vieil homme ! son esprit se réveilla comme d’un sommeil profond, "C’est assez pour moi, dit Jacob, si Joseph mon fils vit encore ; je marcherai et je le verrai avant de mourir."
Et toi, chrétien, crie à ton tour : " C’est assez pour moi si mon Jésus vit encore ! Si lui vit, moi aussi je vivrai, car mon âme est suspendue à sa vie. S’il me reste ce bien, qu’ai-je encore à désirer ? Qu’est-ce qui pourrait me manquer ? C’est assez pour moi si Jésus vit !" .
Si le monde s’écroule, si tout se ligue contre moi, si les forces me manquent, que m’importe, pourvu que Jésus vive ! »

Mais il faut aller plus loin. Se réjouir de la joie du Christ, ce n’est pas simplement partager la joie d’un être aimé. Entre amis, tout est commun, c’est vrai, mais les amis restent deux. Tandis que nous-mêmes, nous sommes un seul être avec le Christ, et c’est une même vie qui passe de la tête au corps. Nous oublions ce réalisme : ce que la tête vit - notre chef, le Seigneur Jésus - tout le corps est appelé à le vivre et à l’expérimenter.

Or, bien souvent nous vivons comme si la tête était coupée du corps, comme si l’Église – nous - était décapitée… Peut être pouvons nous encore nous réjouir de ces évènements, Résurrection et Ascension, mais comme des témoins de la joie d’un autre. Comme parfois, on veut se réjouir pour un couple qui se marie, si on est soi-même célibataire ; on a bien le désir de se réjouir, mais la blessure du célibat reste là, ou encore un malade qui se réjouit de la guérison d’un de ses camarades de chambre, mais qui reste lui-même cloué sur son lit, rivé ainsi à sa maladie et à la tristesse qu’elle engendre.

Pourtant, pour la Résurrection, l’Ascension du Christ c’est tout autre chose. La tête entre au Ciel ? tout le corps en espérance y entre aussi ! Tout le corps sans connaître encore la paix parfaite de la patrie, goûte une nouvelle joie, celle de la tête. C’est la création toute entière qui connaît cette nouvelle joie, une joie qui comble vraiment.
C’est l’intuition profonde de l’Église d’Orient, qui chante dans la liturgie de Pâques :

Oui le Seigneur emplit l’univers entier de Sa joie. parce qu’Il en est la tête et que d’une certaine façon, Il n’est qu’un avec lui. Il y a là comme un plérôme de joie.

Mais voilà ! encore une fois, il ne faut pas pour connaître cette joie, que la tête soit coupée du corps : il faut donc maintenir vive la connexion. Il n’est pas étonnant par conséquent que, durant ce temps pascal, il nous soit parlé de la Vigne et des sarments. Un sarment coupé de la Vigne n’a plus de sève, de vigueur, plus de vie.

Et aujourd’hui, concrètement, la première lecture va nous dire comment garder la connexion : il faut aller au cénacle avec les apôtres !

Pourquoi ? parce que nous y trouvons Marie et qu’Elle va nous enseigner la vie intérieure. La vie profonde, après tout ce que j’ai évoqué, c’est une vie de joie. La vie superficielle c’est la tristesse, l’ennui, la dépression ; Marie nous enseigne donc la vie intérieure, les apôtres ont dû être déroutés après l’Ascension : ils étaient encore très immatures, il leur fallait la présence physique de leur Seigneur. Alors, il n’est pas étonnant qu’ils aient demandé à Marie de transmettre Son art de la vie intérieure.

« Elle méditait et gardait toute chose en son cœur. »

Ils ont dû percevoir en Elle ce courant profond, inaltérable de paix et de joie, comme dans la mer, les courants profonds ne sont pas affectés par les vagues et par le vent…

Marie leur enseigne d’abord le silence, c’est-à-dire à ne pas en rester à la superficie, à vivre au niveau de leur cœur. C’est un conseil que l’on donne volontiers aux novices dans une communauté religieuse, et il est très juste.

Et puis Marie enseigne autre chose : Elle regroupe tous les 11 autour d’Elle… Ce nombre incomplet fait encore douloureusement sentir le drame de la Passion, le suicide de Judas et sa trahison. Mais Elle nous enseigne à ne pas revenir en arrière, à un état d’intégrité, d’innocence de paradis perdu. Elle enseigne ce réalisme. La réalité est marquée par ce drame, accueille-la, n’en rêve pas une autre !

Et puis Elle enseigne enfin l’union des cœurs : les apôtres sont unanimes, nous enseignent l’Écriture et la Tradition. Sans union des cœurs, pas de vie intérieure car nous sommes toujours en pétard contre quelqu’un ou quelque chose, qui nous met hors de nous. Nous ne nous permettons pas de recevoir la joie pascale que connaît le Christ.
De ce point de vue, la charité est gardienne de l’espérance.

Alors lorsque triomphe la charité naît une réalité extraordinaire : ces disciples rassemblés, autour de Marie sont soudain transformés en une réalité beaucoup plus intime, profonde : ils deviennent l’Église, justement, corps du Christ, qui reçoit du Christ ses impulsions, ses sentiments, son allégresse. Oui, l’Église naît d’abord dans leur cœur. Et cette Église, c’est Jésus Christ, répandu et communiqué, comme dit Bossuet, d’abord en eux.
Et cette Église est habitée par la joie de son Seigneur.

« l’Église a été instituée pour maintenir ici-bas l’espérance, l’espérance qui n’est pas la vertu des riches ! Et si vous demandez la marque de cette espérance, je vous répondrai que c’est la joie. Tout ce que vous avez fait contre l’Église, vous l’avez fait contre la joie.

Puisse cette Église se réveiller en nos cœurs, puissions-nous avec Marie, vivre de la joie même du Seigneur. Puissions-nous la faire briller pour tous ceux qui en ont besoin.

Amen !


Références des lectures du jour :

  • Livre des Actes des Apôtres 1,12-14.
  • Psaume 27(26),1.4.7-8.
  • Première lettre de saint Pierre Apôtre 4,13-16.
  • Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 17,1b-11a :

En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit :
« Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.
Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.
Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire.
Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole.
Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi.
Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »